Un roman de l’échec ?

Ce qui rend le roman du Graal de Chrétien de Troyes si marquant, c’est qu’il s’agit d’un roman de l’échec : Perceval échoue à résoudre le mystère du Graal. L’aspect inachevé du roman renforce ce sentiment d’échec, car le lecteur non plus n’a finalement pas l’explication du cortège du Graal.

Ainsi, on peut dire que ce qui touche le lecteur, c’est d’être mis en face de sa propre réalité : il y a un mystère à comprendre dans l’existence, des questions fondamentales à poser pour briser la malédiction de la roue de la vie et de la mort, mais (jusqu’ici) nous avons échoué...
 
Sous cette lumière, l’introduction du roman prend un tour très différent :
Certes, Chrétien vente les mérites de Philippe de Flandre, mais ne pourrait-on pas prendre ses flagorneries comme de l’ironie ? Car bien sûr, nul ne peut surpasser Alexandre.
Le livre que le comte de Flandre fourni à Chrétien, c’est celui de sa vie. Quel est le récit qui en découle ? Celui de l’échec à percer le mystère fondamental.
 
On pourrait lire : Regardez le comte de Flandre, image du chevalier qui fait tout pour être parfait, voilà le bilan de sa vie :
Il a fait mourir sa mère : son aspiration spirituelle,
Il a vu les mystères du Graal : les bons hommes cathares,
Mais il a échoué misérablement à se poser les bonnes questions : Philippe de Flandre sera un des premiers à brûler des Cathares sur ses terres.



 

Un roman d’initiation, mais de qui ?

On a beaucoup écrit sur l’aspect éducatif du Roman du Graal de Chrétien de Troyes. Sous la plume des érudits, le roman passe du stade de divertissement mondain à celui de roman d’éducation (destiné au Dauphin alors sous la tutelle de Philippe de Flandres par exemple) puis au stade de roman d’initiation.

Mais pourquoi un roman, même d’initiation, exercerait-il autant d’attrait, au point de susciter pendant 800 ans des adaptations et des continuations ?
 
Tout simplement parce que ce n’est pas de l’initiation de Perceval dont il s’agit, mais de l’initiation de toute personne qui lit ce texte. Ce n’est pas un récit initiatique, mais un manuel d’initiation destiné à tout chercheur de vérité suivant un certain chemin de transformation intérieure. Ce chemin initiatique est celui des gnostiques de touts les temps, et c’est pourquoi on a lié avec autant de facilité, et ce en dépit de l’absence totale d’éléments tangibles, les Cathares ou la Rose-Croix avec le Graal.
 
Qui est touché par ce livre ? Quiconque est fils de la veuve dame, dans la gaste forêt soutaine, à l’époque ou la nature s’épanouit.C’est a dire celui pour qui le monde débordant de vie et d’expériences (la forêt) est devenu un désert. Mais dans ce désert, il se sait fils d’Isis, issu de la patrie originelle. Il ne tarde pas à découvrir qu’il existe une haute vocation de l’homme : Perceval rencontre les chevaliers, beaux comme des anges qui lui apparaissent dans une révélation qui n’est pas sans rappeler la vision de l’apocalypse ( lumière, grand bruit, couleurs, puis enfin la vision de l’homme parfait).
 
Que doit-il faire alors ? aller là où l’on fait les chevaliers, à la cour du Roi Arthur, dans la forge alchimique où une communauté d’âmes chercheuses s’est rassemblée pour mener à bien cette quête.

Chaque scène décrit ainsi ce que le candidat doit accomplir ou les fautes classiques qu’il ne manquera pas de commettre et qu’il faudra réparer (comme par exemple dans le cas de l’orgueilleux de la lande).

Enfin, et c’est là le point principal,le livre donne le secret de l’initiation gnostique : l’existence de deux ordres de nature, les deux âmes, les deux personnes dans le microcosme. A un moment donné, l’âme nouvelle naît, le candidat la reconnaît : Perceval reconnaît Gauvain, Jean reconnaît et baptise Jésus. Puis Jean / Perceval /"le moi" passe en retrait et Jesus / Gauvain /"l’âme nouvelle" commence son travail dans le microcosme. Suit alors une description du parcours de la lumière dans le corps humain, des transformations qui en découlent et des signes qui permettent au candidat de comprendre et de réagir de la juste manière.



 

les Cathares et le Graal

Dans les années 1930, apparaît le Graal Cathare. Cette thèse soutenue entre autre par A. GADAL et D. ROCHE fut portée à son sommet par le romancier allemand Otto RAHN via son livre "croisade contre le Graal" dans lequel il défend que le Parzival de Wolfram von Eschenbarch s’inspire directement de la réalité occitane du XIIIème siècle.
 

Cet ouvrage fut traduit en français en 1934 et, comme cela était prévisible, obtint dans le Midi un succès notable. Il fut réédité en Allemagne, en 1964, et aussi en France, en 1974, dans le sillage de l’engouement pour le catharisme qu’avait suscité dans le grand public l’émission de télévision "la caméra explore le temps".
 
Mais cet engouement soudain pour le Catharisme n’a pas manqué d’entraîner autour de ce Graal Cathare une polémique sans fin :
 
Tout d’abord, le fait que les recherches de Rahn, à partir de son retour en Allemagne en 1933 aient été financées par les SS dont il a finalement fait partie de 1936 à 1939 fait de lui, et de tous ceux qui l’ont assisté dans ses recherches, avant ou après 1933, un pestiféré.
 
D’autre part, nombre des récits du Graal ont été écrits dans le contexte de la croisade contre les Albigeois, principalement dans le but de réhabiliter le catholicisme et un ésotérisme catholique. L’exemple le plus frappant étant bien sur la si célèbre "Quête du Graal", sous-tendue de façon indéniable par la théologie de Bernard de Clervaux, fortement opposée aux idées Cathares. Les travaux de Michel de Roquebert par exemple, tentent de démontrer que les continuations du conte du Graal ont été élaborées en réaction au Catharisme.
 
Quand au pog de Montségur à l’architecture solaire si souvent citée, il n’a - d’après les historiens - rien de commun avec le site Cathare, ce dernier ayant été rasé à la fin du siège de 1244.
 
En bref, il est difficile de s’extraire de la polémique habituelle qui anime les érudits, mais apparemment la légende propagée par Otto Rahn ne serait pas plus fondée que les précédentes
 
Et pourtant, celui qui, touché par la force de la Gnose, découvre le but profond de la vie et voit s’esquisser devant lui le glorieux processus de reconstruction de l’homme originel, de l’homme à l’image de Dieu ne peut s’empêcher d’éprouver la vérité profonde qui se cache derrière cette association entre les Cathares et le Graal et de s’interroger sur ces deux notions si profondément encrées dans les conscience : "les Cathares avaient un trésor secret" et "ce trésor des Cathares, c’est le Graal".
 
Mais quelle est, tout d’abord, la quintessence du Catharisme ? Quel enseignement le chercheur de vérité du XXIème siècle peut-il tirer des connaissances dont nous disposons actuellement sur le Catharisme ?
 
Véritables catalyseurs de la civilisation romane, ils ont par leur comportement permis l’avènement d’une culture hors du commun à cette époque, qui c’est manifesté dans l’architecture, l’art , le commerce et jusque dans la création des premières manufactures. Ce Christianisme véritable reposait sur une prise de conscience de la nature de l’homme et du monde, à savoir qu’il existe deux natures, une divine et parfaite et une autre déchue, coupée du divin. "Nous disons, nous, qu’il existe un autre monde et d’autres créatures, incorruptibles et éternelles, dans lesquelles consistent notre joie et notre espérance" trouve-t’on dans un traité cathare. L’erreur du monde c’est de croire que l’homme né de la terre et doué de raison soit le couronnement de la création, l’homme créé par Dieu. L’homme terrestre porte le plan de la réalisation, l’image de l’homme céleste, qu’il doit faire renaître et vivre en lui. Cette renaissance implique donc un processus de transformation de tout l’être, une imitation du christ, un passage d’un état larvaire à celui de Chrysalide : l’Endura, puis à la renaissance glorieuse : le Consolamentum des vivants.
 
Cette image de la transformation de la chenille en papillon, chère aux Cathares, s’applique parfaitement à l’homme engagé dans le processus de l’endura par transfiguration et rend bien compte du processus envisagé : la transformation structurelle qui permet de passer d’un état à un autre, fondamentalement différent (la chenille et le papillon n’évoluent pas dans les mêmes espaces et ne se nourrissent pas des mêmes matières) au travers d’un processus de transformation individuelle aux étapes à la fois successives et simultanées.
 
Les Cathares vivaient ce processus au travers d’une initiation Chrétienne. De quel trésor une telle fraternité dispose t’elle ? A l’époque actuelle, nous parlerions d’un champ de force, d’un pont vibratoire où les rayonnements du domaine originel de vie, les forces vives du monde de l’âme vivante sont recueillies et transmutées en une vibration assimilable par nos systèmes humains.

La capacité à recevoir un tel champ magnétique a de tout temps été représenté par une coupe. Cette coupe, c’est le GRAAL


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Graal et alchimie

Graal et alchimie sont intimement liés. Tous deux accompagnent l’humanité depuis l’aube des temps. Les taoïstes chinois parlent du vase plein qu’il ne faut pas toucher, en Egypte, le hiéroglyphe qui signifie "coeur" représente un vase. Les écrits d’hermès Trismégiste parlent du grand cratère que dieu fit descendre du ciel .

Pour les Rose-Croix, l’alchimie concerne la transformation des métaux en tant que principes directeurs de la vie humaine (cuivre = venus = desir, fer = mars = volonté etc...). Le processus alchimique décrit tout le cheminement de l’initiation gnostique dont le parachèvement réside dans la transfiguration : la transformation des anciens métaux en nouveaux métaux [1].

Aux Xème et XIème siècles, l’Europe découvre l’alchimie, enseignée par les arabes. A l’exception des Cathares, qui n’utilisaient que le langage du Christianisme, l’alchimie deviendra la langue de l’initiation en Europe jusqu’au XVIIème siècle où l’alchimie transfiguristique trouvera son expression la plus achevée dans le célèbre texte des Noces Chymiques de Christian Rose-Croix.
Le roman du Graal de Chrétien de Troyes puise abondament dans l’imagerie et les symboles alchimiques de l’époque et, pour celui qui est intié à l’art alchimique, le conte du graal décrit le processus de renaissance de l’homme originel aussi clairement que les textes d’hermès [2].
Prenons par exemple le nom de Perceval. Son équivalent gallois est Peredur, Perede chez les arabes, qui vient du parada des alchimistes indiens : le mercure, celui qui traverse.Perceval signifie aussi "celui qui traverse" et sa quête illustre justement le passage de l’ancien mercure ( qui cherche à l’aveuglette, triomphant de tous les obstacle mais ne comprenant ni le but, ni le sens de la quête) au nouveau mercure, qui connaît le but de la quête.
 
Le symbolisme de la coupe du Graal n’a d’ailleurs pas été inventé par Chrétiens de Troyes, mais on retrouve cette coupe alchimique dans d’autres manuscrits Chrétiens du début du moyen-âge. Une des enluminures du Beatus de gérone par exemple, est particulièrement frappante :

Notes :

[1] Le lecteur intéressé par l’Alchimie Spirituelle pourra se référer au livre "l’Hermétisme et ses symboles" de Julius EVOLA

[2] Voir par exemple les travaux d’Emma Jung, de Paulette Duval ou de P-G. Sansonetti qui ont mis en évidence de manière très claire les rapports entre les scènes du conte du Graal et les images de la tradition alchimique



 

Beatus de Géronnes

Le Beatus de Geronne est un commentaire de l’apocalypse du Xème siècle, riche de 114 miniatures enrichies d’Or. C’est un des plus importants manuscrits espagnols. c’est l’œuvre qui contient le plus de musulmanismes tout en multipliant les éléments d’origine carolingienne. Enfin, la richesse de ses illustrations extra-apocalyptiques témoigne de la connaissance d’un certain nombre de textes qui, à l’instar des images qui les accompagnent, sont peu usuels. Mais il faut bien comprendre que l’Apocalypse est un écrit très particulier destiné à guider l’homme engagé dans le processus de la renaissance. C’est pourquoi, tout comme les gravures alchimiques, certaines illustrations du Beatus sont truffées d’indications destinées à aider le transfiguriste.


« Le beatus de Gérone est l’un des codex qui contiennent le plus d’éléments formels et iconographiques hérités d’al-Andalus. » ( Joaquín Yarza professeur titulaire d’une chaire d’histoire de l’art.).


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enluminure du beatus (1) : l’arbre de vie

Le symbole de l’arbre de vie est universel. Son tronc avec ses branches et ses racines symbolise la conscience : l’axe cérébro-spinal et le réseau nerveux qui se déploie à partir de cet axe

Dans cet arbre, on remarque le double entrelacement des cordons sympathique et para-sympathique où siège la nouvelle conscience.



 

Dans ce microcosme renouvelé, une nouvelle sphère de conscience se déploie, offrant ses fruits merveilleux. Cet Homme-Dieu ayant réalisé la pure unité de l’âme avec l’Esprit, est Christ.

 


Dans cette image, on voit aussi que le liquide reccueilli dans la coupe n’est pas le sang d’un martyr mort il y a 2000 ans, mais l’eau de la vie. Ce principe est appelé sang parce qu’il doit être absorbé par le cœur en tant que force-lumière faisant changer le sang.
 



 

enluminure du beatus (2) : la monture

La monture est le symbole de la personnalité. C’est un animal, et il est noir. La phase noire de l’oeuvre alchimique représente d’ailleurs la connaissance approfondie de la nature (et de la monture) que le candidat acquière.

Cette monture est néanmoins très importante. Dans le roman du Graal, le chevalier doit, à un moment donné, lutter pour conserver sa monture (wolfram précise d’ailleurs qu’elle vient du château du Graal et qu’elle est marquée d’une colombe). C’est la qualité de cette monture qui permet de passer le gué périlleux.


Le dessin rappelle aussi qu’une force très particulière gît à la base de la colonne vertébrale : le serpent du passé, le dragon qu’il ne faut pas réveiller.



 

enluminure du beatus (3) : la dame

Nous pensons tous que nous avons une âme et que cette âme est immortelle. Mais rien n’est moins vrai. Nous sommes, tels des animaux, animés d’une âme-sang mortelle.

L’âme véritable est encore à naître. C’est par cette âme que le processus de reconstruction de l’homme - âme - esprit divin est possible.

Sur le dessin, on voit représenté cette trinité : L’âme, une dame en vêtement blanc, chevauche la monture et tient dans ces mains le Graal, le siège de l’Esprit.
La couleur du vêtement, c’est à dire l’état du champ de rayonnement de la personalité, est bien sûr important.
Ici, le vêtement blanc indique les conditions de pureté exemplaire de cette nouvelle âme, mais on trouve tout au long des textes du Graal des indications sur la couleur du vêtement des dames et sur la couleur du manteau dont on revêt le héro au moment où il rentre dans un lieu particulier, ce qui symbolise le nouvel état astral acquis par le candidat.



 

enluminure du beatus (4) : la coupe

On retrouve dans la coupe l’image d’un caducée entourant le coeur. Voici donc le Graal en l’homme : le symbole de l’unité de la tête et du coeur, reliés par la nouvelle conscience.

Un tel Gaal est à même de recevoir la force divine de reconstruction qui telle des gouttes d’or se déverse dans la coupe.

"Devenir gnostiquement conscient c’est atteindre la pure unité de l’âme renée avec l’Esprit. Telle est l’idée centrale véritable. De ce sang, le sang de Jésus le Christ, vous devez vivre. Ce sang doit être recueilli par le foie. Ce sang doit être inhalé par vous. De ce sang, vous devez vivre et être. Ce sang est la Gnose qui vous appelle. " Catharose de petri, la parole vivante



 

La lance qui saigne

Dans la vison du cortège du Graal, la précieuse coupe est précédée par un page portant un lance de la pointe de laquelle perle continuellement du sang, qui coule le long de la hampe jusqu’à la main du valet.
 

"Tandis qu’ils causent à loisir, paraît un valet qui sort d’une chambre voisine, tenant par le milieu de la hampe une lance éclatante de blancheur. Entre le feu et le lit où siègent les causeurs il passe, et tous voient la lance et le fer dans leur blancheur. Une goutte de sang perlait à la pointe du fer de la lance et coulait jusqu’à la main du valet qui la portait."
 
Si la forme du Graal varie d’une continuation à l’autre (simple plat pour Chrétien de Troyes, coupe dans les continuations cisterciennes, pierre chez Wolfram, tête tranchée baignant dans son sang dans la continuation galloise...) la présence de la lance qui saigne reste une constante. Cet objet revêt une importance toute particulière car il fait l’objet d’une quête à part entière. En effet, aussi bien chez Chrétien que chez Wolfram, la partie du Roman relatant une quête aventureuse est la partie Gauvain qui relate la quête de la Lance. En effet, les aventures de Perceval sont une succession de rencontres, mais le héros n’a pas de quête à proprement parler [1].
 
Cette quête de la lance par Gauvain illustre à mon sens le travail de l’âme nouvelle dans le candidat et notamment la libération des forces du passé : Gauvain subit toute une série d’humiliations à cause de fautes passées qui le conduisent jusqu’à la prison. Pour éviter cette prison, il faut qu’il entreprenne la quête de la lance : la quête de la nouvelle conscience.
Il est dit que cette lance doit détruire le royaume de Logres. On pourrait assimiler cette Lance à une descente de forces : lorsque la force de l’Esprit-Saint descend, tout l’ancien microcosme est détruit et un nouveau ciel et une nouvelle terre apparaissent.
Mais cette image ne correspond pas tout à fait à la "Lance qui saigne"
 
(Je passe sous silence l’association de la lance qui saigne à la lance de Longin qui perça le flanc du Christ car cela relève du catholicisme tardif et un objet lance n’a pas beaucoup plus d’interrêt qu’un objet coupe).

Notes :

[1] Voir à ce sujet l’article sur le graal et l’alchimie et notamment l’association de Perceval avec le mercure alchimique. L’absence de fil directeur, cette succession de rencontres sans but ni compréhension véritable est justement l’apanage de l’ancien mercure


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Gustav Meyrink : l’ange à la fenêtre d’occident

 [1]
 
. Le poignard est donné au sommet de la tour par le vieux jardinier en présence de quatre personnes : 2 couples : Dee + Jane et la princesse + Lipotine et un troisième couple caché : Le jardinier + la reine. A rapprocher des noces de CRC 4ème jour avec la chambre haute et les 3 couples royaux.
 
. Jane utilise le poignard pour tuer la forme physique d’Isaïs. A ce moment, Jane et le vieux jardinier meurent aussi : Jane se sacrifie et le jardinier est consolé par la reine.
 
. Phase intermédiaire : le candidat est comme mort - hors du temps (identique dans le dominicain blanc et dans le visage vert)
 
. 3 combats contre la tentation, se termine par la descente du feu qui détruit la maison (identique dans le Golem)
a rapprocher des 3 épreuves de Gauvain pour conquérir le château de la merveille (qui trouve son explication dans le commentaire des noces alchimiques de Christian Rose-Croix de Jan Van Rijckenborg au sujet de la triple épreuve finale qui attend le candidat dans le temple du jugement)
 
. arrivée dans le château reconstruit. Combat pour conserver le poignard et Intégration dans la chaîne de la fraternité (idem dans le dominicain blanc, y compris l’aspect du feu).
 
"Le serviteur se tient dos à la lumière et va vers elle à reculons. Il est tourné vers l’humanité."
 
Qu’est-ce que l’épée d’hématite ? Une force particulière portée par le sang. Le candidat la reçoit et il peut aussi l’employer de manière dynamique.
 
Qu’est-ce que le fer de lance ? plexus sacré (car en liaison avec ISAIS la noire) ? pinéale ? archeus ( en liaison avec l’épée d’hématite) ?.
 

Notes :

[1] Pour en savoir plus sur F. FAVRE et ses recherches sur la gnose, voir son blog : Mani, Christ d’orient, Bouddha d’occident


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La lance qui saigne (3) Les Noces alchymiques

Le livre des Noces alchimiques de Christian Rose-Croix, paru au XVIIème siècle, présente un certain nombre d’analogies et de références au conte du Graal. Après le travail au troisième étage de la tour de l’olympe, qui a trait à la purification astrale et aurale, l’œuf de la pinéale est placé dans un bac de sable jaune. Sur ce bac dans lequel est chauffé le sable est écrit (entre autre) :

"Ne cessez pas de prier mes bien aimés ! Si vous le désirez, priez pour l’or (de l’esprit). La guérison repose sur (la Force de) la Lance (du saint Graal ) Que cela soit"

Texte entre parenthèses rajouté par jan van Rijckenborgh dans son édition commentée de Noces alchimiques de CHristian Rose-Croix.



 

Symbolique de la Rose-Croix moderne

On peut mettre en parallèle l’image de la lance et du graal de "la quête du Graal" : la lance suspendue au dessus du Graal, la sang de la lance s’écoulant dans la coupe avec le développement de Jan Van Rijckenborg sur la coupe du Graal : La lance dressée avec la goutte de sang à la point symbolise l’axe cérébro-spinal renouvelé. Les ruisselets de sang qui s’écoulent dans le Graal représentent la force de Kundalini qui parcourt le sympathique et rempli le Graal tête-cœur.

Problème : cette vision du Graal et de la lance est la version cistercienne anti-cathare (donc a fortiori antignostique).
Remarque : ce n’est pas forcément un problème si on prend en compte le fait que l’ennemi n’a pas de connaissance propre, mais utilise des morceaux de la vraie connaissance (cf. la trahison classique dans la gnose égyptienne T3).

Pour en savoir plus sur l’école des mystères de jeune fraternité gnostique, voir http://rose-croix-d-or.org



 

Le Medieval Fantastique

A la suite de la grande guerre de 1914-1918, de nombreux romanciers traumatisés par leur séjour dans les tranchées remirent au goût du jour la littérature médiévale et notamment le cycle Arthurien et la vulgate Lancelot-Graal [1]

A travers les récits fantastiques et les batailles épiques, ils cherchaient une réponse à ce qu’ils venaient de vivre : comment justifier la guerre, Dieu existe t’il, comment permet-il l’existence du mal.
Pour ces romanciers du début du XXème siècle, il était impossible d’exprimer une réponse dans un roman réaliste. Inspirés par les récits médiévaux, ils créèrent le genre que nous appelons maintenant médiéval-fantastique.

Le plus connu de ces romanciers sera bien sûr Tolkien qui, puisant dans le folklore viking et dans l’histoire des wisigoths au sud de l’Europe va décrire l’enchaînement des causes et des effets des guerres, depuis la chute de Lucifer - qu’il appelle Morgoth - jusqu’au retour à la patrie perdue.
Mais on peut citer également Lewis (le monde de narnia) qui jalonne son roman pour enfant de questions sur l’avenir de l’humanité et la dégradation des consciences qu’il percevait déjà à son époque.

Note annexe :

Un des biographes de Tolkien faisait la remarque suivante : "Sauron est représenté par un oeil unique, il représente une sorte de Monisme. Pour Sauron, toute différence doit être éliminée"

Question : pourquoi le monisme (non dualité) veut-il toujours éliminer la différence (les nazis par exemple se revendiquaient d’une idéologie Celte - les Celtes étaient absolument monistes ) alors que le dualisme le plus marqué (comme celui des manichéens par exemple) aboutit à la tolérance ?

On remarquera au passage que le Roman de Chrétien de Troyes à parfois été critiqué come étant trop dualiste et que le roman de Wolfram von Eschenbach, qui ne fait que reprendre Chrétien en accentuant les faits initiatiques est lui décrit comme étant emprunt de Manichéisme. On peut trouver encore 2 continuations qui sont cataloguées commes étant d’inspiration manichéennes (Wauchier et Mannessier).

Notes :

[1] La vulgate arthurienne comprenant l’Estoire del saint Graal (robert de Boron), l’Estoire de Merlin, le livre de Lancelot del lac, la Queste del saint Graal, la mort Artu et le livre d’Arthus, est publié entre 1909 et 1913 en 7 volumes par Oskar Sommer.


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Chrétien de Troyes

Chrétien de Troyes était il un initié ou simplement un conteur émérite qui a eu la chance de tomber sur un texte d’une richesse incroyable et l’a repris à son compte ?

Conte tenu de la faible quantité d’informations dont nous disposons à son sujet, nous ne pouvons que nous perdre en conjectures. La version la plus basique : Chrétien était un clerc qui à composé le roman à la demande du comte de FLandres qui lui a fourni un manuscrit lui ayant servi de base. Chrétien est mort avant d’avoir pu achever le récit.
 
Un certain nombre d’universitaires rappellent néanmoins qu’à côté du Trobar Leu, c’est à dire l’art ouvert, les troubadours pratiquaient aussi le Trobar clus, l’art hermétique et que Chrétien de Troyes les maîtrisait tous deux. Jean Markale dit par exemple dans "la quête du Graal" : "On a cru que cette interruption était due à la mort du poète, ce qui semble d’ailleurs parfaitement plausible. On en est moins sûr maintenant, surtout après certains travaux qui ont étés faits sur la littérature de cette période. Il est en effet permis de douter de certains détails contenus dans l’œuvre de Chrétien de Troyes comme dans les œuvres de ses contemporains. La technique du "gai savoir" était alors parfaitement au point, et trouvères et troubadours savent parfaitement jongler avec les mots, mener leurs lecteurs ou auditeurs sur de fausses pistes, inventer des références qui n’existent pas. Ainsi au début de Perceval, Chrétien nous dit qu’il écrit son poème sur une commande de Philippe d’Alsace, comte de Flandres, qui lui aurait d’ailleurs donné un livre contenant le sujet. Or on est à peu près sûr qu’il s’agit d’une supercherie, tout cela n’étant qu’un jeu de mots entre conte du Graal et comte de Flandres, ce qui laisserait supposer que Chrétien a eu sous les yeux un modèle issu de Flandre. (...) "
 
Un prologue de 98 vers est présent dans la plupart des manuscrits. C’est d’ailleurs la seule source d’information sur l’origine du conte du Graal. L’article de Wolfram von Chmielewski par exemple soulève des points intéressants vis à vis de ce prologue.
 
On pourrait rajouter que les références de Chrétien à la Charité ne sont pas sans rappeler les commentaires Cathares du Notre Père occitan.
 
Par ailleurs, la formulation du type : "J’ai trouvé ce récit dans un livre mais l’histoire est altérée et je vais vous raconter la vraie version" est commune à plusieurs auteurs de récits initiatiques tels que Sohrawardi ou Wolfram von Eschenbach qui dira la même chose du roman de Chrétien de Troyes. Quand on sait que les maîtres ainsi décriés étaient parmi les plus grands, on peut se demander s’il ne s’agit pas d’une formulation alchimique classique signifiant en réalité "attention, l’histoire que je vais vous raconter recèle une signification cachée"

Plus de données sur Chrétien...



 

Wolfram von Eschenbach

Wolfram était-il un initié ou un simple continuateur de Chrétien de Troyes ? A-t’il découvert le texte fondateur du mythe du graal dont il s’est servi pour corriger Chrétien ?

Les travaux d’analyse critique de J. FOURQUET (Wolfram d’Eschenbach et le conte del graal) mettent un terme à toute hypothèse d’un texte original, iranien, manichéen ou quel qu’il soit, qui aurait servi de source à Wolfram.
 
D’après l’étude de FOURQUET, Wolfram aurait écrit son roman en 2 fois, sur la base de 2 copies différentes du conte de Graal de Chrétien de Troyes.
Le premier manuscrit (W1), très proche de la version originale est identifié très clairement comme faisant partie de la catégorie des manuscrits A, L, R et très proche du R. Il ne contenait ni la dédicace (seul moyen d’identifier Chrétien comme l’auteur), ni aucun prologue (type Bliocadran).
Le deuxième manuscrit (W2) est beaucoup moins bien situé mais assez proche du manuscrit T. Il contenait la dédicace identifiant Chrétien et le Bliocadran ainsi qu’une continuation de type continuation Gauvain( T compte près de 50 000 vers d’addition dont la continuation Gauvain).
On constate en outre que les ajouts de Wolfram s’inscrivent dans le plus pur style de la continuation courtoise.
FOURQUET en déduit une explication très logique du rejet de Chrétien par Wolrfam :
« Le poète allemand a dû être assez déçu, lorsqu’il a eu entre les mains avec W2 (le deuxième manuscrit) "le poème du grand maître courtois" : la première partie n’était que la reproduction de son "estoire", et la seconde ne pouvait guère le satisfaire (...) Ainsi, Wolfram aurait pris cette décision grave d’abandonner le récit de W2 sans aller plus loin que W1 (le combat contre guiromelant), puis d’amener cette "fin des fins", endes zil, qu’il ne trouvait pas chez "chrétien" »
 
Exit le graal iranien, source secrète de wolfram (si quelqu’un possède l’article de schustek sur le parzifalnama, je suis preneur).
Exit le récit véritable de Kyot le provençal. (je suis aussi preneur de toute détraction sérieuse de FOURQUET, sources à l’appui)
 
Cependant, loin de faire perdre son mérite à Wolfram, l’étude de FOURQUET est tout à son crédit. En effet, si la première partie du Parzival suit très précisément le conte du graal, les ajouts faits dans la partie GAUVAIN sont très particuliers. Voici quelques uns de ces points, qui révèlent une connaissance de première main de l’initation gnostique :
- Dans l’épisode de la monture, Wolfram précise que le cheval de Gauvain est marqué au fer d’une colombe, car c’est un destrier qui vient du château du Graal. Traduction : la personnalité est marquée (Jan van Rijckenborg dit "marquée dans son sang") par la gnose, une transformation physique a déjà eu lieu à ce stade de l’initiation.
- Dans l’épisode du lit de la merveille, qui correspond pour nous à la triple épreuve à l’entrée dans le champs de la tête d’or, Wolfram décrit bien trois épreuves alors que dans Chrétien, la première épreuve est quasiment inexistante.
- Une fois l’épreuve passée, Gauvain monte dans la chambre haute ( comme dans Chrétien ) et découvre une colonne magique dans laquelle se reflète (de manière assez peu compréhensible d’ailleurs) le royaume entier. Allusion à un fait très précis concernant l’éveil d’un nouveau sensorium en liaison avec la pinéale.
- Et bien sûr la description du cortège du Graal proprement dit. ( Voir à ce sujet l’article "le cortège du Graal de Wolfram" ).
 
FOURQUET nous dit que Wolfram a connu un changement majeur dans sa vie entre la rédaction des deux moitiés du Parzival. Effectivement, nous le constatons aussi, mais il ne s’agit pas seulement d’un simple passage d’une cour royale à l’autre. Wolfram a suivi le manuel d’initiation qu’il avait découvert (le roman de chrétien version R) avec un succès tel qu’il lui a permis de compléter son roman avec une compréhension toute nouvelle du processus décrit.
 
Nous avons vu d’ailleurs que le fait de rejetter son "maître" (c.f. l’article sur Chrétien de Troyes) s’inscrivait vraissemblablement dans une tradition propres aux manuels d’initiation.
Wolfram marque par ailleurs de façon voilée son respect pour ce maître ( "de troyes maître chrétien" vraissemblablement) en remplaçant dans la partie Gauvain les chênes par des tilleuls (ovide place le tilleul à côté du chène dans le temple de zeus, signe d’une tendre fidélité).
 
Un mot sur Kyot le provençal pour finir :
 
De nombreuses études ont montré que Kyot n’était pas Guyot de provins. D’après FOURQUET, il s’agit d’une pure invention de Wolfram.
H.M. GALLOT note que
« KYOT peut se lire comme composé par le deux lettres grecques X : Khi et I : iota, initiales de xristos iesous, christ jésus. Quand Wolfram von eschenbach parle de KYOT le maître de TOLEDE, il faut situer tolède au Xème et XIème siècle comme le lieu où s’effectua un rapprochement des trois religions du livre. »
Certains vons même jusqu’à transcrire TOLEDE en hébreux : TLD qui à l’envers donne DLT, Daleth : la porte, mais ça commence à être un peu "tiré par les cheveux."


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Jean MARKALE : Le Graal

Dans cet ouvrage de vulgarisation, Jean MARKALE brosse un panorama des différents textes et continuations. Il présente ensuite son interprétation, fondée sur l’hypothèse d’une origine celte du mythe du Graal.
 
Un bon point de départ.

p. 39 - 40 (Le Graal de chrétien de Troyes)

Les trois gouttes de sang sur la neige
Il s’agit d’une image antérieure au XIème siècle et présente dans de nombreux récits gallois (à commencer par Peredur). Chrétien de Troyes à tronqué l’image en retirant la couleur noire. L’image originelle est celle de Wolfram : Un corbeau qui vient picorer un tache de sang sur la neige. Image qui rappelle les 3 couleurs de l’alchimie.

Rq : Markale est le seul à soutenir que Peredur soit antérieur à Chrétien de Troyes.

p. 51 (Le Graal de chrétien de Troyes)

Concernant les aventures de Gauvain
« Il est évident que tout cet épisode se réfère à la notion celtique de l’Autre Monde. Le château magique de la reine aux blanches tresses est un de ces domaines féeriques, régi par des femmes, qui abondent dans l’épopée des anciens Celtes. La présence du nautonnier, qui est le passeur des âmes, ainsi que la traversée du "gué périlleux", sont des signes qui ne trompent pas. »

Note p. 58

Concernant l’art des troubadours,
d’après l’ouvrage de Roger Dragonnetti : "le gai savoir dans la rhétorique courtoise -1982 « le trobar leu, c’est à dire l’art ouvert, l’expression non hermétique, est parfois plus chargé de sous-entendus et d’hermétisme que le trobar clus, art hermétique avoué des troubadours. Il met aussi en évidence l’importance des manques dans certaines œuvres et considère que les récits lacunaires sont construits aussi dans un but précis. »

p. 58-59

concernant l’interruption du roman du Graal de chrétien de Troyes
« On a cru que cette interruption était due à la mort du poète, ce qui semble d’ailleurs parfaitement plausible. On en est moins sûr maintenant, surtout après certains travaux qui ont étés faits sur la littérature de cette période. Il est en effet permis de douter de certains détails contenus dans l’œuvre de Chrétien de Troyes comme dans les œuvres de ses contemporains. La technique du "gai savoir" était alors parfaitement au point, et trouvères et troubadours savent parfaitement jongler avec les mots, mener leurs lecteurs ou auditeurs sur de fausses pistes, inventer des références qui n’existent pas. Ainsi au début de Perceval, Chrétien nous dit qu’il écrit son poème sur une commande de Philippe d’Alsace, comte de Flandres, qui lui aurait d’ailleurs donné un livre contenant le sujet. Or on est à peu près sûr qu’il s’agit d’une supercherie, tout cela n’étant qu’un jeu de mots entre conte du Graal et comte de Flandres, ce qui laisserait supposer que Chrétien a eu sous les yeux un modèle issu de Flandre. (...) De toute façon, cet inachèvement du roman est la cause indiscutable du développement de la légende. Si vraiment Chrétien a interrompu volontairement son récit, il a réussi à faire du Graal un sujet universel et de toutes les époques. Car il fallait savoir la suite. Il fallait une fin car les éléments mis en jeu par Chrétien étaient trop énigmatiques, trop peu expliqués, trop provocateurs. »

p. 153 (le Graal franco-britannique : perlesvaux)

concernant l’attitude des clunisiens, auteurs de perlesvaux
« Est-ce à dire que les moines de Cluny, dont l’influence est visible sur l’auteur, prônaient la violence ? Certes, les Clunisiens ont été les promoteurs de la croisade, et celle-ci s’est faite dans un bain de sang, mais il faut bien dire que l’attitude de l’église a toujours été très claire : au rejet de la sexualité et à sa culpabilisation forcenée a toujours correspondu une acceptation, pour ne pas dire une bénédiction, de la guerre et de ses conséquences.(...) Au fond, la chevalerie, qu’on nous présente naïvement comme un idéal et même comme un mysticisme, n’était que la récupération par l’église et par le pouvoir des instincts les plus sanguinaires des individus et leur utilisation à des fins bien plus temporelles que spirituelles.(...) L’esprit qui anime le récit de Perlesvaux est nettement "faites la guerre, pas l’amour". »

p. 158 (le Graal franco-britannique : perlesvaux)

Concernant les 5 formes du Graal
Arthur est accueilli au château du Graal par Perlesvaux. Au cours d’une messe, le Graal apparaît en cinq formes différentes que l’on ne doit pas dire, car il ne faut pas "dire les choses secrètes des sacrements"
Voir également F. FAVRE dans "Mani, Christ d’orient, Bouddha d’occident" p. 243 les diverses significations de nom MANI : MANI = GRAAL
Perle précieuse, gemme en Sanscrit
Vase en Syriaque
Vêtement en Syriaque
Penseur en Sanscrit
Celui qui dispense la manne Grec / Latin
Fou, maniaque, fanatique  Grec

p. 201 (le Graal Cistercien)

Note historique sur le dogme catholique
« Le Christianisme aux environs de l’an 1200 est en pleine évolution.(...) L’abbaye de Cîteaux va entreprendre sa mission et essaimer un peu partout ses idées. De plus, les théologiens sont en pleine activité. On veut mettre de l’ordre dans le dogme et dans le rituel. La question controversée de la présence réelle de Jésus Christ sous les espèces du pain et du vin dans le sacrifice de la messe, trouve son épilogue en 1215 au concile de Latran : le dogme de la transsubstantiation y sera proclamé avec éclat. Désormais, le pain que consacre le prêtre sera le corps de Jésus, et le vin contenu dans le calice sera le précieux sang de Jésus. »

p. 262-263 (le Graal Germano-iranien)

L’influence Iranienne chez Wolfram Von Eschenbach
« En somme pour Wolfram, le schéma primitif de la quête et surtout les grands secrets du Graal ont une origine précise : ils proviennent d’orient par l’intermédiaire d’un manuscrit arabe. C’est tout à fait contradictoire avec la source constituée par le Perceval de Chrétien de Troyes qui découle, quand à lui, d’un incontestable archétype celtique. On pourrait même croire que c’est une supercherie de Wolfram, sacrifiant ainsi à la mode du temps, en Allemagne, qui était déjà à un orientalisme fumeux. Il n’en est rien : de nombreux détails repérés dans le récit de Parzival nous prouvent au contraire une indubitable influence iranienne sur la quête. »

p. 267 (le Graal Germano-iranien)

L’influence Manichéenne chez Wolfram Von Eschenbach
« Mais de plus, le graal-pierre de Wolfram ressemble beaucoup au joyau manichéen, ce padma mani bouddhique, joyau qui se trouve dans le cœur du lotus et qui est le symbole de la libération. »

p. 268-270 (le Graal Germano-iranien)

Manichéisme et Catharisme dans Parzifal
« C’est la seule version de la quête qui soit marquée par le manichéisme. C’est la seule version de la quête que l’on puisse comparer - avec beaucoup de prudence - aux croyances et aux conceptions cathares.
Il y a s’abord l’obsession de la pureté, commune au Parzifal et au catharisme. (...)
Il y a encore la question que doit poser Parzifal pour guérir le roi pêcheur. Il ne doit pas, comme dans les autres versions, s’enquérir des mystères du Graal, mais simplement demander : "Roi, de quoi souffres-tu ? " C’est l’idéal de la compassion.
Chez Wolfram, les préoccupations mystiques ou rituelles cèdent la place à une spéculation de type alchimique visant à dégager l’essence divine qui dort au cœur de la matière. C’est du pur Catharisme. »

p. 358 (l’objet de la quête)

Aspect symbolique de la quête
« La tête coupée dans un plateau telle que la voit Peredur n’est sûrement pas une invention gratuite du conteur Gallois. Pour lui, le Graal était loin de ressembler à une coupe contenant on ne sait quoi. Il trouvait son argumentation et ses images symboliques dans la tradition mythologique des celtes et les utilisait. Les auteurs des autres versions de la quête ont utilisé, eux aussi, une symbolique appartenant au monde chrétien où ils vivaient. »

p. 358 (l’objet de la quête)

La quête intérieure « La vérité du Graal, le héros la porte déjà en lui, et la question n’est là que pour permettre à cette vérité de surgir en pleine conscience. »

p. 358 (l’objet de la quête)

Aspect psychanalytique
« Sur un plan psychanalytique, le héros est aux prises avec tous les fantasmes qui passent la frontière, c’est à dire qui jaillissent de l’inconscient et se révèlent au niveau de la conscience claire. (...) C’est pourquoi le héros de la quête est amené à s’opposer à des lions, des bêtes féroces ou à des dragons. Pénétrer dans l’inconnu est une chose, s’y sentir à l’aise est fort différent. La catharsis consiste à accepter les fantasmes que nous recelons dans notre inconscient après les avoir fait surgir. (...) Voilà pourquoi, dans le récit de la quête, il y a, de temps à autre, des ermites ou des femmes mystérieuses qui guident le héros et l’aident à vaincre les terreurs nées de ce surgissement de fantasmes. »

p. 437 - 450 (le sens de la quête)

La quête de l’Esprit
« Ainsi le thème du sang est-il plus symbolique que réel.(...) Dans certaines traditions, en particulier chez les juifs, le sang est le véhicule de l’âme. (...) Le fait que la tête coupée que voit Peredur baigne dans du sang et le fait que, dans la quête cistercienne, le Graal contienne le sang du Christ nous montrent que cette croyance du sang véhicule de l’Esprit était partagée par les auteurs des récits graaliens. Et tout cela n’est au fond qu’un moyen pour accentuer l’aspect spirituel de la quête du Graal. Ce n’est pas un objet que l’on recherche, mais ce que contient cet objet. Et cela ne peut être que l’Esprit. »

p. 439

« Il est certain que toutes les versions de la quête sont des récits initiatiques. »

p. 451

« Donc il s’agit, dans le cadre de la quête, de retrouver et d’incarner cet Être primordial au terme d’une longue expérience personnelle. »

p. 439 - 442 (le sens de la quête)

La nature du héros du Graal
« Le héros du Graal ne peut-être qu’un homme comme tout le monde. Et c’est par sa démarche personnelle qu’il va se mettre au dessus des autres. Mais rien ne s’oppose à ce que les autres n’accomplissent pas la même quête, puisque le héros n’est qu’une figure idéalisée, un exemple significatif sous les traits duquel chacun de nous peut facilement se reconnaître. »

p. 442

« Les héros de la quête n’ont pas droit au Graal sur leur bonne mine. Ils doivent faire la preuve de leur activité. »

p. 440 (le sens de la quête)

des récits hermétiques
« La plupart des romans arthuriens sont à clefs parce qu’ils sont les manifestations actualisées de thèmes mythologiques anciens qu’il était impossible de révéler ouvertement sans être considéré comme hérétique ou apostat. »


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Graal et Wisigoths

Voici un extrait du livre de Jean Alain Sipra : " La Cité du Chariot,Rennes-le-Château Aux sources du mythe de l’or"
 
Dans ce passage, l’auteur replace le mythe du Graal dans le contexte historique du VIème siècle (époque à laquelle aurait vécu le roi Arthur) au sud de la France.
 
Même si la démarche ressemble à celle d’Otto Rahn lorsqu’il rattache les personnages du Parzifal à la noblesse de carcassonne proche des Cathares ( et qu’elle n’est pas tellement plus crédible), ce texte à le mérite de présenter le mythe du graal et les recherches d’un site historique du Graal de manière précise. C’est aussi l’occasion d’en apprendre plus sur un chapitre peu connu de l’histoire de France.
 
On notera que GADAL associe lui aussi le Graal aux Wisigoth de Toulouse.
 
Cette histoire des Goths de l’espagne et du sud de la France vient étayer les théories des liens tissés autour de Tolede entre gnosticisme, alchimie, christianisme et chevalerie (voir aussi l’étude de Paulette duval sur les figures alchimiques dans le conte du Graal)


cycle gothique du Graal


 

Le Soleil et la Lune

On retrouve dans de nombreuses traditions la coupe (que ce soit explicitement celle du graal ou non) en liaison avec le soleil et la lune :

Si on veut trouver le Graal dans l’iconographie du moyen-âge, il ne faut pas chercher l’objet en tant que tel, mais sa signification en tant que contenant d’un elixir divin. En effet, Il existe de nombreuses représentations d’anges ou de l’Ecclésia recueillant le sang du Christ dans une coupe, mais cela ne c’est jamais fait au moyen-âge, au temps où les légendes du Graal étaient bien vivantes. On ne dénombre en réalité que 2 ou 3 représentations du Graal, mais jamais dans le cadre du cortège du Graal. En revanche, on trouve une quantité de représentations du "tryste" de Tristan et Yseult. Si de nombreux auteurs se sont interrogés sur la popularité d’une image aussi profane qu’un rendez-vous galant, c’est qu’ils n’en ont pas compris le sens caché, profondément religieux. Il faudrait faire d’ailleurs une étude comparative avec d’autres images des fonds alchimiques et astrologiques pour comprendre toute la profondeur de son sens et sa diffusion dans l’iconographie du moyen-âge.
La scène représentée est en effet bien profane : Tristan et Yseult ont un rendez-vous d’amour près d’une fontaine. Mais le roi Marc en a été prévenu et se cache dans un arbre. Tristan et Yseult voient sa silhouette dans l’eau de la fontaine et tiennent des propos si pudiques que la jalousie du mari s’éteint.
Regardons maintenant l’image sans penser au conte. Nous voyons une tête avec une couronne d’or ronde, quelquefois même avec un auréole lumineuse ; c’est le soleil posé dans l’arbre de vie. Au-dessus de l’arbre de vie, qui est bien placé au milieu de l’image, nous voyons la fontaine de la vie, flanquée d’un côté d’un homme et de l’autre d’une femme, symbolisant donc les principes masculin et féminin, et le reflet du soleil dans l’eau, qui découle de la fontaine de vie. C’est encore une fois le Graal (...) c’est une représentation d’une cosmogonie gnostique [1]
 
Pour Silivia CHITIMIA ("traces du Graal dans le folklore roumain" in Graal et modernité : actes du colloque de Cerisy 1995) également, le Graal est plus qu’une coupe :
"Finalement, si nous acceptons d’appeler "Graal " certains motifs plus ou moins communs, d’une part au corpus littéraire médiéval des récits dits du Graal, et d’autre part à la tradition orale roumaine, alors ceux qui attirent le plus notre attention sont :
- a) Le Graal comme vase (Grasale) .(...)
- b) Le Graal comme texte ou livre ("gradale" ou "graduale"), le verre sans prix étant parfois "écrit avec les rayons du soleil et de la lune. A ce propos, le verre peut être vu comme un texte gravé par des vertus astrales.
- c) Le Graal comme un globe d’or (...)
- d) Le Graal comme source lumineuse et régénératrice.

Alchime : le célèbre médaillon du VITRIOL représente une coupe dans laquelle se déversent le soleil et la lune

On retrouve également cette représentation dans la peinture chinoise (aux alentours du IXème siècle) représentant l’empereur Fuxi et sa sœur Nuwa aux corps de serpents enlacés.

Les deux bustes unis avec un bras dressés figurent une coupe.

Cette peinture replace la figure du graal en l’homme, au sommet du feu du serpent de la nouvelle conscience, formé des deux courants masculin (le soleil) et féminin (la lune). Le sympathique se compose en effet de deux cordons nerveux situés à gauche et à droite de la colonne vertébrale, partant d’un point au dessus du bulbe rachidien, dans la sphère d’influence directe de la pinéale.
Ces deux cordons forment en fait deux champs distincts. Le premier champ, à droite de la moelle épinière, est créateur. Il donne l’impulsion et a une fonction masculine. Le second champ, à gauche, à pour fonction de manifester et a une fonction féminine. Les anciens Aryens les appelaient "Pingala" et "Ida".
Chez le candidat aux mystères transfiguristiques, les deux cordons du grand sympathique se joignent au cours d’un lent processus de changement. L’élément créateur et l’élément manifestateur s’unissent ; le masculin et le féminin deviennent ainsi anatomiquement une unité, pour former finalement une trinité quand, sans forcer, tout naturellement, par la voie de l’endoura, l’ancien feu du serpent du système vertébral habituel s’éteint pour faire place, là aussi, au feu du renouvellement. [2]
 
On peut retrouver cette union du masculin et du féminin chez Wolfram von eschenbarch au travers des différents mariages à la fin du roman : mariage de Perceval et de Condwiramour ; mariage de Clarissant et du Guiromelant en même temps que le mariage de Gauvain et d’orgueuluse ; mariage de Feirefils et de Repanse de joie, la porteuse du Graal.

Notes :

[1] extrait d’un article de Fr. Wiersma-Verschaffelt publié dans le collectif "Lumière du Graal" en 1951 sous la direction de René Nelli

[2] J. van. Rijckenborgh : "Un homme nouveau vient"



 

Philippe Walter - Perceval : le pêcheur et le Graal - editions IMAGO

Après Markale, encore un ouvrage de la lignée celtisante. Le principal intérrêt du livre est de faire le lien avec le fameux mythe de l’hyperborée, que l’on retrouvera très fortement marqué chez les auteurs de la mouvance "traditionnelle".

Biographie :
Philippe Walter est professeur de littérature française du Moyen Age et directeur du centre de recherches sur l’imaginaire à l’université de Grenoble III. Il a publié aux éditions IMAGO Merlin ou le savoir du monde (2000), Arthur, l’ours et le roi (2002) et Mythologie chrétienne, fêtes, rites et mythes du moyen age (2003). Il a dirigé l’édition des romans en prose du Graal et a participé à l’édition des œuvres complètes de Chrétien de Troyes dans la bibliothèque de la Pléiade (Gallimard).

Chapitre 1 - p.11 :Une nébuleuse de romans différents
"Il existe plusieurs romans du Graal, écrits aux XIIème et XIIIème siècle par des auteurs distincts témoignant d’intentions littéraires différentes." (...) "Celui de Robert de Boron n’est pas celui de Chrétien ni celui du roman en prose, celui de Wolfram n’est pas celui des Continuations du conte du Graal. On ne peut impunément confondre tous ces textes et expliquer tous les graals en un seul."

Chapitre 2 - p. 52 - 53 : Un roman d’éducation
La thèse qui veut que le roman du Graal, dédié à Philippe d’Alsace, parrain et précepteur du jeune roi Philippe Auguste soit un roman d’éducation - un "miroir du prince" - destiné au dauphin, est certainement fausse.
- Ce concept de roman d’éducation n’existe pas encore au XIIème siècle,
- Les instructeurs de Perceval échouent.
Il s’agit plutôt d’un roman d’initiation :
- initiation au château du Graal,
- initiation lors de la vision des trois gouttes de sang sur la neige,
- initiation finale lorsque le prêtre lui révèle les noms secrets de Dieu.

Chapitre 3 - p. 63-64 : Le conte du roi des poissons
On notera que les tentatives de P. Walter pour effectuer un rapprochement entre le conte du Graal et le conte du roi des poissons sont très maladroites, trop rapides et généralement très approximatives.
Mettre à équivalence le combat de Perceval contre 2 adversaires pour délivrer Blanchefleur et le combat du fils du roi des poissons contre 3 adversaire entraîne une association erronée des symboles :
Le combat de Perceval correspond à la libération du sanctuaire du cœur des deux autres sanctuaires, tandis que le triple combat du fils du roi représente le combat contre l’être aural, la triple tentation dans le désert.

p.103 : la parole
Importance de la parole : le conseils majeurs sont :
toujours demander le nom et ne pas trop parler.
Grande importance de la parole intempestive ou économique. Importance de la voie interrogative.

Chapitre 6 - p.131-132 : sur l’hyperborée

- C’est un lieu mythique, la limite supérieure avant la mer (vraissemblablement l’équivalent de ce que jan van rijckenborg désigne sous le nome de "champ de la tête d’or").
- Apollon y séjourne avant de descendre à Delphe et il y retourne régulièrement.
- Pour y aller : il faut passer chez les issédons, puis chez les arimaspes qui n’ont qu’un œil puis chez les griffons gardiens de l’or et au delà, c’est l’hyperborée.

p.136 : pourquoi le nord est le lieu de l’initiation
"Le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. Donc pendant la nuit, il suit un trajet cosmique souterrain qui le fait passer au nord avant de le ramener à l’est. Le nord est le lieu où passe le soleil pendant la nuit, lorsqu’il est descendu sous terre. Il est en définitive le lieu secret où le soleil reprend son énergie et sa force avant de renaître plus puissant le lendemain."
"l’or est le symbole de la puissance divine primordiale de la lumière".

p.138 - p.139 : le mystère de la table ronde
"ces de la Table Ronde" : visiblement, même si Chrétien ne la commente pas, cette expression a une histoire secrète. Elle ne surgit pas par hasard des brumes de la société médiévale ou de la surface plane du premier roman Arthurien de Chrétien. L’expression a une histoire, mais cette histoire est complexe.
(...)
la célèbre liste des chevaliers de la table ronde dans Erec et Enide : 12 chevaliers font l’objet d’un classement hiérarchique et 20 autres sont simplement énumérés sans préséance particulière. Dans le premier groupe figurent en particulier : Arthur, Keu, Gauvain, Erec, Lancelot, Gornement de Gohor, le Beau Couard, le Laid Hardi, Meliant de Liz, Mauduit le Sage, Dodinel le sauvage et Gaudelut.

p.160 : les talismans royaux
"On ne peut pas dissocier les objets constituant le cortège du Graal. Il faut les considérer dans leur globalité. L’explication la plus probable sur leur éventuelle fonction commune conduit à les considérer comme des talismans royaux."

p. 192 : IKTUS
pour les chrétiens, le Christ est symbolisé par un poisson. Augustin l’explique ainsi : "en rapprochant les premières lettres des cinq mots grecs qui traduits signifient Jésus-Christ fils de Dieu sauveur (Iesus Kristus Theo Uios Soter), on aura IKTUS, poisson, nom qui exprime symboliquement le Christ. Car le Christ, dans l’abîme de cette mortalité semblable aux profondeurs des eaux a pu rester vivant, c’est à dire sans péché". Le symbole du poisson représente la nature sacrificielle du Christ.
Voir p. 193 le dessin de pierre tombale avec deux poissons face à face et le nom IKTUS
RQ : dans un rituel de la Rose-Croix sont mentionnés les 4 nourritures saintes avec les deux poisson : l’eau vive de l’âme, le pain de la lumière d’amour, le poisson qui symbolise cette offrande d’amour et le poisson qui veut et accompli dynamiquement cette offrande.

p. 194 : le saumon celte
le saumon celte, dieu de la connaissance = vieux de la mer des grecs = Protée.
Le roi pêcheur ne pêche pas par désœuvrement, il manifeste un art. Il est en outre assimilable à Protée. (Voir la fama fraternitatis qui parle justement des outils des Rose-Croix dont fait partie le Protée)

p. 226 - 227 : les noms sacrés de Dieu.
Perceval reçoit les noms sacrés de Dieu à la fin du Roman. "Ne peut on imaginer que l’épisode du Graal devait amener le héros à reconnaître l’un de ces noms ? Autrement dit, l’épisode du Graal tournerai aussi autour d’un ou plusieurs noms que le héros devait méditer".
Rq : le nom du Graal, c’est MANI

p. 223 : rappel sur la fonction du Graal
Le Graal de Chrétien de Troyes est destiné à un vieux roi qui ne se nourrit que de cette hostie
Cf. les personnes royales des noces de CRC avec justement un vieux roi qui symbolise l’état microcosmique actuel.

autre intervention de P. WALTER
coloque de l’université de grenoble III
« L’enfance de Gauvain : un horoscope mythique »
Entre toutes les figures du monde arthurien, Gauvain garde le souvenir d’une mythologie archaïque. L’histoire du neveu d’Arthur laisse entrevoir l’incrustation de quelques motifs mythiques très anciens. Par exemple, la mention de sa force physique proportionnelle à celle du soleil laisse penser que Gauvain est un héros « solaire ». Même J. Frappier assez réservé d’ordinaire en matière de mythologie parle du « privilège mythique de Gauvain ». Il est possible d’établir que le motif renvoie en réalité aux circonstances de la conception et de la naissance du personnage. En effet, les quelques textes relatifs à l’enfance de Gauvain présentent l’axe mythique du personnage. Ils permettent de mieux lire la trajectoire héroïque du neveu d’Arthur. Ils donnent l’horoscope mythique de Gauvai



 

Gauvain

Les aventures de Gauvain sont la principale pierre d’achoppement du Roman du Graal, aussi bien pour les continuateurs ( à l’exception de Wolfram von Eschenbarch) que pour les érudits qui se sont penchés sur ce texte.

A la moitié du roman, le personnage de Perceval disparaît et le récit suit le personnage de Gauvain. Ce brusque changement de personnage est doublé d’un anachronisme des plus étranges : Alors que les aventures de Gauvain ont commencées depuis quelques jours, on retrouve Perceval pour qui 5 ans se sont écoulés, puis le récit revient à Gauvain.
Parmi les continuateurs, certains ont fait de Gauvain le héros du Graal, celui qui mènera à bien la quête. D’autres ont supprimé tout le passage. Wolfram pousse le récit de Gauvain à son terme et continue avec Perceval.
 
Pour un certain nombre de critiques, cette rupture est si incompréhensible qu’ils en sont venu à supposer que le récit de Chrétien de Troyes s’arrêtait avant ce passage. Dans plusieurs version, comme l’édition de Wilmotte ou l’édition 10/18 du Parzival, le passage est remplacé par un résumé de quelques lignes.

Et pourtant, Chrétien de Troyes à apporté un soin particulier à ce brusque changement de personnage : comme l’ont remarqué de nombreux universitaires, les aventures de Gauvain constituent une symétrie parfaite avec les aventures de Perceval [1], au point de fournir des clefs d’interprétation nouvelles et subtiles.
Il faut souligner que ce changement de personnage est typique des enseignements gnostiques : a un moment donné, le candidat rencontre son double divin, son jumeau comme l’appelle Mani. L’âme nouvelle apparaît et le candidat la reconnaît : Perceval, après la vision des trois gouttes de sang dans la neige reconnaît Gauvain. [2]

Le Roman décrit alors un certain nombre d’expériences intérieures : le travail de la lumière dans le corps.
 
La personnalité passe à l’arrière plan (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’est plus importante comme on peut le voir avec l’épisode du cheval) et le véritable travail alchimique commence.
 
Ainsi, Gauvain entre dans le pays de Galvoie où il suit tout un parcours, qui évoque un caducée :Il traverse l’eau (l’axe central) à 5 reprises (comme lorsque l’on suit le tracé des serpents).
 
Au sommet se trouve le château de la merveille, tel un soleil ailé. Au pied se trouve le gué périlleux et le terrible Guiromelan.A chaque épreuve est associé un arbre, symbole de la conscience. Le type de l’arbre : chêne, olivier, orme, nous renvoie par sa symbolique à l’état de conscience du candidat [3].
 
Lorsque la lumière a accompli sa tâche, Perceval est nommé Roi du Graal.

Notes :

[1] Voir par exemple R. DRAGONETT, la vie de la lettre au moyen-âge, le conte du Graal - ed. du seuil 1980 ou J. DUGGAN, the romances of Chrétien de Troyes - Yale university 2001

[2] Il s’agit là d’une clef d’interprétation absolument fondamentale et qui caractérise l’initiation à laquelle nous invite Chrétien. Voir à ce sujet l’article Mystères Occultes - Mystères Gnostiques.

[3] Dans ses notes (oeuvres complètes de Chrétien de troyes, La pléïade - Gallimard), D. Poirion remarque : "La première demoiselle avait été rencontrée sous un chêne. La seconde sous un if. Ce chevalier se trouve sous un olivier verdoyant. Ces subtiles variations encouragent à l’interprétation : il y a là comme un itinéraire qui suggère la vie glorieuse, puis la mort, puis la vie éternelle. Mais quel rapport avec l’aventure elle-même ? Et les différences de manuscrits qui plantent parfois un orme à la place de l’if font hésiter davantage encore."


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Hypothèses

14/02/2016 : je reformule mes hypothèses

1- Le roman du Graal est un manuel d’initiation.

Il s’adresse donc à tout candidat potentiel sous la forme d’un ensemble d’images mythiques constituant des indications sur le chemin à suivre pour mener à bien le processus initiatique.
Mais il s’agit d’une initiation bien particulière : l’initiation Gnostique à propos de laquelle Jean-Pierre Mahé déclare [1] : "la gnose n’est pas une connaissance ordinaire, qu’on puisse exposer dans un manuel ou un traité didactique, aisément accessible à tous. C’est un enseignement ésotérique, réservé à ceux qui en sont dignes. On ne saurait en saisir la portée spirituelle si l’on n’a pas au fond de soi-même, comme une composante de son être le plus intime, le germe des réalités transcendantes qu’elle signifie. Qui décide de les accueillir ne les reçoit pas seulement de traditions externes, transmises par la communauté à laquelle il adhère, mais plus encore de l’intérieur, par intuition foudroyante".
Et, une partie de la tâche entreprise par Chrétien de Troyes est bien de ranimer ce germe divin intérieur. Les images qu’il emploie éveillent directement la ressouvenance de l’homme et frappent son imagination, le poussant à la quête.
Car les deux aspect de la gnose : "connaissance de soi" [2] et "connaissance du Divin" ne peuvent s’atteindre que par un troisième type de gnose : "la connaissance de la voie". C’est cette connaissance que veut transmettre le mythe du Graal. Les paysages, les personnages et les aventures, sont tous des éléments intérieurs qui traduisent des pensées et des états de la conscience. La méthode utilisée par Chrétien de Troyes est celle qui fut utilisée également dans l’alchimie : des phrases clefs et des images typiques, que l’on retrouve dans toutes les traditions, servent de points de repères et constituent des tableaux représentant une phase de l’œuvre.
Là encore, nous retrouvons une des caractéristique de la transmission des enseignements gnostiques : le mythe. En effet, " Au contraire des sages de ce monde, la gnose ne cherche pas à dissiper le mystère, mais à l’intérioriser, ce qui ne peut ce faire qu’à travers le mythe. Or le mythe, même s’il est noté par écrit, s’enracine dans la tradition orale. Il ne saurait être figé sous une forme définitive, ni faire l’objet d’une exégèse univoque, totalement arrêtée. C’est sa plasticité qui lui permet de pénétrer les Âmes, d’éveiller en chacun des échos de sa propre histoire et de la ligné ou du groupe dont il est issu." [3]

2- L’initiation visée est l’initiation gnostique

On a proposé de définir le gnosticisme comme la conviction " qu’il y a en l’homme une étincelle divine [...] tombée dans ce monde soumis au destin, à la naissance et à la mort, et qui doit être réveillée par la contrepartie divine du Soi, pour être finalement réintégrée". [4]. Cette définition assez vague a cependant pour les Gnostiques une conséquence bien précise, qui régit toute leur vison du monde, de l’homme et de sa destinée. Il s’agit de la notion des deux ordres de nature : ce n’est pas l’ancien qui se transforme mais avant tout quelque chose de nouveau qui naît : "puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre car le premier ciel et la première terre avaient disparu" [5].
Dans les textes gnostiques, cela est représenté par la présence d’un deuxième héros qui se substitue au premier le moment venu.
Lorsque l’on se penche avec attentionn sur les premiers textes du Graal, on constate que l’on retrouve les grandes phases du chemin gnostique :
- La prise de conscience de son état naturel (Perceval rencontre les chevaliers),
- La renaissance de l’âme (Perceval délivre blanchefleur),
- La reddition de l’ancienne personnalité à la nouvelle (Perceval rencontre Gauvain),
- La reconstruction de l’homme - âme -esprit de l’origine (aventures de Gauvain),
- Le service pour le monde et l’humanité : le service du Graal (Parzival : rencontre entre l’orient et l’occident, Parzival devient roi du Graal) .
 
Bien sûr, il faut faire attention à ne pas confondre, comme trop de continuateurs et d’érudits l’ont fait, les description du monde invisible (dont fait parti le monde des morts) et du monde de l’âme (spirituel). Mais ces textes du moyen-âge servaient aussi à enseigner la différence fondamentale entre ces deux mondes (l’exemple le plus frappant est "l’histoire de la tête d’âne" que racontaient les Cathares, contemporains de Chrétien de Troyes).

3- L’objet Graal est une possession particulière des écoles des mystères gnostiques.

On peut dire que ce qui relie ces différentes fraternités : premiers chrétiens, Manichéens, Cathares, Rose-Croix, c’est d’être des fraternités du Graal. Elles en témoignent par le service du Graal : répandre lumière, nourriture et soins sur l’humanité ( l’énorme influence civilisatrice de ces fraternités sur leur environnement ).

Notes :

[1] Introduction aux écrits gnostiques publiés dans la bibliothèque de la pléiade. Texte de Jean-Pierre Mahé et Hubert Poirier.

[2] On trouve à ce propos dans le livre de Thomas (II,7) : "Qui ne s’est pas connu n’a rien connu, mais celui qui s’est connu lui-même a déjà acquis la connaissance de la profondeur du Tout"

[3] Introduction aux écrits gnostiques publiés dans la bibliothèque de la pléiade. Texte de Jean-Pierre Mahé et Hubert Poirier.

[4] "Proposition concernant l’usage scientifique des termes gnose, gnosticisme", dans Bianchi éd., le origini dello gnosticismo, p.xxiii-xxiv cité par Jean-Pierre Mahé dans l’introduction aux écrits gnostiques publiés dans la bibliothèque de la pléiade

[5] Pour ceux qui s’étonneraient de trouver des citations du nouveau testament dans un article sur le gnosticisme, je rappelle que le christianisme est à l’origine un mouvement gnostique. Voir à ce sujet la synthèse récente effectuée par Thimothy Freke et Peter Gandy


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Christian Rose-Croix au chateau du Graal

Quel lien y a t’il entre les récits du Graal du XIIIème siècle et les manifestes des Rose-Croix du XVIIème siècle, dont les célèbres "Noces chymiques de Christian Rose-Croix" ?
 

A priori, aucun.
Aucun des textes de la rose-croix ne mentionne le Graal, ou même une coupe, ni aucun mystère chrétien rattaché au graal.
Aucune scène chevaleresque n’émaille le récit des noces alchimiques de CRC, ni combat d’aucune sorte.
Certes, Christian Rose-Croix et ses compagnons sont faits chevaliers de la toison d’Or et une inscription trouvée au 6ème jour des noces mentionne une lance mais tout ceci est bien mince.
 
Et pourtant, A. FAIVRE [1] énonce : "C’est ainsi qu’on le (le mythe du Graal) voit servir de double, reflet ou redondance, au mythe de Christian Rose-Croix, apparu au début du XVIIème siècle et qui n’a depuis lors cessé de hanter l’imaginaire ésotérique occidental".
Et il est vrai que lorsqu’on lit les Noces Alchimiques, on ne peut s’empêcher de penser que le chateau des noces est le chateau du Graal. Les scènes dépeintes ont la même force évocatrice que le cortège du Graal, elles s’adressent directement à l’âme.
 
Pourquoi ?
Parceque les textes de la fama fraternitatis et des Noces Alchimiques sont eux aussi des manuels d’initiation et qui plus est de la même initiation que celle visée dans le conte du Graal : l’initiation gnostique, la transfiguration.
Ainsi, les images employées, quoique différentes, éveillent les mêmes résonnances en nous. Le candidat reconnait son propre chemin et peut saisir les indices.
 
Certes, le conte du Graal et les Noces alchimiques ne commencent pas au même stade, mais dans les deux textes, on retrouve décrite la structure ésotérique de l’homme et le processus de renaissance de l’âme.
Ainsi, Christian Rose-Croix doit s’écarter du chemin qu’il suivait si scrupuleusement pour trouver le chateau. De même, perceval doit s’écarter des indications du pêcheur pôur trouver le chateau du Graal (arrivé à destination et ne voyant pas le chateau, il pense à une mauvaise blague).
 
Dans le chateau, tous sont nourris.
 
Le chateau abrite un ordre chevaleresque particulier
 
Les gardiens du Graal possèdent la sagesse et le pouvoir absolu, idem pour les occupants du chateau des Noces (jugement des rois du monde)
 
Une initiatrice guide CRC et Gauvain. Ils en sont amoureux. Elle prend plaisir à les taquiner (taquiner est un euphémisme dans le cas de l’orgueilleuse, mais gauvain n’est pas un vieillard craintif non plus).
 
Une triple épreuve attend CRC après la pesée, une triple épreuve attend gauvain au chateau de la merveille.
 
Après l’épreuve, on monte un escalier en spirale jusqu’à la chambre de la tour.
 
Dans la chambre se trouve : un nouveau pouvoir sensoriel pour gauvain, une représentation équivalente au cortège du Graal pour CRC (c’est à dire un résumé de l’état humain et du processus).
 
etc...
 
En fait, la mise en parallèle des deux textes, pour peu que l’on ai identifié les parties décrivant le même processus ( car en réalité les Noces alchimiques sont plutôt un prolongement du conte du Graal) permettent de mieux déchiffrer les images évoquées.
La nature de l’orgueilleuse de Nogres par exemple ("la mauvaise pucelle qui causa la perte de tant de nobles chevaliers") s’éclaire quand on lit dans les noces alchimiques "ci-git Venus la belle dame qui fit perdre à tant de grands hommes, Bonheur, honneur, salut et prospérité". Il s’agit donc d’un double de Blanchefleur, ou d’une force qui lui est apparentée : ne lit on pas : "si belle et si gracieuse que j’en restait cloué sur place ;(...) Puis la couverture fut remise et les rideaux tirés. Néanmoins, c’est comme si je la voyais toujours" lorsque CRC voit Venus, tandis que Chrétien dit de Blanchefleur : "Dieu avait fait d’elle la merveille des merveilles. Jamais encore il n’en avait créé de semblable ; plus jamais il n’en devait créer"
 
Corrolaire : de nombreux commentaires de Jan Van Rijckenborgh sur les Noces Alchimiques éclairent également le conte du graal, a tel point qu’il rattache explicitement la lance mentionnée dans les noces à la lance du Graal en remplaçant "la guérison repose sur la lance" par "votre guérison repose sur la lance du saint graal"

Notes :

[1] "présence du Graal dans les courants ésotériques" in Graal et modernité - 1996



 

Qu’est-ce que l’initiation ?

Pour beaucoup, la notion d’initiation est étrange et mal définie. Sa réalité et sa vérité sont cependant ancrées dans toutes les religions mondiales, et bien évidemment dans le Christianisme (sans cela, le Christianisme, en tant que Chemin vers le Haut, serait sans valeur). Malheureusement, le savoir se rapportant à l’initiation a été dévalorisé par le catholicisme, tandis que le protestantisme l’a effacé par sa protestation.
 

Il nous semble essentiel de préciser exactement la nature de ce que nous appelons ici initiation.
 
Par initiation nous comprenons l’admission progressive dans la Hiérarchie de Christ ; le scellement sacramentel, dans l’homme nouveau reconstitué, des facultés et des forces de l’homme originel.
 
Ces forces et ces facultés, ce nouvel état d’être, sont conservées et protégées par la Hiérarchie de Christ comme des Mystères.
Nous distinguons dans ces forces et facultés, dans ce nouvel état d’être, sept aspects :

- 1°) Une connaissance supérieure, une sagesse absolue, qu’il ne faut pas confondre avec l’étude et la compréhension intellectuelles d’une certaine philosophie. C’est une entrée intérieure dans l’Enseignement Universel, le savoir intérieur et la pénétration du lumineux plan de Dieu ;
- 2°) Sur la base de cette raison supérieure, intérieure, une identification avec la force divine, une communauté intérieure consciente avec le Seigneur (la Hiérarchie de Christ) ;
- 3°) L’épanouissement de la véritable volonté de l’homme, ce qui veut dire : l’accord parfait de la volonté humaine à la Volonté Divine : "ne rien vouloir, que ce que Dieu veut que nous voulions" ; cela ne représente pas une subordination disciplinaire de la volonté personnelle, mais son harmonisation sur la base d’une raison illuminée et d’une communion intime avec Dieu ;
- 4°) Arriver à parfaire la purification et la dynamisation de ces trois développements, en se liant à un champ de travail et en mettant le nouvel acquit au service d’une tâche, d’une mission, à l’intention du Grand Oeuvre ;
- 5°) Le changement structurel selon la conscience, l’âme et le corps, en accomplissement du processus de renaissance ;
- 6°) Au service du Grand Oeuvre de Délivrance, entrer en contact avec l’humanité, d’une tout autre maniere qu’auparavant ;
- 7°) Comme partie intégrante de Christ, du Corpus Christi (de la Hiérarchie), entrer dans la liberté absolue comme prêtre-roi.
 
Les trois premiers aspects sont les trois phases de la merveilleuse naissance de l’homme nouveau. Le quatrième aspect est l’offrande de la vie et la crucifixion de l’homme nouveau. Le cinquième aspect est la résurrection de l’homme nouveau. Le sixième aspect est l’ascension. Le septième aspect est la descente de l’Esprit-Saint dans l’homme nouveau. Tout ce qui, avec ses conséquences, appartient à ce développement, ne peut être retenu à personne.
Le Chemin de la réalisation est ouvert à chacun, pourvu qu’il soit parfait aux conditions. Ainsi que nous le disions plus haut, tous les mystères sont protégés ; ils doivent donc nous être présentés : nous devons être liés à eux sacramentellement par la Hiérarchie et par un de ses envoyés. Cette procédure ne peut être évitée.
 
La protection des mystères est nécessaire pour éviter tout désastre. En effet, certaines facultés et certaines forces, qui ne peuvent se développer en sécurité que dans des hommes nouveaux, pourraient, aux mains d’incompétents ou de malveillants, causer d’épouvantables catastrophes. Toutefois, la liberté entière de l’entrée dans les mystères est garantie à tous ceux qui sont véritable-ment de bonne volonté, suivant la validité immuable de la loi : "L’élève est-il prêt, le Maître est là." Cette sentence est un axiome magnétique, excluant tout arbitraire, toute imposture. Nul ne peut donc être retenu.
 
Il est clair qu’il y a, dans l’initiation, différents degrés ou échelons. L’initiation est une montée graduelle, une ascension ; c’est la montée d’un escalier aux nombreuses marches, une ascension entreprise sous l’égide de nombreux guides et soutenue par une aide scientifique organisée.
 
Mais qu’est-ce qui est initié ? La personnalité actuelle se trouve, en effet, structurellement dans un état qui n’est pas du tout en concordance avec la personnalité de l’homme originel. La différence n’est pas seulement dans "l’opacité", ne se trouve pas seulement dans la différence de vibration, mais c’est une différence structurelle, anatomique et organique, qui empêche la personnalité actuelle d’entrer dans le Royaume de Dieu : "La chair et le sang ne peuvent entrer dans le Royaume des Cieux." Ceci est scientifiquement impossible !
 
L’homme originel est actuellement lié à une personnalité terrestre - non comprise dans le Plan de Dieu - qui lui permet de s’exprimer dans le monde dialectique de la matière, mais qui est et reste de et dans cette nature et partage le sort du périssable, de la décomposition et de la mort ininterrompue de tout ce qui, ici-bas, est appelé à la vie.
Cette personnalité est donc mortelle. Elle ne doit pas être conservée ; ce serait d’ailleurs impossible. C’est pourquoi - et ceci est le grand mystère - l’esprit né de Dieu est tenu, pour sa délivrance et son retour à Dieu, de reconstruire une personnalité nouvelle, céleste, originelle.
 
Cette nouvelle personnalité doit se dresser dans l’ancienne, la dialectique [1]. Elle est aussi appelée "le corps céleste", le véritable "homme nouveau". Ceux qui disposent d’une telle personnalité en construction sont pris en considération pour une initiation.
 
La construction structurelle et son potentiel, l’expansion et l’exploration de et par cette personnalité est ce qu’on appelle l’initiation.Il n’est donc pas question d’un développement automatique et naturel, mais bien d’un développement qui ne se réalise que par une tension de tout l’être et, comme dit l’Evangile, "dans la crainte et le tremblement".
 
D’après "éléments de la philosophie de la Rose-Croix moderne" de Jan Van Rijckenborgh

Notes :

[1] Jan van Rijckenborgh appelle dialectique tout l’univers coupé du divin. Le mot dialetique en donne la caractéristique première : être soumis à la loi du monter - briller - dessendre, à l’alternance de opposés.



 

Quelles sources pour Parzival ?

Dans son Parzival, Wolfram attribue l’origine du roman à un certain Kyot le Provençal, qui découvrit les premiers textes du Graal à Tolède. Jean Fourquet, on l’a vu, démontre par le biais de l’analyse critique que la seule source de Wolfram, c’est le conte de Chrétien de Troyes.

Cependant, nous trouvons en la personne de Jean Frappier [1] un contradicteur sérieux de Fourquet :
"Le conte du Graal, même augmenté d’une partie de ses continuations et enrichi par les contresens et l’imagination de Wolfram, ne saurait rendre compte d’étranges particularités du poète allemand , comme par exemple tout son côté arabe et oriental, l’histoire de l’origine du Graal, l’identification des chevaliers de Montsalvage avec l’ordre des Templiers et surtout l’exaltation de la famille d’Anjou à laquelle Wolfram n’avait aucune raison personnelle de s’intéresser"
 
Cependant, si l’on se penche sur les influences culturelles de ce début de XIIIème siècle, les "étranges particularités" du Parzival deviennent beaucoup moins étranges.
 
Ainsi, G.A. Heinrich [2] retrace l’essor de la littérature Allemande à partir de règne de l’empereur Frédéric Barberousse et rappelle la très forte influence de la poésie provençale en Allemagne.
M. BARY [3] quand à lui retrace l’énorme influence de la pensée musulmane au XIème, XIIème et XIIIème siècle suite à la conquête de Tolède et de la Sicile par les barons Normands. Il rappelle qu’à l’époque, toutes les sciences ésotériques étaient désignées sous le nom d’ars toledana, tant la réputation de Tolède était grande.
 
Rien d’étonnant donc à ce que Wolfram, lorsqu’il s’invente une source de la plus haute extraction pour cautionner son récit, choisisse un provençal ayant découvert le secret du Graal à Tolède (pour un Minnesänger allemand en tout cas).
 
Quand aux templiers, Heinrich pointe avec justesse que la description qu’en fait Wolfram (Wolfram parle d’ailleurs de templistes et non de templiers) n’a absolument rien à voir avec les Templiers historiques, ne serait-ce que parce que ces derniers étaient répandus dans toute l’Europe alors que Wolfram parle lui d’un ordre très restreint et très secret. On ne peut être que d’accord avec Heinrich lorsqu’il suggère que Wolfram souhaite simplement décrire un ordre chevaleresque qui supplante celui de la table ronde, notamment en introduisant une dimension spirituelle à la chevalerie.
 
En ce qui concerne la maison angevine, sa renommée à l’époque de Wolfram suffit à mon sens à justifier que le poète souhaite y rattacher ses héros. Je ne peut cependant m’empêcher ce citer le traditionaliste Bernard Marillier dans sa préface à la réédition de l’étude d’Heinrich :
"Cette province et la maison angevine revêtent une grande importance dans la tradition ésotérique du moyen-âge. Le vocable ’Anjou’ lui-même, sur lequel insiste Wolfram peut se traduire An-Jou (Agni-Joie). Le poète Franconien utilise également comme symbole héraldique de Gamuret l’Angevin puis de Parzival, une panthère de sable (noire), animal figurant d’ailleurs sur le blason primitif des Plantagenêt issus de la maison d’Anjou. Or, traditionnellement, la panthère (bête-tout) est l’image du centre céleste."
 
Que penser dès lors des apports de Wolfram sur le conte du Graal ?
Wolfram est-il un Morsius [4] du XIIème siècle, qui ayant percé les mystères du Graal aurait tenté de les retransmettre à son tour. Si il est vrai qu’il émaille le récit de références typiques d’un minnesänger allemand de cette époque évoquant un savoir ésotérique, il n’en demeure pas moins qu’il possède des bases solides dans le domaine de l’alchimie et surtout une connaissance de première main de l’initiation gnostique ( ce simple fait suffit à expliquer les consonnances Cathares ou manichéennes de certains passages du Parzival, sans qu’il y ait besoin d’établir de transmission matérielle directe entre Wolfram et ces fraternités).
Rapprocher Wolfram et Chrétien devient alors très riche car leur cryptage étant légèrement différent, les images de l’un expliquent celles de l’autre.

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extrait M. BARY
sur l’influence arabe au moyen-âge
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extrait Heinrich
sur l’influence provençale en allemagne

 

 

Notes :

[1] Jean Frappier : le cortège du Graal publié dans le collectif "Lumière du Graal" cahiers du Sud 1955

[2] G.A HEINRICH : "Le Parcival de wolfram von eschenbach et la légende du Saint Graal", A. Franck 1855, réédité par Pardès en 1990

[3] M. BARY : "la table ronde du roi Arthur et les mille et une nuits" publié dans Les Romans de la Table Ronde, la Normandie et au-delà... CORLET 1987.

[4] chercheur infatigable du XVIIème siècle qui tenta de découvrir l’ordre mystérieux de la Rose-Croix. Il est connu au travers de sa corespondance avec les hautes figures de la spiritualité de son époque, telles que Jacob Boëhme par exemple dont il reçu l’enseignement



 

Une nébuleuse de textes

L’aspect inachevé du conte du Graal, laissant de nombreuses questions sans réponses (qu’est-ce que le Graal, qu’est-ce que la Lance...) et les quêtes inachevées ( non seulement celles de Gauvain et de Perceval, mais aussi celles annoncées par la demoiselle hideuse ) [1] à généré une abondante littérature : prologues, explications, continuations et réécritures du conte.

- 1180 : Le conte du Graal de Chrestien de Troyes
- 1195 : première continuation, version courte ( version longue vers 1200 ). Continuation Gauvain du pseudo Wauchier de Denain. Cette continuation suit les aventures de Gauvain et raconte sa visite au château du Graal. La lance qui saigne devient la lance de Longin
- 1200, tout début du XIIIème siècle : Robert de Boron - le Roman du Graal. Dans ce texte, le Graal est assimilé au plat utilisé par Jésus Christ pendant la scène et à la coupe (oui, oui, aux deux à la fois...) dans laquelle Joseph d’Arimathie recueilli le sang du crucifié. Le texte raconte les aventures de Joseph (d’après l’évangile apocryphe de Nicodème) et l’établissement d’une première fraternité du Graal autour du roi Bron le pêcheur. Ici, on ne parle pas de la lance.
- 1203-1204 : Parzival de Wolfram von Eschenbach. Histoire complète qui suit d’assez près le conte du Graal, hormis le fait que ce dernier est une pierre. Aucune christianisation ni du Graal ni de la Lance.
- 1205-1210 : Deuxième continuation de Wauchier de Denain (le vrai cette fois...) : continue le conte du Graal mais en suivant cette fois les aventures de Perceval (aucun lien avec le Graal de Robert de Boron)
- 1210 : Perceval en prose (anonyme ou Robert de Boron) aussi nommé Didot-Perceval et Perceval de Modène d’après les seules copies retrouvées. Œuvres en Prose reprenant tout le texte tu conte du Graal mais en éliminant le personnage de Gauvain. Le Graal est le Graal Chrétien décrit par Robert de Boron.
- 1210 - 1215 : Perlesvaux, le livre du Haut Graal. Texte Bénédictain dont les traits caractéristiques sont : la violence et la présence des ermites de la forêt qui fournissent aux héros une interprétation religieuse de tous les faits étranges et reliques chrétiennes (ainsi, hormis le Graal et la Lance, on retrouve ici l’épée qui servit à décoller Jean Baptiste). L’interprétation est toujours la même : opposition des trois religions : juive, musulmane et Chrétienne ; la religion juive étant appelée à mourir et la religion chrétienne devant abattre la religion musulmane.
- 1225 : La Queste del saint Graal : texte Cistercien fort éloigné du conte du Graal. Il s’intègre dans l’ensemble Lancelot-Graal ( joseph d’arimathie - lancelot - Queste du Graal - mort Artu). Le Héro est Galaad, fils de Lancelot, qui accomplira la queste du Graal en compagnie de Perceval et Bohor.
- 1225-1230 : continuation de Manessier : termine les aventures de Perceval avec une vengeance et la succession du Roi pêcheur. C’est la seule continuation achevée
- 1226- 1230 : continuation de Gerbert de Montreuil
 
Au milieu de tout ça viennent se greffer deux prologues :
- l’élucidation qui raconte comment le roi pêcheur à été blessé et par qui,
- le Bliocadran qui raconte l’histoire du père de Perceval (on pense d’ailleurs que c’est à la lecteur d’un manuscrit contenant le bliocadran + le conte du Graal que Wolfram a fait précéder son Parzival du récit de Gamuret.)
 
Ainsi qu’un autre roman :
- Le Peredur ( bien que G.A. Heinrich pense que c’est le prototype du conte du Graal, du nombreuses études ont montré qu’il lui était postérieur) qui raconte les démêlées du Gallois Peredur avec les sorcières. Peredur assiste au cortège du Graal, qui est un plat portant une tête coupée baignant dans son sang.

Notes :

[1] ainsi vraisemblablement que quelque chose d’autre : le profond mystère gisant dans l’âme humaine et que Chrétien est venu réveiller avec son évocation


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Perceval et la vision intérieure

Dans le conte du Graal, Perceval progresse de vision en vision (il s’agit bien entendu de visions intérieures) :
- la vision des 5 chevaliers nimbés de lumière, qui lui fait quitter la gaste forêt,
- la vision du cortège du Graal [1],
- la vision des trois gouttes de sang sur la neige.
Entre les visions, on retrouve les instructeurs ( la mère, Gornement, la cousine ) et de brefs passages à la cour du Roi Arthur.

Cette alternance de visions intérieures, d’enseignements et de séjours à la cour d’Arthur, le lieux où l’on fait les chevaliers, le centre initiatique, est un élément typique de l’initiation gnostique.
 
De nos jours, on croit que la connaissance révélée directement ne s’obtient qu’à un certain degré d’avancement et d’initiation. Rien n’est moins vrai. Cela peut se produire, certes, après une sérieuse préparation et un incontestable avancement sur le Chemin, mais rien n’empêche un élève débutant de recevoir une révélation. C’est une erreur de penser que la progression d’un candidat dépend, avant tout, des leçons données par un instructeur, parce que tout savoir acquis par un intermédiaire reste absolument sans valeur, s’il n’est pas précédé d’une révélation. Dans l’ Ecole des Mystères, la connaissance directe n’est pas le résultat de l’expérimentation, mais de l’illumination.
 
Cette illumination de l’élève débutant, nous l’appelons la ressouvenance, c’est à dire, la réminiscence d’un très lointain passé. Dans le conte du Graal, cet état particulier du candidat est indiqué par les termes "fils de la veuve dame".
 
La ressouvenance constitue la base de toute recherche spirituelle. Lui succède la transmission de l’enseignement. Eclairé par la ressouvenance, le chercheur se relie à une Ecole spirituelle qui dispense son enseignement tout au long du chemin. Perceval rejoint la cour du roi Arthur, le centre spirituel.
 
Maintenant, la connaissance directe s’élargit, et « le glaive de la ressouvenance » transperce le candidat .
Le savoir transmis par l’ Ecole spirituelle, la cour royale, y est-il pour quelque chose ? Non. Alors, à quoi peut-il servir ?
Nous devons faire la distinction entre la révélation individuelle et la révélation collective : la révélation individuelle est directe. La révélation collective est transmise à tous. Toutes deux sont en interaction. La révélation individuelle est comme un trait de lumière éclairant le chemin plongé dans l’ombre. La révélation collective donne les moyens de parcourir le chemin.
 
Le chemin de l’Esprit comporte trois aspects dont aucun ne peut être négligé :
- 1. La prière, l’aspect mystique
- 2. L’enseignement, l’aspect gnostique
- 3. La liaison avec l’Ecole des mystères, l’aspect magique
L’aspect mystique est la nécessité intérieure de s’agenouiller et de prier. L’aspect gnostique est la connaissance dispensée par l’ Ecole spirituelle. L’aspect magique, réalisateur, est la liaison avec l’ Ecole qui engage à l’accomplissement du Grand Oeuvre. La délivrance de la mort, cependant, dépend de la prière, c’est-à-dire du nouveau comportement, d’où procède l’illumination du Chemin.
 
Révélation directe et connaissances acquises sont comparables à de la lumière et à de la nourriture. Cette nourriture est le fruit de l’Arbre de Vie. Elle nous fortifie et nous aide à nous constituer un corps pour marcher sur le sentier, mais elle ne nous montre pas le chemin. La lumière nous le montre, mais elle n’est pas dispensée collectivement ; elle se révèle individuellement, à celui qui s’agenouille et prie. Dans cette Lumière nous voyons le chemin. Par l’Enseignement nous recevons la force. Par la liaison avec l’ Ecole spirituelle nous parcourons effectivement le chemin

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Perceval absorbé par la vision des 3 gouttes de sang sur la neige

Notes :

[1] cf. la note de Paulette Duval sur le fruit de cette expérience


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Paulette Duval : la pensée alchimique et le conte du Graal

ed. honoré Champion - 1979

La thèse de Paulette Duval est que la pensée sous-jacente qui structure le conte du Graal est la pensée hermético-alchimiste.

Le livre tente de dégager les points clefs de la pensée alchimiques, sa transmission de l’antiquité au moyen âge, depuis les premières traces dans le chamanisme jusqu’aux récits voilés par l’imagerie chrétienne, comme le culte de marie-madeleine.
Malheureusement, certains points très contestables (le chateau du Graal retrouvé ) et d’autres traités un peut trop rapidement (la Turba Gallica comme prototype du mythe du Graal [1]) ont jetté le discrédit sur le travail de Paulette Duval. Il n’en demeure pas moins que toute la première partie de son travail met en lumière la relation indiscutable qui existe entre le conte du Graal et la tradition alchimique [2].

p.307 : le choix du manuscrit

Paulette Duval dénombre 15 manuscrits du Perceval. Pour elle, le manuscrit T (ms. 12576 de la bibliothèque nationale) est le moins déformé par le copiste [3]. On y note notamment :
- Perceval brise l’épée que lui donné le roi pêcheur, lors de son combat contre l’orgueilleux de la lande, conformément à la prédiction.
- certains mots sont d’origine espagnole.

p.311 : l’archétype du héros

Le Héros correspond à l’archétype gnostique de l’être séparé, élevé dans la terre d’exil d’où il doit sortir afin d’aller dans sa vraie patrie.

p.313 : première vision intérieure

La vision des chevaliers, assimilés à des anges, est une vision intérieure. Cette vision annonce la mort dit la mère, mais il s’agit de la mort initiatique suivie de la résurrection.

p.315 : le nom

"Ce jeune homme n’a pas de nom(...). Le fils de la veuve dame ne sera Perceval qu’au terme de son initiation, c’est à dire quand il sera né à la vie véritable : au sortir du château du roi pêcheur. Ce fait seul indique qu’il n’a pas été déchu lors de cette aventure et qu’au contraire elle constitue une étape essentielle sur le chemin qui le mène à la Résurrection [4] ; c’est, ni plus ni moins, la naissance de l’être nouveau.

p.337 : Blanchefleur et la vierge alchimia

Lorsque blanchefleur apparaît pour la première fois, elle est vêtue d’un bliaut de pourpre sombre et d’or, doublé de blanche hermine. Mais pour aller voir son ami dans sa chambre, elle a jeté sur sa chemise (blanche ?)un manteau teint en graine. "Mais qu’est ce rouge de graine ? C’est le rouge du kermès ; ces graines, de couleur noires ou pourpre sombre, qui servent aux teinturiers à obtenir la belle teinture rouge vif. C’est dans un « creux » de chêne, un creux de kermès, car ce dernier est la cochenille du chêne, que la Turba Gallica mettait le corbeau, pour qu’il mue sa plume [5]. Le rouge de graine est donc bien différent du rouge qui teint les armes du chevalier vermeil : c’est le rouge de sang, celui du mercure igné(...) C’est le rouge de la belle teinture universelle des alchimistes. Blanchefleur est donc celle qui porte le rouge de la teinture alchimique. Elle est l’homologue de marie-madeleine tenant la coupe ignée remplie d’or

p.351 : un aspect méconnu de la pensée du XIIème siècle

La pensée du XIIème siècle est empreinte de la tradition alchimique venue de Perse et de l’Inde, puisée en Espagne auprès des Shiites musulmans et des chrétiens mozarabes, particulièrement ceux de Navarre et d’Aragon.

Notes :

[1] le parallèle établit entre le prologue du conte et le début de la Turba met cependant bien en évidence le fait que chrétien utilise un code commun chez les alchimistes pour rédiger son roman

[2] A ce sujet, lire également les travaux de Jung et surtout de la sa femme : "La Légende du Graal" par Emma Jung et Marie-Louise von Franz

[3] mais J. FOURQUET montre qu’au contraire tout ce que Paulette DUVAL juge comme des marques de son originalité sont en fait des rajouts maladroits

[4] pour Paulette Duval, l’alchimie n’est pas affaire de transmutation, mais plutôt de résurrection c.f. p11

[5] belle tentative, mais certainement fausse. Le creux du chêne, ou coeur du chêne, renvoie au bois de chêne druidique, la fraternité initiatrice



 

La mystérieuse vertu de Galaad

le rapport à la violence : critère de premier ordre

Dans la plupart des ouvrages de vulgarisation et malheureusement dans l’opinion générale, le livre du conte du Graal de Chrétien de Troyes est supplanté par le récit de "la Quête du Graal".
On qualifie Galaad de chevalier spirituel, de pur, de mystique. Cependant, si on examine réellement le texte, ces assertions deviennent très problématiques.
 

En règle générale, la supériorité de la Queste du Graal sur le Perceval est justifiée par les points suivants :
- condamnation de la violence : on quitte la barbarie des romans précédents
- notion de chevalerie spirituelle : Galaad est le pur, le chevalier spirituel qui n’a plus besoin de la force brute pour triompher [1]
- le Roman de la Queste marque le sommet de la christianisation ( à remplacer d’urgence par catholicisation) du mythe. C’est un texte spirituel [2], par opposition aux précédents qui étaient soient des divertissements (Perceval, Parzival, les continuations), soit maladroits (comme le Perlesvaux)
 
Oh stupeur !
Comment peut-on qualifier ce texte de Spirituel, et comment peut on qualifier Galaad de chevalier spirituel ?
J’ouvre mon exemplaire de la Queste du Graal ( édition du seuil, collection points sagesses p.262) au chapitre intitulé "les trois compagnons" qui raconte le voyage de Galaad, Perceval et Bohort, les trois chevaliers qui accompliront ensembles la quête :
"Parvenus dans la salle, ils y trouvent des chevaliers et des sergents en train de s’armer. Aussitôt les trois compagnons, qui étaient entrés là à cheval, leur courent sus, l’épée dégainée, et les abattent comme bêtes muettes. Les autres défendent leurs vie du mieux qu’ils peuvent ; mais à la fin il leur faut bien prendre la fuite, car Galaad en tue tant qu’ils ne pensent pas que ce soit un mortel, mais plutôt l’Ennemi qui c’est précipité là pour les détruire.
Enfin, voyant qu’il n’est point de sauvegarde, ceux qui le peuvent fuient par les portes, les autres par les fenêtres, et se brisent le col et les jambes et les bras. "
Un bel exemple de non violence, qui n’est pas sans rappeler certains épisodes de la croisade contre les Albigeois, notamment le siège de Béziers où l’on relate que les assiégés n’eurent d’autre reccours que de se jeter par les fenêtres d’une tour en flamme et qu’ils s’écrasèrent en bas.
 
Les trois compagnons sont un peu honteux de leur carnage, mais Bohort les rassure :
"Certes, dit Bohort, je ne crois pas que Notre Sire les aimât pour qu’il les ait laissé traiter de la sorte. Ils furent sans doute mécréants et renégats, si coupables envers Notre Seigneur qu’Il a voulu leur mort et nous a envoyés les détruire. "
Galaad (le pur..) n’est pas convaincu : "Vous n’en dites pas assez, répond Galaad (...)" Heureusement, un chevalier vêtu de blanc et portant le calice de la messe avec une hostie (un serviteur de Dieu en somme) les rassure :
"Sires, sachez que vous avez faits la meilleure action que firent jamais chevaliers. Quand vous vivriez autan que durera le monde, je ne crois pas que vous fassiez un autre exploit qui vaille celui-ci, et je sais que Notre sire vous envoya pour l’accomplir".
 
Je saute quelques pages (p 269) : " Ils en vinrent aux mains, mais les trois compagnons abattirent les dix chevaliers avant d’avoir brisé leurs glaives. Puis, frappant de l’épée, ils les tuèrent comme des bêtes. Ils l’auraient donc emporté sans peine, si soixante chevaliers n’étaient accourus du castel pour les secourir (...)
La mêlée commença, grande et merveilleuse, et les compagnons étaient assaillis de toutes parts. Mais Galaad, qui avait l’épée-à-l’étrange-baudrier, frappait de droite et de gauche, tuant tout ce qu’il atteignait, si bien qu’on l’eût pris pour un démon plutôt que pour un homme mortel"
 
Si on examine au contraire le roman de Chrétien de Troyes, on constate que bien que la violence soit présente, les héros de Chrétien sont très pacifiques :
- Perceval ne tue que le chevalier vermeil (symbolique oblige), n’achève aucun vaincu mais les envoie se constituer prisonnier auprès du roi Arthur
- Gauvain ne tue personne (mais il est accusé de l’avoir fait), n’achève aucun vaincu mais les envoie se constituer prisonniers auprès du nautonier [3]. Au passage, il en ressuscite un.
 
Il me semble important de réfléchir sur cette notion de violence. En effet, la spiritualité est quelque chose qui a un effet visible et concret sur le plan matériel [4]. Ce n’est pas pour rien que dans son prologue, Chrétien de Troyes rappelle justement les règles de vies de l’initié [5] en se référent au comportement de vie décrit dans le sermon sur la montagne [6]

Notes :

[1] "il faut apercevoir que Galaad, justement parce qu’il est le plus pur mystique, le plus transformé par l’amour, le plus étranger aux barbares égarements de l’honneur pour l’honneur, se trouve tout naturellement devenir le meilleur chevalier du monde" écrit Albert Béguin dans son édition de la Queste du Graal - La Quête du Graal, LUF, 1945 ; édition établie et présentée par Albert Béguin et Yves Bonnefoy

[2] "C’est exactement le roman de la grâce ou, si l’on veut, la vie de la grâce dans l’âme chrétienne racontée sous forme de roman" nous dit E. Gilson dans sa publication "LA MYSTIQUE DE LA GRÂCE DANS LA QUESTE DEL SAINT GRAAL" - Étienne Gilson, Romania 51, 1925, p. 321-347

[3] on pourrait en déduire que nautonier et roi Arthur ne font qu’un, ce qui correspond bien à la symbolique d’une école spirituelle(la cour du roi Arthur) dont le rôle est justement celui d’un passeur

[4] comme l’on montré les Cathares. Si on en sait de moins en moins sur leur initiation, on est en revanche de plus en plus sûrs de leur comportement exemplaire (voire incroyable)

[5] il n’écoute aucune parole méprisante, s’il entend médire d’autrui il est attristé. Il aime la vraie justice, la fidélité et la sainte Eglise. Il hait toute bassesse. Il est plus généreux qu’on ne le croit...

[6] que ta main gauche ignore le bien que fera ta main droite (...) mais Dieu qui est dans le secret te le rendra



 

Le livre du Graal

Dans son prologue, Chrétien de Troyes dit qu’il écrit à partir d’un modèle : un livre que lui prêta le comte de Flandres. Bien que de nombreux universitaires aient pris les déclaration du prologue au pied de la lettre, il est plus que vraisemblable que le message que Chrétien voulais faire passer dans le prologue soit très différent de l’interprétation usuelle.

En effet, Chrétien de Troyes écrit Selon nous dans le langage alchimique [1], et par conséquent, son texte n’a aucun sens ( comme l’a montré Dragonetti ) sans une herméneutique ( ce que Dragonetti n’a pas vu/voulu voir)
 
Le langage alchimique s’adresse à celui qui peut comprendre ... et reste incompréhensible à celui qui ne pourrait pas comprendre mais serait prompt à attaquer. C’est pourquoi les traités alchimiques pratiquent le symbole, le double sens, l’allégorie. Les alchimistes eux-mêmes le disent : ils ont mêlé dans leurs ouvrages et parfois dans la même phrase, le faux et le vrai, laissant à « celui qui sait » le soin de trier l’ivraie du bon grain. On se garde non seulement du pouvoir politique avide d’or et de richesse, mais aussi du moi égoïste avide de développements spirituels et de pouvoirs.
Pour apprendre ce langage, le pèlerin retourne aux livres, et symboliquement au « livre M » et au « livre T » [2] : le livre de la nature, de la materia prima et le livre de Dieu, ou justement, au livre confié par Philippe d’Alsace à Chrétien de Troyes.
 
Écoutons Nicolas FLAMEL, l’alchimiste sans doute le plus célèbre de tous les temps, décrire la découverte de son Liber, son livre d’alchimie :
« Ainsi qu’après le décès de mes Parens je gagnais ma vie en notre Art d’Ecriture, faisant des Inventaires, dressant des Comptes, et arrêtant les Dépenses des Tuteurs et Mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un Livre doré, fort vieux et beaucoup large. Il n’étoit point de papier ou parchemin, comme sont les autres, mais il étoit fait de déliées écorces, (comme il me sembloit) de tendres Arbrisseaux. Sa couverture étoit de cuivre bien délié, toute gravée de lettres ou figures étranges ; et quant à moi, je crois qu’elles pouvoient bien être des caractères Grecs, ou d’autre semblable Langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavois pas lire, et que je sçai bien qu’elles n’étoient point notes ni lettres Latines ou Gauloises ; car j’y entends un peu. Quant au dedans, ses feuilles d’écorces étoient gravées, et d’une grande industrie, écrites avec un burin de fer, en belles et très nettes lettres Latines colorées. Il contenoit trois fois sept feuillets, le septième lesquels étoit toujours sans écriture. »
 
Nicolas FLAMEL ne décrit à l’évidence pas un livre physique (on ne comprend pas bien comment il serait fabriqué), mais se réfère ici à un état intérieur. La pointe de fer qui grave les caractères symbolise la volonté, premier aspect de la conscience qui se soumet au Feu de Christ, la couverture de cuivre à l’ardent désir qu’il faut avoir, au désir d’être transmuté par le feu.
 
Un adage alchimique classique stipule : « comprends si tu le peux, et ferme le livre si tu ne comprends pas ». La compréhension est ici toute intérieure : « celui qui n’a pas l’Amour - représenté par le cuivre - ne peut confier sa volonté - symbolisée par les caractères tracés par une pointe de fer - au Feu de Christ ». Il ne peut lire le livre et il ne lui reste qu’à le refermer.
 
Ainsi, les vers sibyllins de Chrétien :

A rimoier le meilleur conte
par le commendemant li conte [3]

prennent tout leur sens : Chrétien écrit sous l’impulsion d’une connaissance intérieure qui doit absolument se communiquer. On retrouve le même phénomène chez Jacob Boehme au XVIIème siècle, qui ne cesse de clamer qu’il ne fait que retranscrire ce qui lui a été dévoilé et qu’il s’agit d’une sorte de commandement divin :
"Aussi maintenant, je n’écris ni d’après un enseignement humain, ni selon une science puisée dans des manuels. Je m’inspire de mon propre livre qui s’est ouvert en moi. Le livre comprenant l’image de Dieu m’a été offert et j’y ai tout appris, comme l’enfant qui, dans la maison maternelle, regarde agir son père et l’imite dans ses jeux. Je n’ai besoin d’aucun autre livre." [4]
 
Et citons pour finir la métaphore du livre de cinabre de Gustav Meyrink [5] :
"De même qu’un homme ne peut comprendre le sens d’un livre s’il se contente de le tenir à la main ou de le feuilleter, sans le lire, de même le déroulement de son existence ne lui est d’aucun profit tant qu’il n’en a pas compris le sens. Les événements se succèdent comme les feuillets d’un livre ; c’est la mort qui tourne les pages ; et lui, ne sait qu’une chose : il les voit apparaître et disparaître, et à la dernière est écrit le mot : Fin.
Il ne sait même pas que le livre continue à se rouvrir indéfiniment jusqu’à ce qu’il ait fini par apprendre à lire. Et, tant qu’il n’a pas appris cela, la vie demeure pour lui un jeu sans profit, où se mêlent joies et douleurs.
Mais lorsque enfin il commence à comprendre les paroles de vie qui y sont écrites, alors s’ouvrent les yeux de son esprit, qui commence à respirer et à lire avec lui. Le livre de la destinée prend pour chacun toute sa signification dans la racine ; mais les lettres dansent une folle sarabande pour celui qui ne prend pas la peine de les déchiffrer tranquillement l’une après l’autre dans l’ordre où elles se trouvent."

Notes :

[1] on pourra consulter à ce sujet les travaux de Paulette Duval, R. Dragonetti, J. Markale, Emma Jung ...

[2] autres "livres intérieurs" cités dans la fama fraternitatis, texte de la rose-croix du XVIIème siècle

[3] ce deuxième ’conte’ est interprété par les critiques comme le comte à qui est dédié la dédicace. Quelques avis divergents y voient le conte originel, que Chrétien veut surpasser, à la manière d’un Wolfram von Eschenbach qui entend surpasser et/ou corriger Chrétien

[4] citation tirée des épîtres théosophiques. (pour en savoir plus sur jacob boehme)

[5] citation tirée du " dominicain blanc"



 

Le Graal Intérieur

En 1933, le romancier allemand Otto Rahn renverse la légende Monsalvat - Montserrat [1] en publiant, après 3 ans de recherches en pays cathare, le livre "Croisade contre le Graal". S’appuyant sur le Parzifal de Wolfram von Eschenbach d’une part, sur les légendes languedociennes et ses travaux archéologiques d’autre part, il démontre que la fraternité des Cathares étaient les détenteurs du Graal et que le château du Graal était la forteresse Cathare de Montségur. La quête du Graal reprend de plus belle [2].
 

Aujourd’hui encore, on voit ressurgir de temps à autre une nouvelle histoire du Graal, apportant une nouvelle révélation quand au lieu où il serait caché et la façon dont il y est arrivé.
Mais malheureusement pour les chercheurs de trésors, ni le château du Graal, ni la précieuse coupe, ne peuvent être trouvés en arpentant la campagne, les caveaux ou les bibliothèques. C’est d’ailleurs à mon sens un premier critère de discernement très efficace lorsque l’on est confronté à la masse de littérature Graalienne : l’auteur est-il un chercheur de trésors ( il fourni lui aussi une tentative de localisation ) ou non.
 
Le Graal est associé à un ensemble de faits marquant d’un processus spirituel : que ce soit la célébration de la sainte cène, l’élection à la royauté du Graal quand un nom apparaît sur la pierre, la guérison ou la dispensation de nourriture qui rappelle le pain supersubstanciel du notre-père occitan. La description la plus exacte qui en est faite dans les différents romans est, contre toute attente [3], celle du Perlesvaux qui indique que le Graal apparaît aux chevaliers sous 5 formes différentes. Chacun ne voit que celle qui correspond à son état de conscience, à l’exception du roi qui voit les 5 formes.
 
Comme dans toute initiation véritable, les processus décrits par le conte du Graal ou le Parzival concernent la conscience et la physiologie du candidat.
Le château du Graal est le corps lui-même, comme le suggère la géographie du château de montsalvage dans le Parzival ; la montagne figurant l’axe cérébro-spinal avec en haut dans la tête, le château du Graal, qui est circulaire et avec 12 portes - les 12 paires de nerfs crâniens - au milieu la grotte avec la source du coeur de l’ermite Trévizent et au pied le lac cotoatre, avec le feu secret du forgeron trebuchet.
"La coupe du Graal peut être délimitée par trois circuits de plexus [4] : celui du larynx, celui des poumons, et celui du coeur. La partie supérieure de la coupe correspond au système du larynx ; la tige du calice est dressée dans les poumons, et le pied de la coupe est dans le système cardiaque. La possibilité de rétablir la coupe nuptiale - l’unité de la tête et du coeur - est donc présente en chaque être humain.
Dans le récit de Robert de Boron, Joseph d’Arimathie est celui qui doit élever le Graal pour y accueillir le sang de Christ. Dans cette allégorie, Joseph d’Arimathie symbolise tout homme qui entreprend effectivement le chemin et peut accorder son cœur et sa conscience, son être tout entier, aux rayonnements du feu divin qui tombe comme des gouttes d’or dans la coupe intérieure du Graal pour purifier, épurer, renouveler tout le microcosme de l’homme. C’est le sang du Christ, sa force astrale, qui vient purifier le karma et qui réalise alors, avec nous, une nouvelle alliance." [5]
 
Vous comprendrez qu’une telle quête du Graal n’est pas une occupation que l’on réserve à des moments perdus, après avoir satisfait à toutes les obligations sociales ou à la routine de l’existence courante.

Notes :

[1] Une nouvelle légende, propagée vers 1900 par un volume du guide touristique Baedeker consacré à l’Espagne laissait entendre que Montsalvat n’était autre que la célèbre abbaye de Montserrat, située sur une montagne de Catalogne, au nord-ouest de Barcelone. Cette nouvelle assertion se répandit dans le monde entier sans que personne ne songe émettre la moindre réserve.

[2] Mais il faut bien admettre aujourd’hui que la légende propagée par Otto Rahn ne serait pas plus fondée que celle du guide Baedeker. Mis à part le fait que Rahn, de par son adhésion au SS après son retour en Allemagne ai très mauvaise presse, il faut savoir que le pog de MontSégur que nous connaissons n’a rien à voir avec celui de l’époque Cathare et que la majorité des Textes du Graal sont des textes de propagande religieuse anti-Cathare (c.f. M. de Roquebert "les Cathares et le Graal )

[3] voir les commentaires sur les différentes continuations et sur la violence

[4] Ce qui explique les pierres précieuses qui ornent le Graal : chaque plexus - ou noeud nerveux - délimitant le Graal apparaissant comme un joyau à la vue suprasensible

[5] J. van Rijckenborgh, la gnose universelle - Editions du Septénaire 1984



 

La racine et le surgeon

On considère toujours que le Graal est le but suprême de la quête. Mais paradoxalement, c’est aussi le moyen pour parvenir à la réalisation [1]. La racine et le surgeon comme le dit Wolfram von Eschenbach :
 

Sur une soie vert émeraude,
Du paradis portrait promesse
A la fois racine et surgeon
C’était l’objet nommé le Graal
Du monde suprême idéal.

 
Le surgeon, c’est le Graal réalisé en l’homme, le signe de l’état de prêtre-roi ordonné par dieu. La racine, c’est le dispensateur de la nourriture spirituelle.
Dans ce rôle de dispensateur de la nourriture spirituelle, le Graal est le trésor des Cathares, comme il a été le trésors de toutes les fraternités gnostiques précédentes. C’est le champ de force permettant la transfiguration, la nourriture supersubstancielle indispensable au développement de l’âme nouvelle.
 
Qu’est-ce que ce champ de force ? C’est un champ magnétique, un champ de rayonnement d’une énergie puissante. Nous discernons, dans la Gnose, un champ de rayonnement septuple. Pour qu’un champ magnétique soit complet, il doit toujours comporter sept ondes de force qui collaborent. Aussi déploie-t-il sept activités. De plus il met en jeu une force attractive et une force répulsive. Le dissemblable est attiré et le semblable repoussé. Ce double mouvement d’attraction et de répulsion donne naissance à une immense rotation ainsi qu’à une grande friction.
Sept rayons nous touchent. Sept rotations sont mises en mouvement. Les phénomènes qui en résultent sont : 1. la force, autrement dit l’électricité ; 2. la lumière ; 3. la chaleur ; 4. le son ; 5. la cohésion ; 6. la vie ; 7. le mouvement.
La vie dialectique possède également un champ de rayonnement magnétique. La vie n’y serait pas possible si nous ne recevions entièrement celle-ci d’un champ magnétique. Il existe donc un septuple champ magnétique de la nature ordinaire et un septuple champ magnétique de la Gnose.
 
Lorsqu’un homme réussit - vraisemblablement au cours d’un processus s’étendant sur plusieurs incarnations [2] - à réaliser le chemin transfiguristique, il reconnaît que ce chemin de la filiation divine pourrait être accompli beaucoup plus vite par les autres s’il n’y avait pas uniquement un champ de rayonnement gnostique général de radiations intercosmiques, mais en même temps un champ de tension particulier, un lieu délimité dans l’espace, hors de la sphère réflectrice, dans lequel les rayonnements gnostiques pourraient être captés, maintenus et largement utilisés. Ce premier homme libéré entreprend de créer un champ de ce genre.
Celui qui est tant soit peu au courant des lois de la magie gnostique sait que cela est possible. Si quelqu’un capte et utilise dans son être certaines forces magnétiques, il parvient à créer autour de lui, à l’aide des lois magnétiques magiques, un champ de ce genre, éventuellement assez grand pour y recevoir d’autres personnes.
Ce champ une fois créé par lui, cet homme va rendre ses élèves conscients de cette activité. C’est d’un tel champ dont on retrouve le souvenir au travers des légendes de la table ronde [3].

Notes :

[1] Comme dans la formule alchimique bien connue : pour faire de l’or, il faut de l’or

[2] Comme dans le livre "le dominicain blanc" de gustav Meyrink

[3] J. van Rijckenborgh décrit le processus complet de création d’un tel champ dans son livre "la Gnose des Temps Présents - Ed. du septénaire



 

La lance du Graal et la Rose-Croix

extrait du commentaire du 6ème jour par JvR

Voici un extrait du 6ème jour des Noces alchimiques de Christian Rose-Croix ( texte du XVIIème Siècle attribué à jean valentin Andreae ) suivi d’un passage du commentaire qu’en fait Jan Van Rijckenborgh [1].
 

Après ce léger repas, nous nous apprêtâmes à travailler de nouveau, car le globe était suffisamment refroidi. Avec beaucoup de peine et d’effort, il fallut le détacher de la chaîne et le déposer sur le sol. Puis, ayant reçu l’ordre de le fendre par le milieu, nous discutâmes alors sur la façon de nous y prendre. Finalement nous fûmes d’avis qu’une pointe de diamant conviendrait le mieux. Après avoir ouvert le globe par ce moyen, nous découvrîmes qu’à l’intérieur il n’y avait plus aucune substance rouge mais un gros et’ bel œuf blanc comme neige. Notre réussite nous réjouit extrêmement car la Jeune Fille n ‘avait pas cessé de s’inquiéter à l’idée que la coquille fût peut-être encore trop fragile.
Nous fîmes cercle autour de l’œuf avec autant de joie que si nous l’avions pondu nous-mêmes. Cependant la Jeune Fille ordonna bientôt de l’emporter, nous quitta de nouveau et ferma soigneuse-ment la porte derrière elle comme toujours. Que fit-elle de l’œuf une fois dehors, se passa-t-il quelque chose en secret ? Je n ‘en sais rien, mais je ne le crois pas. Il fallut encore une fois attendre ensemble, pendant un quart d’heure, l’ouverture de la troisième trappe, et nous grimpâmes au quatrième étage à l’aide de notre équipement. Dans cette salle nous trouvâmes un gros chaudron de cuivre, rempli de sable jaune, que chauffait un petit feu. L’œuf y était enfoui afin d’atteindre son développement complet. Le chaudron était de forme carrée. Sur un côté ces deux vers étaient gravés en gros caractères :

 

NE CESSEZ PAS DE PRIER, MES BIEN-AIMÉS,
 
SI VOUS LE DÉSIREZ, PRIEZ POUR L’OR.
 
Sur l’autre côté se trouvaient ces mots :
 
LA GUÉRISON REPOSE SUR LA LANCE.
 
Sur le troisième côté, il y avait un seul mot :
 
FIAT (QUE CELA SOIT).
 
Mais sur le fond figurait une inscription complète ainsi conçue :
 
CE QUE LE FEU, L’AIR, l’EAU ET LA TERRE
 
N’ONT PU EXTRAIRE DE LA SAINTE SUBSTANCE
 
DE NOS ROIS ET DE NOS REINES,
 
LA FOULE DES ALCHIMISTES HONNÊTES
 
L’A RECUEILLI DANS CE CHAUDRON.
 
ANNO 1459 - ESPRIT - ÂME - CORPS - P.H.M.D. (= PARACELSUS HOHENHEIMENSIS, MEDICINAE DOCTOR) - ALPHA, OMEGA.

 
Continuons maintenant à suivre le développement du nouvel état de vie de l’initié. Et pénétrons pour cela dans le quatrième espace de la Tour. Là se trouve, nous dit-on, un grand chaudron de cuivre rempli de sable jaune, où l’oeuf est enfoui et réchauffé. Ce chaudron a la forme d’un cube, la croix magique repliée. C’est la croix de la victoire qui porte en elle la renaissance.
Vous savez déjà que la pinéale est couverte de petit grains jaunes, semblables à des grains de sable précisément. Ils sont de la plus grande importance puisque leur nombre, différent pour chaque homme et très variable, détermine ses qualités, son rayon d’action et ses possibilités de manifestation. Il faut donc comprendre cette indication comme suit : l’oeuf blanc et or, la pinéale régénérée, est maintenant plongé dans le bain de sable jaune. Dans le quatrième espace, celui du nouveau pouvoir de penser, tout ce que l’oeuf renfermait est doté de possibilités d’expression. D’avance il est prévu que le rayon d’action soit le plus grand possible et que la manifestation du renouvellement puisse commencer immédiatement.(...)
 
Enfin, en cet instant critique, le candidat se voit confier une formule que nous allons vous citer sous une forme plus explicite, qui rendra toute explication superflue. Nous espérons et demandons que vous la compreniez comme elle doit l’être :
 
Ne cessez pas de travailler, mes bien-aimés ! Si vous le désirez, priez pour l’Or de l’Esprit.
 
Car votre guérison repose sur la Force de la Lance du Saint Graal. C’est la volonté du Logos qu’il en soit ainsi.
 
Ce que le Feu, l’Air, l’Eau, et la Terre n’ont pas pu extraire de la Sainte Substance de nos Rois et de nos Reines, la foule fidèle des véritables alchimistes l’a recueilli dans ce chaudron. »
 
De là ressuscitera, une fois le processus accompli, par l’unité rétablie du Corps, de l’Ame et de l’Esprit,
 
Le Trois Fois Grand, le Sublime, le Sauveur,
 
Le Porteur du Remède Universel,
 
Celui qui est le Premier et le Dernier,
L’Alpha et l’Omega,
Le Commencement et la Fin.

Notes :

[1] Sur le lien entre le conte du Graal, les NOces alchimiques de Christian Rose-Croix et le transfiguriste Jan Van Rijckenborgh, voire l’article "Christian Rose-Croix au château du Graal



 

La force de la Lance du Saint Graal

Un modèle d’auto-réalisation

Dans son commentaire des Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix, qui est aussi un manuel d’initiation, jan Van Rijckenborgh explique à quoi peut bien servir un tel ouvrage, ainsi que l’intérrêt et la limite des commentaires qu’un initié moderne peut y apporter. Si comme moi vous qui avez été saisis par la conte du Graal, Vous pouvez lire le passage suivant en remplaçant partout "Christian Rose-Croix" par "Perceval"


« O, ne cessez pas de travailler, mes bien-aimés ! Priez pour l’Or de l’Esprit, car votre guérison repose sur la Force de la Lance du Saint Graal. Telle est la Volonté du Logos. » [1]
 
Cette parole magique, adressée le Sixième Jour des Noces Alchimiques aux candidats se trouvant au quatrième étage de la Tour de l’Olympe, vaut en fait également pour vous, lecteurs intéressés. Pour autant que vous apparteniez à ceux qui aspirent à la libération, pour autant que vous désiriez suivre Christian Rose-Croix sur le chemin des Noces Alchimiques, ces paroles s’adressent à vous aussi : engagez-vous, allez le chemin, priez et travaillez ! Travaillez avec persévérance et ouvrez-vous, par le nouveau comportement, à l’Or de l’Esprit, aux Forces purifiantes, secourables et dynamiques de la Gnose. Alors, en totale sécurité, vous progresserez pas à pas, franchissant toutes les étapes que nous vous avons expliquées d’après Les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix.
Vous serez vainqueurs, c’est chose certaine ! Pourquoi ? Parce que ce Chemin est l’accomplissement de la Volonté du Logos, de Dieu. Parce que, si vous vous remettez à obéir à la Loi universelle du Tout, rien ne pourra vous empêcher de libérer et de révéler la « Perle de grand prix », le Bouton de Rose, enfouie comme un Trésor incomparable dans le sanctuaire de votre cœur. En vous expliquant le chemin de C.R.C., nous voulons éveiller en vous l’intelligence de tout ce processus ; par anticipation, comme dans une vision, nous voulons vous faire percevoir la splendeur inimaginable de l’état d’Homme véritable, auquel vous aussi êtes appelés : c’est le chemin que tout homme doit, tôt ou tard, parcourir. Encore une fois, telle est la Volonté du Logos !
 
Et jusqu’où porte maintenant votre regard ? Nous vous avons décrit autant que possible les diverses étapes du « devenir conscient », et les activités vitales du candidat depuis le tout début de la conception jusqu’à la formation de l’œuf blanc et or, symbole de la pinéale entièrement préparée, où l’Esprit descend pour s’unir à l’Ame : les Noces Alchimiques ! Comme des témoins oculaires, vous avez pu suivre de loin toute l’évolution de Christian Rose-Croix.
 
A présent, le récit est arrivé au point où l’Ame-Esprit se manifeste, où la transfiguration s’accomplit, où la nouvelle conscience omniprésente fait pénétrer Christian Rose-Croix. dans le champ de vie de l’Ame vivante, autrement dit, dans les champs de conscience qui s’élèvent très au-dessus de la conscience tridimensionnelle, là où celle-ci ne peut plus suivre C.R.C.
 
Ce fait nous empêche, pour le moment, de vous éclairer davantage sur ce qui suit. Nous vous parlerions d’états qui ne sont pas accessibles à la conscience ordinaire et pour lesquels nous ne saurions trouver matière à comparaison dans notre monde tridimensionnel. Nous retomberions dans de pures considérations intellectuelles et techniques, qui ne vous diraient rien, qui ne serviraient en rien votre développement intérieur, qui rabaisseraient le caractère sublime des choses dont il est ici question et leur feraient violence.
 
C’est pourquoi nous vous disons : de même que les derniers voiles se soulèvent peu à peu devant Christian Rose-Croix, de même ils se soulèveront devant ceux qui suivent le même chemin que lui, le seul vrai Chemin de l’Imitation de Jésus-Christ, avec la même fidélité, la même persévérance et la même abnégation. Pour eux, tous les mystères s’éclaireront et ils auront accès à toutes les merveilleuses splendeurs de l’inépuisable chambre au Trésor que Dieu garde en héritage dans le cœur de chaque homme.
 
Si vous ne perdez pas de vue le riche exemple, l’élan pur et vivifiant et l’image de réussite que donne Christian Rose-Croix, vous commencerez et poursuivrez effectivement votre voyage vers la salle des Noces avec joie et persévérance, tandis qu’un savoir intérieur certain vous fera dire, tout au long de ce chemin d’expérience puissant et béni : « Je suis sur le chemin ! Le voyage est commencé et . . . j’en connais la fin assurée : le Retour à la Maison de mon Dieu ! »
 
Puisse un grand nombre, un très grand nombre d’entre vous, remporter sur ce chemin la victoire !

Notes :

[1] sentence découverte au 6ème jour des Noces Alchimiques



 

Chrétien de Troyes -2

On sait extrêmement peu de choses sur l’auteur du conte du Graal. En réalité, tout ce que l’on sait a été déduit des propos que l’auteur lui-même tient dans ses prologues, ainsi que des traces de ses connaissances littéraires qui apparaissent ici et là dans ses commentaires en cours de récit (pour la plupart, des allusions à Ovides).
 

La question que tout le monde se pose est celle des sources. Chrétien, comme le veut la tradition du moyen-âge, n’invente rien (le consensus universitaire veut qu’à cette époque l’invention soit réservée à Dieu seul). Il ne fait qu’enjoliver un récit existant qu’il mentionne dans ses prologues. Et chacun de chercher le récit de départ, croyant qu’il pourra ainsi connaître la signification réelle de ces contes mystérieux.
Cependant, nombreux sont ceux qui comme R. DRAGONETTI [1] pensent que ces prologues ne sont pas à prendre au premier degré. Une partie de sa démonstration tourne autour du fait que la part d’imagination de Chrétien dans le récit du Graal est prépondérante. Chrétien cependant utilise un ensemble d’artifices pour donner à son oeuvre un aspect conforme aux règles de l’époque (i.e. les règles de l’église catholique). La phrase clef de l’oeuvre de Chrétien pour Dragonnetti est tirée d’YVAIN :
 

li sage son fol pansé cuerve
Et met, s’il puet, le san a oevre
 
(le sage dissimule sa folle pensée et met s’il le peut son savoir en oeuvre)

 
Nous adhérons en bonne partie à cette thèse (sauf sur la nature de cette folle pensée) et le prologue du conte du Graal fera l’objet d’un article particulier.
Mais la véritable question en ce qui concerne Chrétien de Troyes est pour nous la suivante (toujours la même d’ailleurs que dans l’article précédent sur Chrétien ) : les différents symboles du récits et les informations "initiatiques" que l’on y trouve sont-elles voulues par l’auteur où sont-elles le fruit du hasard, disons plutôt d’une inspiration particulièrement heureuse mais inconsciente [2] ?
 
Un certain nombre d’indices, que nous allons passer en revue, nous incitent à penser que Chrétien était un initié. Reste à déterminer à quelle fraternité il appartenait [3].

Un drôle de Chrétien

Compte tenu de la nature des prologues, beaucoup ont pensé que le nom de Chrétien de Troyes n’était qu’un pseudonyme (une idée que j’aime beaucoup, est que le nom de Chrétien de Troyes pourrait même désigner un collectif). Il est sûr en tout cas que l’auteur n’use pas de son nom au hasard. S’il semble que le nom de Chrétien fut surtout donné comme nom de baptême à des juifs convertis, ce n’est vraissemblablement pas le cas de notre auteur. Il parle des juifs dans ses romans comme le ferait n’importe quel clerc de son époque ("Les Juifs, rendus cruels par leur jalousie - on devrait les abattre comme des chiens - firent leur propre malheur (...) [4] et la grande place qu’occupe la femme dans ses textes ne cadre pas avec une éducation juive.
Mais le plus important est que lorsqu’il mentionne son nom, il rattache ainsi sciemment son propos au christianisme. Cependant, il s’agit d’un christianisme bien particulier, assez éloigné du credo catholique [5]. Nous voilà donc avec quelqu’un qui se désigne sous le terme de Chrétien, qui aime une "Sainte Eglise" , qui cite Paul, Jean et ne cesse de rappeler les valeurs du sermon sur la montagne. On croirait un parfait Cathare.

La ville de Troyes

En ce qui concerne la ville de Chrétien, il est très vraisemblable que ce soit bel et bien Troyes. Même si la correspondance Troyes - Troie amène des connotations intéressantes (ne serait-ce que sur l’aspect païen), il est à noter que Chrétien n’use jamais de cette origine dans ses prologues (il ne se désigne comme Chrétien de Troyes que dans un seul roman).
Troyes à cette époque est tout à fait la ville où un personnage tel que Chrétien aurait pu résider, véritable carrefour culturel où se retrouvent les influences de l’orient, du midi, de l’Allemagne et surtout de l’Angleterre.
Le dernier point en faveur de Troyes est bien sûr les dédicaces des romans. Même si ces dédicaces ont un sens caché et que les noms de Philippe de Flandre et Marie de Champagne désignent un aspect de l’âme humaine et non un personnage historique, l’auteur a néanmoins choisi des personnages plausibles de son entourage, c’est à dire de la cour de champagne (Philippe de Flandre a été pendant une période un familier de la cour de champagne lorsqu’il était prétendant de Marie).

Quelques traits caractéristiques

On retrouve à travers tous les romans de Chrétien de Troyes un certain nombre de spécificités qui ont contribué à distinguer les mouvements initiatiques gnostiques des autres sectes ou églises :
- L’influence civilisatrice : Les histoires de Chrétien ont toujours un fond civilisateur qui s’exerce sur un monde encore barbare et parfois même sauvage. Les chevaliers de Chrétien luttent fréquemment contre des monstres (serpents, nains, géants...) ou des enchantements. Dans les différentes continuations, cet aspect civilisateur est soit abandonné au profit d’histoires de vengeance soit dénaturé et transformé en évangélisation (pour les continuations Bénédictines et cisterciennes). Mais cette influence civilisatrice est aussi celle de Chrétien lui-même, son oeuvre ayant eu un fort impact sur le plan culturel, surtout si on prend en compte toutes les imitations et continuations qu’il a généré avec le conte du Graal [6]. Cette influence civilisatrice caractérise des fraternités telles que les Cathares ou les Manichéens.
- Le rôle des femmes : "Le romancier recrée la femme, à la fois conscience, guide et souveraine du chevalier" remarque D. POIRION. Tout le monde a constaté l’importance des femmes dans l’univers de Chrétien de Troyes, et dans l’univers Graalien en général, que ce soit en tant qu’instigatrices ( Aliénor d’Aquitaine, Marie de Champagne ) ou dans les romans eux-mêmes. Bien sûr, la présence féminine dans les récits de Chrétien peut s’expliquer par la symbolique et constitue une partie des données ésotériques fournies par chrétien. Il n’en demeure pas moins que le rôle de la femme est très important et que les rapports entre les forces positives - masculines et négatives - féminines dans le candidat sont aussi l’occasion pour l’auteur d’aborder les rapports homme - femme dans la société des preux de la table ronde. Cette présence des femmes dans une communauté initiatique et leur rôle, aussi important que celui des hommes ( Guenièvre, Enide qui accompagne Erec dans ses tribulations, l’orgueilleuse de Nogres initiatrice de Gauvain...) est aussi un aspect caractéristique des Cathares et des Manichéens au contraire des autres religions [7].
- Le rapport à la violence : les chevaliers évoluent dans un univers violent. Néanmoins, il y a une très grande différence dans le traitement de la violence entre Chrétien et ses continuateurs (voire à ce sujet l’article la mystérieuse vertu de Galaad ). Le conte du Graal est particulièrement significatif puisque les héros ne tuent plus. Cette non-violence est aussi un trait qui distingue les gnostiques véritables (une fois encore, cathares et manichéens sont bien connus pour leur non violence absolue) des mystiques (il suffit de penser à Augustin ou Bernard de Clervaux tous deux promoteurs de la violence au service de l’église) et des occultistes.

Les autres romans

Si Chrétien de Troyes était un initié, cela devrait transparaître aussi dans ses autres romans, et non pas seulement dans le conte du Graal.
Et c’est bien le cas en effet. Contrairement à ce que j’appellerai des transcripteurs éclairés qui, comme Blavatsky, ont publié aussi bien des perles de sagesse comme le petit livre "la voix du silence" que des ouvrages qui se rapprochent plus de "mon curé chez les tibétains", Chrétien est assez égal dans sa thématique. On retrouve dès son premier roman les axes forts de l’initiation gnostique :
- la renaissance de l’âme (Erec rencontre Enide),
- le nouveau vêtement (Enide reçoit une nouvelle robe somptueuse des mains de la reine),
- les combats intérieurs,
- la mort du moi (mort apparente d’Erec),
- l’homme - microcosme (la joie de la cour),
- la défaite de l’être aural (la joie de la cour),
- le vêtement de lumière de l’homme nouveau (Erec couronné par Arthur reçoit la robe tissée par les fées [8]et le sceptre de la vie)
Avec déjà un ensemble d’images et de techniques que l’on retrouvera dans les romans suivants : Le prologue à double sens, le chevalier rouge, la princesse la plus belle du monde, la rencontre avec Gauvain, la symbolique du vêtement...
 
Mais Chrétien, enflammé par sa découverte intérieure, et même s’il est fier de son premier ouvrage (la fameuse "moult belle conjointure") ne s’en tient pas là. Il remet sans cesse son ouvrage sur le métier, approfondissant de plus en plus d’aspects, se rapprochant de plus en plus du candidat. Ainsi, dans Erec et Cligès, il invite à la quête, décrit le processus général de renaissance de l’âme, de la régénération du microcosme et du retour à la royauté. On retrouve d’ailleurs certaines analogies entre ces deux premiers romans et les aventures de la Pistis Sophia dans l’évangile de Valentin. Mais au fur et à mesure, il rentre dans les processus psychiques de la quête intérieure, la lutte contre les ténèbres, la folie d’Yvain.
Les critiques n’ont pas étés insensibles à cet infléchissement des romans de Chrétien. Si Erec et Cligès peuvent raconter une histoire compréhensible même pour ceux qui ne comprennent pas les images alchimiques (voir http://graal-initiation.blogspot.com/2006/04/encore-lalchimie.html), ce n’est plus le cas des romans suivants comme le note D. POIRION dans son introduction à l’ oeuvre complète de Chrétien de Troyes (la pléiade) :
"Dans le diptyque composé d’Yvain et de Lancelot s’élabore ce que l’on peut appeler une esthétique du symbole, faisant appel à l’image pour condenser le sens. La lecture héroïque se double d’une lecture herméneutique déchiffrant le réseau des images. (...) Le texte poétique tissant en filigrane un réseau de motifs imagés, comme un "intertexte", est bien là pour nous dire autre chose que ce qu’il raconte."
On retrouve dans le triptyque Yvain, Lancelot, Perceval la même thématique du héros fondateur, de la descente au enfers [9] et de l’amour héroïque. [10]
Mais on peut voir à travers le Roman de Lancelot un véritable brouillon du Perceval (a priori, Chrétien a d’ailleurs abandonné l’écriture du Lancelot en cours de route comme en témoigne la fin du texte : "Le clerc Godefroi de Lagny a achevé la Charrette. Mais que personne ne lui reproche d’avoir continué le travail de chrétien..." [11]) : on y trouve déjà ce rôle de remplaçant du héros principal avec Gauvain, le gué périlleux et les aventures dans "l’autre monde".
 
Cette volonté de Chrétien de faire passer une révélation particulière dans ses romans est très sensible dans ses prologues.
- Dans Erec, le prologue fait allusion à la parabole des talents : le sage se doit d’enseigner.
- Dans Yvain : le sage dissimule sa folle pensée et met s’il le peut son savoir en oeuvre.
Chrétien annonce que son récit a un sens caché. Il indique également qu’il détient des connaissances supérieures et qu’il se doit de les communiquer [12].
Dans le conte du Graal, Chrétien est beaucoup plus affirmatif : il est conscient d’avoir atteint son but : il ne cherche plus à transmettre un savoir : il a semé en si bon lieu qu’il est sûr de récolter au centuple.

L’herméneutique

Chrétien, par son art poétique, attire dès le début l’attention du lecteur sur mille petits détails permettant une lecture du texte à un autre niveau : en reliant entre elles des images qui doivent être interprétées. Ainsi, dans le conte du Graal, la couleur rouge est évidemment un signe reliant certains épisodes rattachés au thème de la lumière pour leur donner un sens particulier.
Mais le poète n’utilise pas seulement l’art du langage, il emploie un certain nombre d’images codées - exactement comme dans les rébus - propres à l’alchimie [13]. Un certain nombre de ces images seront abordées dans d’autres articles.
Un autre procédé alchimique appliqué par Chrétien est le découpage du texte en tableaux la symbolique des personnages pouvant changer d’une scène à l’autre. Entre chaque scène, une "glue romanesque" permet de maintenir le fil de l’histoire [14]. L’exemple le plus frappant est celui de la mère de Perceval :
- Aux premières lignes du roman, Perceval est appelé fils de la veuve dame, ce qui renvoie à une symbolique particulière.
- Perceval est ensuite enseigné par sa mère puis la quitte. Cette mère n’est plus la "veuve dame" que désigne l’expression "fils de la veuve"
- Perceval finit par quitter le château de Blanchefleur parce qu’il veut revoir sa mère. A nouveau, il ne s’agit plus de la mère qui lui a donné les conseils, mais plutôt de celle qui est désignée dans l’expression "fils de la veuve".
- Après l’épisode au château du Graal, on explique à Perceval qu’il a échoué à cause de son péché : celui d’avoir fait mourir sa mère. Nouvelle signification de la mère, qui n’est ni "la veuve dame", ni celle qui donna les conseils.
 
La connaissance de cette technique et l’identification des différents tableaux permet également de se débarrasser de la glue romanesque, qui ne sert qu’à lier les épisodes entre eux et à relancer l’action. Ainsi, on lit que Perceval quitte Blanchefleur, mais il est évident que le candidat qui a délivré la fleur blanche en lui ne la quitte pas. Wolfram, plus prolixe que Chrétien, prend bien soin d’expliciter ce lien en mariant Condwiramour et Parzival et il ne manque pas de préciser que c’est seulement en pensant à sa femme que Parzival reçoit la force qui lui permet de triompher.

La fraternité du Graal

Chrétien de Troyes était-il membre d’un mouvement initiatique particulier ? Si on admet l’hypothèse soutenue par cette article, selon laquelle Chrétien écrivait sciemment un manuel d’initiation, alors nous devons répondre par l’affirmative. Cependant, identifier cette communauté est très difficile compte tenu du peu d’éléments dont nous disposons.
La seule fraternité gnostique identifiée de cette époque est celle des Cathares. Le nom utilisé par l’auteur : Chrétien, ses allusions à une Eglise, ses citations de la bibles et les valeurs auxquelles il se rattache font effectivement penser au catharisme [15]. Et si l’on associe généralement le catharisme au sud de la France, il ne faut pas oublier que les premiers parfaits cathares ont étés identifiés à Cologne un demi siècle avant que le catharisme occitan ne connaisse son apogée. Le catharisme était un mouvement européen très étendu, même s’il n’a éclaté au plein jours, avec l’influence civilisatrice que l’on connaît, que dans une région plus restreinte. On sait notamment qu’il y avait des cathares en Flandres et en Champagne et que Philippe de Flandres en a brûlé quelques-uns. Dans ce contexte, l’hypothèse avancée dans certaines études [16] comme quoi "il n’est pas impossible que Chrétien fût pénitent lui-même et qu’il présentât le grand ouvrage qu’était Perceval pour réparer une faute, tel son héros, Yvain qui recherchait le pardon de son péché" prend un sens particulier : Ce pourrait-il que Chrétien eût à sauver sa vie en abjurant le catharisme (les Cathares se sont distingués par le fait qu’ils n’abjuraient pas, quelles que soient les tortures que celà entrainerait, à la différence de bien d’autres mouvements gnostiques qui les ont précédé - et qu’Augustin fustige - qui abjuraient devant leurs bourreaux et qui reprenaient ensuite leurs anciennes pratiques) et qu’il fût mortifié par sa faiblesse ? [17]
Cependant, aucun des textes cathares qui nous sont parvenus n’utilise le cryptage Alchimique. L’enseignement y est soit explicite, soit - pour les connaissances ésotériques - donné sous forme de petites fables (A pondérer par le fait que ces textes ne sont que ceux du Catharisme occitan cités par l’inquisition, donc presque rien).
On peut aussi imaginer Chrétien à la manière d’un Jacob boehme, ayant percé seul puis enseignant sur la base de sa révélation. Mais de tels maîtres insistent rarement sur la nécessité d’une Ecole initiatique, d’une communauté initiatique - là où l’on fait les chevaliers - même s’ils mentionnent la "Fraternité" des libérés.
Mais nous ne connaissons finalement pas grand chose de la méthode pratique d’initiation au moyen-âge. "Ceux de la table ronde", comme les appelle Chrétien, pouvaient fort bien se retrouver hors du plan matériel dans la demeure sancti spiritus décrite dans les textes de la Rose-Croix. Les alchimistes par exemple, sont généralement considérés comme des solitaires alors qu’ils mentionnent aux aussi cette communauté [18].

Notes :

[1] la vie de la lettre au moyen-âge, le conte du Graal - ed. du seuil 1980

[2] on peut prendre le cas, dans un passé beaucoup plus récent, de l’Evangile du verseau. Force est de constater l’énorme décalage entre le texte lui-même et les propos (lire ’les élucubrations’) de son auteur/transcripteur

[3] En effet, nous avons vu dans les articles précédents : Perceval et la vision intérieure et la racine et le surgeon que l’initiation spirituelle ne va pas sans une communauté. Même G. Meyrink, qui a percé en suivant la voie occulte et qui dépeint toujours un processus solitaire, mentionne la liaison avec la fraternité comme point culminant : la "fraternité des jardiniers" dans l’ange à la fenêtre d’occident (avec la notion de service à l’humanité), "l’Ordre" dans le dominicain blanc

[4] le conte du Graal v6292 et suiv.

[5] Il est important de rappeler que les passages typiques du dogme catholique tels que l’adoration des reliques, les fragments de la vraie croix... notamment dans Erec et Enide sont des rajouts du copiste guyot - voir à ce propos la notice de l’édition de la pléiade

[6] voir "The legacy of Chrétien de Troyes", ed. by Norris, J. Lacy, D. Keyllyand & K. Busby - 1987-1988 en 2 volumes

[7] on retrouve les femmes, pour des raisons pratiques, dans les mouvement occultes tantriques, mais ceux-ci ne satisfont ni au critère civilisateur ni au critère non-violent

[8] Chrétien aurait tiré la description de cette robe de l’ouvrage latin d’un contemporain de Macrobe intitulé "des noces de philosophie et de mercure". Amis alchimistes bonjour.

[9] pour Jean Charles Païens ("actualité de l’initiation" in les romans de la table ronde, la normandie et au-delà...) la première des initiations est qu’il faut faire l’expérience du mal pour triompher et pour s’affirmer

[10] "Il n y a pas de doute que Chrétien de Troyes se préparait à écrire une oeuvre spirituelle lorsqu’il travaillait sur le Chevalier au lion. Ayant traité plusieurs fois de 1’amour entre deux êtres humains qui reflétait l’amour divin, Chrétien se dirigeait à la fin de sa carrière vers la recherche même du divin" J. Bednar in La spiritualité et le symbolisme dans les oeuvres de Chrétien de Troyes, Paris, Nizet, 1974, p.129

[11] Un petit indice qui fait pencher la balance du côté d’un groupe travaillant sous le nom - ou autour de - Chrétien de Troyes

[12] tout comme jacob Boehme qui dira : "Je voudrais bien aussi me reposer dans ma douce quiétude si je n’étais pas obligé de faire cette oeuvre. Mais le Dieu qui a fait le monde est beaucoup trop puissant pour moi : il peut m’établir dans ce qu’il jugera bon" ou encore "Cependant je n’arrivais à rien comprendre jusqu’au moment où le Très-Haut me vint en aide avec son souffle, me réveillant à une vie nouvelle. Depuis ce temps là, j’ai amélioré mon style, j’ai acquis une connaissance plus profonde, plus solide."

[13] par exemple, le Roman d’Erec et Enide commence par la chasse au cerf blanc. Quand on ne connaît rien à l’alchimie, on dit (comme 90% des études universitaires l’on fait) : "Avec la coutume de la chasse au cerf blanc, nous entrons dans le domaine du merveilleux celtique"
QU’est ce que ça nous apporte ? rien.
Alors que pour celui qui connaît un tant soit peut la symbolique alchimique, le cerf blanc désigne le premier mercure de l’oeuvre au blanc (appelé le fugitif : cervus fugitivus étant probablement un jeu de mot sur servus fugitivus). Ainsi, l’auteur nous annonce le début de la quête intérieure ( je considère comme acquis que quiconque lit plus de 3 lignes d’un blog appelé Graal et initiation sait que l’alchimie décrit un processus de transformation de la conscience, du psychisme et du métabolisme et non la transformation du plomb en or ou toute autre manipulation chimique plus ou moins intéressante à la Berthelot) et en décrit les effets dans le candidat.

[14] mais le procédé n’échappe pas au lecteur attentif et la liste des incohérences dans le roman du graal est longue

[15] et que l’on ne vienne pas me citer M. de Roquebert. Ce n’est pas parce que l’on est végétarien que l’on ne peut pas faire manger de la hanche de cerf au poivre à son héros

[16] comme celle de J. Bednar, cf. supra

[17] En poursuivant dans cette voie, on peut imaginer que la mansuétude de Philippe de Flandres à son égard justifie alors le prologue du conte du Graal, et notament les thèses de L’article de Wolfram von Chmielewski citée dans le précédent article sur Chrétien

[18] Dans de nombreuses gravures alchimiques (je pense ici aux gravures du XVIIème siècle) on voit dans les images représentant la phase finale de l’oeuvre, un tonneau. Soit un tonneau d’ou sort le feu, soit tenu par une main sortant du ciel (celle de dieu donc), soit marqué du signe du nouveau mercure et en train d’exploser - voir par exemple dans les gravures de MAIER, dans le LION ROUGE ou dans le SOLEIL DORE DES PHILOSOPHES.
Ce tonneau désigne à chaque fois la provenance du feu sacré des sages. Le tonneau regroupe deux notions principales : le bois de chêne (la forêt des druides) et les différentes planches qui le constitue, chacune en relation avec les autres de manière à former un récipient pouvant contenir ce feu suprême. On retrouve là cette notion de la communauté des initiés au milieu de qui se manifeste le feu


Forum


 

directives et autonomie

Le candidat reçoit de nombreuses indications sur le chemin qu’il doit suivre. Cependant, la carte n’est pas le territoire. On retrouve, aussi bien dans le conte du Graal que, beaucoup plus tard dans les Noces alchimiques de Christian Rose-Croix [1] un passage dans lequel les indications si scrupuleusement suivies se révèlent trompeuses.
Dans les Noces Alchimiques, CRC s’aperçoit que ce qu’il cherche est en fait bien en dehors du chemin. Dans le Perceval, le château du Graal reste caché à la vision du chevalier qui en vient à douter des indications du riche pêcheur.
 

Noces Alchimiques, 2ème jour.

 
Malgré de Nombreuses bifurcations - vraisemblablement des détours - j’arrivais toujours à garder la bonne direction grâce à ma boussole, car je ne voulais pas dévier d’un pas du méridien, bien que le chemin soit parfois si rocailleux et encombré d’obstacles que j’avais souvent des doutes.
 
Enfin, je découvris dans le lointain, sur une haute montagne, un portail splendide, vers lequel je me hâtais bien qu’il se trouvât loin, très loin de ma route, que le soleil disparût déjà derrière les montagnes et que je n’aperçusse au-delà ni refuge ni abri.
Perceval

 
Sans plus attendre, le chevalier pousse sa monture jusqu’au sommet de la colline, et là il regarde au loin devant lui, mais il ne voit rien que le ciel et la terre.
 
 - Que suis-je venu quérir ? Crie-t-il. La niaiserie et la sottise, sans doute. Que Dieu donne aujourd’hui male honte à celui qui m’a envoyé ici ! Vraiment, il m’a mis sur une bonne voie quand il m’a annoncé une maison visible du sommet ! Pêcheur qui m’a conté ces sornettes, tu as été bien déloyal si tu l’as fait pour me nuire.
Il a à peine achevé ces mots qu’il voit devant lui en un vallon la cime d’une tour qui émergeait.

Notes :

[1] sur les raisons qui nous poussent à associer ces deux textes, voir l’article CRC au château du Graal 



 

Les mythes fondateurs

Au début du XXème siècle nacquirent deux interprétations quand aux sources du conte du Graal : le Graal iranien et le Graal Cathare. Mais l’association des manichéens ou des Cathares au Graal est un phénomène relativement récent [1] et qui plus est, liée à des textes à peu près inconnus. On doit le Graal Cathare à otto Rahn, au début de années 1930 et le Graal Iranien à deux articles de Fridrich von Suhtscheck publiés eux aussi au tout début des années trente.
 

Impossible aujourd’hui de lire une étude sur le Parzival de Wolfram von Eschenbarch (on peut même étendre à la plupart des études sur le Graal) sans tomber sur un rapprochement avec les textes Iraniens, le manichéisme et le texte du Chant de la perle. Pourtant, il suffit de lire le chant de la perle pour constater que les liens avec le récit du Graal de Wolfram ou de Chrétien sont plus qu’infimes (il est beaucoup plus facile par exemple de le rapprocher d’Erec et Enide).
 
A priori, aucun des universitaires citant les travaux de SUHTSCHECK n’a fait l’effort de vérifier ses propos en se référant à une édition complète, sinon critique, du Parzival.
En effet, s’il s’agit à première lecture de révélations fracassantes (hormis le fait que Suhtscheck a la fâcheuse tendance de présenter des hypothèse comme des conclusions ou des faits acquis), tout s’écroule dès que l’on vérifie.
Ainsi, comme l’a remarqué annah CLOSS, il n’y a pas de Parzivalnamêh. Il y a bien un énorme texte de firdoussi évoquant vaguement le graal, mais il est très difficile d’y voir une source possible du mythe. A priori, il s’agit plutôt d’une résurgence d’un fait spirituel universel comme nous l’avons déjà vu pour la coupe alchimique ou la Rose-Croix.
Suhtscheck entreprend un long développement sur les voyages initiatiques en 5, 13, 13 et 13 jours des héros, mais quiconque lit le Parzival (dans une édition intégrale en tout cas) peut constater que le voyage de Gamuret ne fait pas 5 jours du tout et qu’il ne comprend pas 5 phases non plus. De même, le voyage de FEIREFIS ne fait pas treize jours (j’ai la flemme de tout relire pour compter les jours de PARZIVAL et GAUVAIN, mais à priori les aventures de Parzival se déroulent sur 1 an, plus 5 ans de folie ).
En ce qui concerne les origines iraniennes d’Arthur et des noms de tous les protagonistes, Wolfram cite explicitement les origines et lignées de chacun (et je ne parle pas des noms inventés à partir du Français comme "conduire amour" - condwiramour et "pensée de joie" - repanse de joie) et il n’y a rien d’iranien là dedans.
Quand au picnic de la table ronde [2] dont parle Suhtscheck, scène où tout le monde mange assis par terre sur un tissu et qui ne peut donc se dérouler qu’en orient, il s’agit encore d’une incompréhensible erreur de lecture. Le texte précise bien que ce rond de tissu est figuratif et que personne ne mange dessus [3]. Il est simplement placé au centre des tables.
Bilan : tout ce qu’on peut retenir des articles de Suhtscheck c’est que les noms orientaux qu’a choisi Wolfram sont des noms orientaux, voire iraniens. C’est un peu mince. (je n’approfondirai pas le fait que Suhtscheck amalgame continuellement zoroastriens et manichéens alors que ce sont les mages zoroastriens qui ont fait tuer mani - voir le livre de F. FAVRE sur mani ou son BLOG Mani, messager de la lumière) [4]
 
En conclusion, on se retrouve avec un article qui, malgré son manque total de fondements, va générer une croyance tenace que l’on retrouve partout depuis plus de 70 ans.
Et on retrouve le même phénomène pour le lien entre les Cathares et le Graal à la suite du livre d’otto Rahn : Croisade contre le Graal.
 
Question : Comment des thèses qui ne tiennent pas un instant face à un examen un tant soit peu critique peuvent rencontrer un tel engouement et générer des croyances aussi tenaces ?
En réalité, on peut se poser exactement la même question au sujet du conte du Graal lui-même : comment un texte du moyen-âge en ancien français, truffé d’incohérences, pas fini, mettant en scène des personnages désuets etc... peut-il générer un intérêt aussi vif pendant plus de 700 ans et ce dans le monde entier ?
 
La réponse à la question (et tout le site graal-initiation tourne en fait autour de cette question) c’est à mon sens que le conte du Graal fait appel à l’aspect spirituel en chacun, aspect spirituel qui veut se manifester.
 
Le succès du Graal-Cathare et du Graal-Manichéen vient du fait qu’il y a bel et bien un lien spirituel (indépendamment de toute transmission temporelle) entre ces différentes fraternités et le Graal :

- Les Cathares et les Manichéens étaient comme ces Tonneaux contenant le feu secret des gravures alchimiques : des communautés initiatiques, des fraternités du graal au sens où nous l’avons défini dans l’article "la racine et le surgeon" (voir aussi l’article sur "les cathares et le Graal")
- Ces fraternités effectuaient le "Service du Graal" pour l’humanité, ce qui c’est traduit par leur aspect civilisateur incroyable que l’on retrouve d’ailleurs dans le personnage même de Chrétien de Troyes
 
Rahn et Suhtscheck ont certainement ressenti ce lien puissant, qui les a poussés en avant au point qu’il en ont brûlé les étapes, mais leur passion s’est communiquée à leurs lecteurs.
 
Ressources :
article Suhtschek N°1
article Suhtschek N°2

Notes :

[1] auparavent, on s’en tenait au Graal Celte ou à l’alternative Templière à cause de la traduction ’Templistes’ en ’Templiers’ dans Wolfram

[2] Parzival livre XV

[3] "On traça un cercle autour duquel on plaça les sièges (...) elle n’était pas là pour qu’on s’en servit, elle n’avait d’autre objet que de donner son nom à la réunion.

[4] Ces lacunes de l’étude de Suhtscheck - dont la ligne directrice principale était déjà fournie par Gustav Oppert en 1864 - étaient déjà connues de son vivant, à tel point que son opus magnum Parsiwal ne trouva aucun éditeur et que le manuscrit est en train de moisir dans la bibliothèque de l’université de Graz en autriche.


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Shanamêh, le livre des rois Iranien

On trouve fréquemment chez les universitaires des références à un prototype Iranien du Parzival de Wolfram. On doit cette origine supposée du Parzival à deux articles des années 1930 de Suhtscheck [1]. Mais que raconte exactement ce fameux Shâ-Nâmeh, le livre des rois Iranien ?
 

Composé vers l’an 1000 par le grand poète Firdoussi et comprenant 50.000 vers, le Shâ-Nâmeh est aussi considéré et connu en Iran que l’Odyssée d’Homère ou La Divine Comédie de Dante en Occident.
 
Le Livre des Rois est une gigantesque épopée sur les temps anciens où de sages princes conduisaient leurs peuples de façon juste et portèrent leur civilisation à un immense épanouissement. On rapporte de Jamshid, le quatrième roi de cette période, que son trône flottait dans l’air et qu’il possédait une coupe magique à sept cercles. Dans la mythologie de la Perse cette coupe est connue comme la Coupe de Jamshid. Plus tard elle fut appelée La coupe qui reflète l’univers. Jamshid cependant, trop satisfait de lui-même, tomba sous l’emprise du mal. " Sur terre, je ne connais que moi-même. le trône royal n’a encore jamais vu un homme aussi fameux que moi. " Son esprit s’égara et il fut détrôné par un jeune homme aux ordres du mal. Ainsi débute la lutte toujours actuelle entre le bien et le mal, symbolisée par le combat entre Iran et Turan.
 
Le roi Jamshid n’est pas une invention de Firdoussi. Ses descriptions du passé iranien et de ses dix-sept premiers rois ont pour fondement l’oeuvre de Zoroastre (env.628-551 av. J.-C.) qui propagea en Perse l’enseignement monothéiste d’Ahura Mazda et de son adversaire Ahriman. Jamshid est l’ancien roi Yima des traditions zoroastriennes, qui remontent à la préhistoire de l’Inde.
Le règne de Yima est connu comme l’Age d’Or où n’existaient ni maladie ni mort. C’était un prince juste et sage surnommé le Bon Berger. Le nombre d’immortels s’accrut tellement vite sous sa direction qu’il décida d’agrandir la Terre trois fois. Mais le démon Mahrkusha envoya un terrible raz-de-marée suivi d’étés torrides qui provoquèrent une sécheresse telle que seul Ahura Mazda put empêcher l’extermination des humains. Il demanda à Yima de creuser une demeure souterraine où tous les hommes et tous les animaux trouveraient un abri et où l’eau, les arbres, des fleurs et des fruits abonderaient.
On dit que c’est l’orgueil de Yima qui provoqua la catastrophe. Il se serait détourné de son Créateur et enfermé dans l’erreur. L’Age d’Or se termina et Yima devint mortel. Dès qu’il propagea ses fausses idées, la Lumière de Gloire (Xvarnah) se retira. Selon les Iraniens tous les rois légitimes possédaient cette lumière. Zoroastre dit :
 

Elle éclaire chaque ciel qui, d’en-haut, rayonne de lumière,
qui s’étend au-dessus et autour de cette terre,
tout à fait comme un jardin créé dans le monde spirituel rayonne sa lumière sur les trois parties de la terre. [2]

 
Dans les récits et légendes de la lutte entre Iran et Turan apparaît Kay Khosrou, le huitième et dernier roi de la dynastie des Kayanides. Sa vie et sa quête présentent beaucoup d’analogies avec les légendes occidentales de la table ronde et du Graal.
Son grand-père - le roi d’Iran - décida un jour d’attaquer directement le royaume des démons. Ses adversaires le firent prisonnier et lui crevèrent les yeux. Grâce au héros Rustam, qui brava sept dangers, le roi revint finalement sur le trône d’Iran. Son fils reprit la lutte contre Turan mais, contraint par les circonstances, s’entendit avec son ennemi, le roi de Turan et épousa sa fille, Farangis. Peu après il fut trahi et tué. Farangis était enceinte et mit au monde après la mort de son époux un fils nommé Kay Khosrou, prototype de cette dualité Bien-Mal qui régit le monde (ses grands-parents étant respectivement les rois d’Iran et de Turan).
Comme dans les légendes du Graal (notamment dans le Parzival), il apparaît que les gardiens de la coupe magique ont beaucoup démérité. Il faut un acte énergique pour faire revenir sur terre la Coupe de Jamshid aux sept cercles, où l’univers se reflète.
La jeunesse de Kay Khosrou ressemble à celle de Perceval. Leurs pères sont tous deux assassinés traîtreusement. Tous deux sont fils de seigneurs et grandissent auprès de d’une veuve dans la solitude d’une forêt. Jeunes hommes, ils se sentent attirés par la chevalerie. Quand Kay Khosrou, pour la première fois, se trouve devant le roi de Turan, il passe pour un sot et ne parle pas de ses origines, tout comme Perceval qui ne sait même pas son nom.
Kay Khosrou arrive finalement en Iran auprès de son grand-père qui le fait aussitôt roi. Il jure de venger l’assassinat de son père, et de n’avoir pas de repos avant d’avoir vaincu le méchant roi de Turan.
Kay Khosrou, comme Perceval, se donne pour objectif de rétablir la justice divine originelle.
Un jeune Iranien est fait prisonnier à Turan. Pour le sauver Kay Khosrou, le jour du Nouvel An Perse, met un vêtement spécial, ceint la couronne des Kayanides, puis prend le globe dans lequel l’univers se reflète, et tente de découvrir le jeune homme dans l’un des sept mondes. Bientôt la lutte décisive entre Iran et Turan commence. Kay Khosrou bat le roi de Turan, qui s’enfuit dans son étincelant palais de Gangbehest. Après un long siège, Kay Khosrou vainc son adversaire. Alors commence une période éclairée de soixante ans.
A la fin de sa vie, Kay Khosrou avec huit chevaliers gravit une haute montagne. Quand il les avertit de la difficulté du chemin à venir et leur conseille de s’en retourner, trois chevaliers l’écoutent, mais cinq continuent à l’accompagner jusqu’au moment où ils arrivent à une source. Là le roi prend congé de ses chevaliers, se baigne dans l’Eau de la Vie et disparaît. Les chevaliers le cherchent et s’attardent trop longtemps sont tous retrouvés morts.
 
On retrouve cette coupe de jamshid dans de nombreux poèmes Iraniens, comme dans le Divan de Hafez :
 
Pendant des années nos coeurs ont désiré le pouvoir de la coupe de Jamshid
Et ont cherché auprès d’autres ce qu’ils avaient en eux-même

Notes :

[1] voir l’article "les mytes fondateurs"

[2] Ce mythe séculaire présente la phase du développement de l’humanité durant laquelle les prêtres-rois existaient encore. L’humanité était alors guidée par ces rois qui possédaient la Coupe de Jamshid ou Lumière de Gloire. Ils étaient reliés à l’Esprit de Dieu et avaient pour tâche de protéger leur peuple grâce à une société juste et ordonnée afin qu’il puisse se développer.On retrouve la description d’une telle prêtrise royale dans l’Egypte antique.



 

Sohravardi et le Graal

Au XII° siècle, le sage perse Shihâboddîn Yahyâ Sohravardî (1154-1191) relia l’enseignement de Zoroastre et les traditions de l’ancien Iran avec la sagesse hermétique et le néo-platonisme grec. Il puisa à ces sources pour actualiser son message, car ces deux courants de sagesse étaient très connus et appréciés en son temps. Dans l’un de ses récits il fait revivre l’image du Graal, qui diffuse la profonde vérité de l’enseignement spirituel libérateur.
 

Dans la Perse de Sohravardi existaient de nombreux symboles se référant au Pays de lumière de l’Esprit divin. Un riche héritage provenait du temps de Zoroastre, mais l’idée du Royaume de Lumière largement diffusée par Mani exerçait aussi une grande influence. Mani fut considéré et traité par l’Islam comme hérétique, cependant des fragments de son enseignement furent conservés dans des textes plus tardifs de la mystique et du gnosticisme perses. Dans ses hymnes et ses psaumes, Mani décrit le Pays de la Lumière de Dieu, auquel doit aspirer l’homme.
 

L’Esprit de vérité vint et nous détacha du monde.
En le contemplant nous y voyons l’univers.
Il nous montre qu’il existe deux ordres :
l’ordre de la Lumière et l’ordre des ténèbres.
L’ordre de la lumière pénètre l’ordre des ténèbres.
Depuis le commencement l’ordre des ténèbres est séparé de la lumière...

 
Au XII°siècle, Sohravardî puisa à cette source et il institua l’Ishrâq, Le Courant de l’Illumination, appelé aussi Le Rayonnement de l’Aurore. Il a laissé une oeuvre considérable. En partie en arabe, en partie en persan, il rédigea des considérations théologiques mais aussi des récits allégoriques et hermétiques. Il explique en différents endroits à quelles traditions spirituelles il se sent relié et insiste toujours sur la primauté de l’expérience concrète par rapport à la connaissances intellectuelle :
" En ce qui concerne les amis sur le chemin, ils perçoivent dans leurs âmes des lumières qui les mettent dans un ravissement extraordinaire parce qu’elles ne se trouvent pas dans la vie terrestre. Pour le débutant, c’est une lumière fugace comme l’éclair, pour le plus avancé une lumière uniforme et pour l’homme supérieur une lumière céleste obscure. En ce qui concerne la lumière obscure qui mène à la petite mort, le dernier qui l’a réellement connue chez les Grecs fut le sage Platon ainsi que le Grand Esprit dont le nom fut conservé au long de l’histoire : Hermès. "
 
Sohravardî n’a consacré que quelques lignes à la coupe, ou Graal. Il part du principe que ses lecteurs connaissent bien l’histoire du roi mythique Kay Khosrou.
"La coupe, le miroir de l’univers, appartenait à Kay Khosrou. Il pouvait y lire tout ce qu’il voulait, y contempler les choses cachées et connaître les choses manifestées. On dit que la coupe se trouvait dans un étui attaché par dix liens. Quand Kay Khosrou voulut voir un jour les choses cachées, il défit les liens. Quand tous furent défaits la coupe fut invisible. Quand l’étui, le lieu de sa fonction, fut rattaché, la coupe fut de nouveau visible. "
 
D’après Sohravadî, le Graal descend dans la nature de l’homme pour l’en délivrer. L’immortel descend dans le mortel. La nature terrestre est l’enveloppe, l’étui où se trouve le Graal. A l’intérieur de cette enveloppe, l’âme nouvelle doit s’éveiller pour recevoir l’Esprit. Kay Khosrou possédait déjà cette liaison, en principe. Demeurant dans son corps, le Graal était visible, c’est-à-dire agissait dans la nature terrestre. Dès qu’il défit les dix liens et se tourna vers les choses invisibles, le Graal ne fut plus visible. Car s’élever dans l’Esprit signifie se détacher de la matière. Ailleurs, Sohravardî écrit :
" Quand le soleil se trouva à l’équinoxe de printemps, Kay Khosrou éleva le Graal vers le soleil. Aussitôt une puissante lumière tomba sur lui et toutes les lignes et représentations du monde s’y manifestèrent. "
Et il conclut : " Quand j’entendis le maître décrire le Graal de Jam, je fus moi-même le Graal du monde, le miroir de Jam. Dans le Graal du monde, le miroir, nous vîmes en souvenir que chaque Graal est une flamme qui nous fait mourir. "
 



 

La mélancolie du roi Arthur

Au fure et à mesure de l’évolution des romans de la table ronde, la figure du roi Arthur évolue [1]. Sous la plume de Chrétien de Troyes, et tout particulièrement dans le conte du Graal, le roi Arthur est souvent représenté comme un personnage mélancolique : "Seul le Roi Arthur, assis au haut bout d’une table, restait pensif et muet" (Perceval v911).

Ainsi le roi apparaît-il fréquemment comme un personnage un peut désuet, se lamentant sur la perte de ses chevaliers ou craignant leur mort, mais ne passant pas souvent à l’action.
 
Cette figure du Roi Arthur, assis sur son trône, perdu dans ses pensées a marquée les consciences ( on la retrouve notamment dans le film EXCALIBUR de Boorman ). Un tableau célèbre éclaire, du point de vue initiatique, cette figure de la mélancolie : la gravure d’Albrecht Dürer "Melancolia"

Ici, le roi mélancolique est entouré de tous les symboles de la réalisation spirituelle :
- A ses pieds, les outils du charpentier (Joseph, le constructeur),
- Le Globe, symbole du Microsome
- Le chien efflanqué endormi : la victoire sur la personnalité animale
- A sa ceinture, les clefs de "celui qui ouvre et personne ne fermera, qui ferme et personne n’ouvrira"
- le compas du Franc-masson,
- Les ailes d’ange
- La meule du seigneur, qui broie lentement mais finement,
- L’angelot, Cupidon, la force de l’amour que l’on retrouve dans les noces alchimiques de Christian Rose-Croix,
- l’échelle de Jacob - le processus d’initiation qui relie la terre et le ciel
- la pierre angulaire - jesus Christ [2]
- au fond : le creuset alchimique
- la comète : la grande force cosmique qui vient purifier le ciel aural
- l’arc de la promesse
- sur la tour : le carré de Jupiter [3]
- Au dessus du carré, la cloche qui doit sonner l’HORA EST
- Le sablier qui rappelle l’enjeu : la tâche doit être accomplie en une vie.
- ...

Entourée de tous ces symboles, la mélancolie prend une signification très particulière, qui n’est pas du tout cet état de morosité ou de tristesse auquel nous associons habituellement ce mot. Il s’agit ici de l’état de celui qui, parfaitement préparé, veille jusqu’au moment de l’accomplissement.
On retrouve bien également cette interprétation intérieure de la chevalerie Arthurienne : le roi attends, vigilent, tandis que les processus s’accomplissent en lui, que les chevaliers accomplissent leur quête ou comme le dit Jacob Boëhme, que l’ouvrier oeuvre dans le noir.
 
La présence du carré magique de Jupiter permet également de donner un sens particulier à cette gravure. En effet, après les deux initiations fondamentales (le soleil et la lune), l’initiation de mercure (penser), de vénus (sentir) puis de mars (vouloir), le processus d’intervertissement des personnalités est déjà très avancé et une partie importante de l’homme céleste peut se relier à la personnalité. La mission de l’initié de Jupiter est, à l’instar de Caïn, d’ériger à l’aide de ses outils la ville d’Énoch, la citadelle de l’initiation. Et on retrouve bien au travers des symboles de cette gravures, tout un ensemble de règles de construction qui permettent d’ériger un champ initiatique.
Là encore, la figure du Roi Arthur ressurgit, car comme nous l’avons vu dans les articles précédents, la communauté de la table ronde représente la communauté initiatique.

Notes :

[1] Joseph J. Duggan – The romances of Chretien de Troyes – Yale university press 2001 note ce changement radical chez Chrétien "The radical departure from all previous tradition does, however, pose a proble : Arthur’s world is interresting precisely because, as depicted by Geoffroy, Wace and Welsh tradition, he was an energic and powerful leader"

[2] on constate que les faces principales de cette pierre sont des pentagrammes. Même si la pierre n’est pas un dodécaèdre, nous avons là une indication très concrète sur l’organisation pratique des cercles initiatiques

[3] Lors d’un passage à Bologne, l’artiste a probablement rencontré Lucas Pacioli, un franciscain théologien auteur de plusieurs livres sur les mathématiques. En 1500, Pacioli avait publié un petit traité des symboles des planètes où apparaissait une version du carré de Jupiter dont la disposition est la même que celle que Dürer représente, quatorze ans après, dans « Melencolia I ». Dürer a peut-être tout simplement recopié la grille, mais il est plus probable que des carrés magiques remarquables aient étés associés depuis longtemps à chaque phase/planète/métal de l’initiation


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Le nautonier et la cour du Roi

Durant toutes les aventures de Perceval, ce dernier envoie les chevaliers vaincus se constituer prisonniers à la cour du Roi Arthur.
Dans la partie concernant les aventure de Gauvain, et notamment à partir du moment où il a passé la borne Galvoie, les chevaliers vaincus sont envoyés à un personnage particulier : le nautonier.
 

Ainsi, la cour du Roi et Arthur et le nautonier représentent la même chose : la communauté initiatique. Cependant, par cette dénomination de nautonier, le texte insiste sur le rôle très particulier que joue une école des Mystères pour le candidat : " L’Ecole est le nautonier antique qui doit vous faire traverser le Styx. Si vous posez le pied sur le petit esquif qu’est l’Ecole Spirituelle pour traverser le fleuve de l’enfer, vous devez bien savoir ce qui vous attends ! " [1]
 
Le personnage du nautonier est effectivement d’une grande aide pour Gauvain puisque, non seulement il lui fait passer le fleuve qui le sépare du château de la merveille, mais il lui permet également d’entrer sans dommage dans le château :
 
"Les voici arrivés au pied du degré par où on accède au palais.
Ils voient là, assis tout seul sur un faisceau de joncs, un homme qui n’avait qu’une jambe : l’autre était d’argent tout doré, rehaussé de distance en distance par des cercles d’or pur et des rangées de pierres précieuses. Ses mains ne restaient pas inactives, car il tenait un canif et appointait un petit bâton de frêne. Pas une parole de lui aux deux qui arrivent, et ils ne lui disent rien non plus. Le nautonier tire à lui messire Gauvain et tout bas :
 - Sire, dit-il, que vous semble de cet échassier ?
 - Ma foi, il a une fausse jambe qui n’est pas en bois de sapin. Tout cela me plaît fort.
 - Ah ! il n’est pas pauvre, l’homme à la jambe : il a de belles et bonnes rentes. Mais, sire, sachez que si vous n’étiez en ma compagnie et sous ma sauvegarde, vous entendriez déjà des nouvelles qui ne vous causeraient nul plaisir."
 
La méthode employée par l’école des mystères, sous son aspect du nautonier, permet donc de mener à bien tout un processus sans que le candidat n’ait à affronter directement ce "gardien du seuil", ce qui - à ce stade - pourrait lui être très dommageable [2].
La confrontation directe avec l’être aural (le Guiromelant) arrivera plus tard, alors que Gauvain a passé la triple épreuve du lit de la merveille et qu’il a délivré le château des reines de ses enchantements.
 

Notes :

[1] Jan Van Rijckenborgh - la Gnose des temps présents, ed. RoseKruisPers distribué en France par les éditions du septénaire

[2] On retrouve ici un certain parallèle avec le processus décrit dans le texte manichéen du chant de la perle : le prince endort le serpent en récitant les noms de son père et de sa mère, mais il ne le combat pas directement


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Le Cortège de Wolfram

Jean FOURQUET, dans son étude intitulée Wolfram d’Eschenbach et le conte du Graal a passablement mis à mal les hypothèses donnant au Parzival une origine exotique. Cependant, il y a de nombreuses failles dans la thèse de Fourquet. Le Parzival et le conte du Graal divergent notamment sur un passage essentiel du roman : le cortège du Graal lui-même. [1]
 

Chez Wolfram, le service du Graal - devenu exclusivement féminin - ne traverse plus la salle pour aller d’une porte à l’autre, mais les demoiselles apportent devant le roi pêcheur, selon un cérémonial compliqué et en guise de prélude à un repas prodigieux, quatre sortes d’objets.
Wolfram à donc démultiplié le nombre de porteuses ; il décrit avec un grand luxe de détails leur beauté, leur parure, leurs vêtements. :

- Viennent d’abord quatre nobles pucelles vêtues de "sombre écarlate". Les deux premières tiennent des candélabres d’or, les deux suivantes portent chacune deux fins bâtons d’ivoire.
- Suivent huit nouvelles dames vêtues de vert, quatre portant des cierges tandis que les quatre suivantes portent une table taillée dans une hyacinthe. Elles posent la table sur les pieds d’ivoire et rejoignent le groupe précédent.
- Le troisième office du Graal est accompli par deux princesses portant des couteaux merveilleux, précédées de quatre dames portant des flambeaux. Wolfram insiste alors sur le nombre de pucelles en précisant : "Si j’ai bien fait le compte, ce sont dix-huit dames qui se tiennent là, debout en groupe".
 
Six dames s’avancent ensuite avec des "vases de terre, longs, transparents et beaux, où une huile embaumée brûlait en donnant une haute flamme". Derrière elles vient la reine repanse de joie ( en bon français : pensée de joie d’après Frappier ).
Repanse de joie pose le Graal sur la table taillée dans l’hyacinthe. La troupe des porteuses s’entr’ouvre et la reine prend place au milieu de ses compagnes partagées de chaque côté d’elle en deux groupes de douze.
 
Le cortège de Wolfram, très différent de celui de Chrétien de Troyes, fourmille d’indications symboliques : les couleurs des vêtements, les différents objets, les 5 types de lumières et surtout les nombres. En effet, c’est par la symbolique des nombres, sur laquelle il insiste d’ailleurs lourdement, que Wolfram donne la clefs de la signification de ce service du Graal.
Dans les romans a clef du moyen âge [2], les pages et dames qui effectuent le service dans les réceptions princières représentent les forces à l’oeuvre dans le candidat. Le château est le corps du candidat lui-même, les personnages principaux sont des aspects de la conscience du candidat et la foule des serviteurs représente les forces de transformation à l’oeuvre. Ces forces peuvent avoir une polarité positive ( les pages et chevaliers) ou négative ( les dames).
Dans la description du cortège du Graal de Wolfram, on distingue clairement deux phase : la première étape aboutit à la constitution d’un groupe de 18 dames ou forces ; la deuxième nous montre la reine, porteuse du Graal, descendant entre deux groupes de 12. [3]
 
Pour comprendre la première phase, il faut savoir que le chiffre 9 désigne l’être humain originel [4]. L’Enseignement universel parle de la composition nonuple de l’homme : les 3 aspects fondamentaux - la forme spirituelle, la forme psychique et la forme matérielle - comportant chacun trois aspects.
Le nombre 18 représente donc l’homme originel - 9 - selon ses deux pôles : masculin et féminin. La première phase du cortège de Wolfram décrit donc la reconstruction de l’homme - microcosme complet.
Une fois la structure divine de l’homme rétablie, l’Esprit divin descend en lui et enflamme ("le visage de la reine rayonnait d’un tel éclat que tous crurent voir le jour se lever" nous dit Wolfram) la pinéale au milieu des 12 paires de nerfs crâniens. Le nouveau penser est né. Les 3 principes de l’esprit central : le principe directeur (volonté), le principe constructeur/conservateur ( sagesse/amour) et le principe formateur (activité) rayonnent dans la forme spirituelle. 1 esprit central, 2 groupes (positif - négatif) de 12 forces. La reine au milieu des deux groupes de douze dames, l’homme - âme - esprit de l’origine.
 
Les objets et les lumières qui les accompagnent ainsi que l’ordre dans lequel ils sont amenés donnent un résumé de la méthode de reconstruction de cet homme originel divin.

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Le cortège du Graal - extrait du PARZIVAL
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Le cortège du Graal - Chrétien de Troyes

 

 

Notes :

[1] Voir notamment Jean Frappier, Le cortège du Graal - Lumière du Graal ed. cahiers du sud en 1951

[2] Mais on peut étendre ce mécanisme à presque toute la littérature ésotérique voilée : le nouveau testament, les manifestes de la Rose-Croix...

[3] la description du cortège du Graal et les différentes citations sont tirées de la traduction de E. TONNELAT - Ed. AUBIER-MONTAIGNE

[4] on retrouve cette notion dans la lecture cabalistique de la bible. Dans la cabale, ADAM s’écrit ADM et les valeurs associées à chaque lettre sont 1 + 4 + 40 : 1440 = 9. Il en va de même pour les 144000 de l’apocalypse, qui signifie donc l’humanité entière ayant passé par 3 cycle de régénération, ou inversement l’humanité déchue : 666 symbolisée par trois 9 inversés - c’est à dire selon le corps, l’âme et l’esprit - dont la somme fait à nouveau 9



 

Un avertissement sur le chemin

La partie du conte du Graal concernant les aventures de Gauvain et notamment toutes les aventures dans le pays de Galvoie, contient pour nous le coeur de l’enseignement initiatique du conte. Un certain nombre d’épreuves que rencontre Gauvain sont comme des avertissements au candidat qui suit lui aussi le chemin qui mène à la transfiguration.
 

Ainsi, lorsque Gauvain veut aider l’orgueilleuse de Logres à monter à cheval, celle-ci le rabroue :
 
"Non dit-elle. Puisse Dieu ne te laisser conter en nul lieu où tu viendras que tu m’aies tenu en tes bras ! Si de ta main nue tu avais touché chose qui fut sur moi, et n’eusses-tu même fait que m’effleurer, je croirais être honnie (...) Va où tu voudras, Je te suis fidèlement, mais ni à mon corps ni à mes vêtements tu ne toucheras de plus près."
 
Cette scène n’est pas sans rappeler certains épisodes des évangiles où Jésus s’indigne de ce que l’on ai touché son manteau. Cet avertissement est en fait présent dans de nombreuses traditions initiatiques. On le retrouve par exemple dans le Tao Te King :
 
Ne touche pas au vase plein
Ne touche pas au tranchant de la lame
Ne cherche pas à conserver la chambre emplie d’or et de pierres précieuses

 
Ce Vase, c’est la coupe du Coeur, le Graal. Le vase est plein, plein de la force de l’accomplissement.
Qui veut accomplir en soi la transfiguration, doit entamer un processus de transmutation alchimique. Il est impossible qu’un tel processus débute sur la base d’un intérêt banal ou d’une simple décision. Pour mettre en action semblable phénomène, faut que soient créées des conditions bien particulières. Cet ensemble de conditions constituent une force qui va agir dans tous les recoins du microcosme [1].
 
Dans les noces alchimiques de Christian Rose-Croix, cette force est représentée par la Vierge Alchimia ; dans le conte du Graal, par l’orgueilleuse de Logres.
Mais attention, car la nature est extrêmement dangereuse pour l’atome originel. Le fils de Dieu n’est pas votre moi. Votre conscience ordinaire, même élevée au plus haut point, n’a rien à voir avec lui. Votre moi est une conscience robot, incapable de libération. Vous provenez d’un microcosme qui renferme l’être divin. Et le Tao Te King vous dit : "Veuillez, je vous prie, ne pas toucher de vos mains ce vase plein !"
Cette coupe du Graal est emplie de la pure Eau vive. Rien de ce qui appartient à la nature impie ne doit ni ne peut l’approcher. Veuillez vous en tenir à l’écart, en reddition de vous-même absolue.
 
"Je prie Dieu qu’il me donne aujourd’hui de te voir dans l’état que je te souhaite, et quelle joie j’en aurais ! Va où tu voudras, Je te suis fidèlement, mais ni à mon corps ni à mes vêtements tu ne toucheras de plus près."

Notes :

[1] Et on peut retrouver la description de ce processus de préparation dans les aventures qui précèdent l’entrée au pays de Galvoie.



 

Le rapport à la communauté initiatique

A la lecture du conte du Graal ou du Parzival, on se rend compte que le rapport que le héros entretient avec la fraternité initiatique, la cour du roi Arthur, change. A chaque étape, la cour du Roi apparaît sous un nouvel aspect, de nouvelles possibilités apparaissent pour le candidat.

- Lors de la première visite de Perceval à la cour du Roi, cette rencontre lui donne de l’allant. Il reçoit la force qui le lance dans les aventures jusqu’à la libération de blanchefleur et la vision du Graal.

- La deuxième visite, à la suite d’une série de vision intérieures et de confrontations avec les autres chevaliers, est placée sous le signe du démasquage et du jugement : la demoiselle hideuse - kundrie chez Wolfram - révèle l’échec de Perceval devant toute l’assemblée des preux. Il est intéressant de noter que pour de nombreux spécialistes [1] la demoiselle hideuse et la porteuse du Graal ne font qu’un, ce sont les deux aspects d’une même force. Ce fait est entériné par Wolfram qui précise que Kundrie est une familière du château de Montsalvage, envoyée du royaume d’orient par la reine Secondille.
Ainsi, la force du Graal est double : c’est la force qui nourrit et régénère, mais aussi la force qui purifie et démasque.
 

- Selon le troisième aspect la cour du Roi est le nautonier, le maître passeur comme l’appelle Wolfram, qui permet au candidat de pénétrer dans le château de la merveille (voir à ce sujet l’article sur l’association cour du Roi - nautonier). Le processus est devenu très intérieur et cette partie des aventures est conduite par Gauvain.

- le quatrième aspect, décrit par Wolfram uniquement, est celui du grand repas de la table ronde : les mariages et surtout la rencontre avec le jumeau venu de l’orient. Cette image de la rencontre avec le jumeau divin est présente dans toute la tradition initiatique, notamment dans la tradition chrétienne avec Thomas didyme, le jumeau de Jésus et dans le manichéisme [2]. Cette rencontre avec le jumeau va de pair avec la restitution du vêtement de lumière ( évangile de la pistis sophia, chant de la perle ...). On retrouve ces deux aspects avec Feirefis, le frère venu d’orient à la gloire incomparable (Wolfram n’en finit plus de nous énumérer ses richesses et ses conquêtes) qui est justement revêtu d’un habit de lumière :
"C’était, sans mentir, un précieux vêtement. Rubis et calcédoines étaient sans valeur au prix de ces pierreries. La cotte d’armes n’était qu’éclat et lumière. C’étaient des salamandres qui, au fond du mont Agrémontin, en avaient assemblé toutes les parties au milieu d’un feu ardent. Des pierreries de matière pure et de haut prix, tantôt sombres, tantôt claires la recouvraient toute ; elles avaient des vertus que je ne saurais vous énumérer." (PARZIVAL livre XV)
 
Fait important : suite à cette rencontre de Perceval - le candidat - avec son double divin, toute la communauté reçoit des trésors ( dans le texte, Feirefis comble de cadeaux inestimables tous les membres de la cour d’Arthur). Ainsi, la réussite d’un seul bénéficie à tout le groupe.

Notes :

[1] Jean Frappier dans "Chrétien de Troyes et le Mythe du Graal" en cite un certain nombre

[2] voir la série de textes réunis par F. FAVRE :
corpus hermeticum
hermes
jesus et judas
Jésus et Thomas
mani
ibn arabi
le chant de la perle
sohravardi
Rose-Croix classique
Rose-Croix moderne



 

La force à la base de l’arbre

Les différentes étapes des aventures de Gauvain dans le pays de Galvoie sont jalonnées par des rencontres au pied d’un arbre ( un chêne, un orme, un olivier, de nouveau le chêne et un arbre inconnu). L’arbre représente traditionellement l’axe cerebro-spinal, le feu du serpent c’est à dire la conscience. Nous reviendrons sur la symbolique des différents arbres rencontrés par Gauvain. Nous voulons ici examiner un passage particulier : la deuxième rencontre au pied du chêne.
 

Dans cet épisode, Gauvain soigne un chevalier mourrant (quoique d’après la description qu’en fait Chrétien on se demande s’il ne s’agit pas de la résurection d’un mort) [1]. Ce dernier demande à gauvain de lui fournir une monture pour qu’il puisse aller se confesser au plus vite avant de mourir. Ladite monture est apportée par un écuyer hideux [2]. Après une brève altercation avec l’écuyer, gauvain offre le roncin au chevalier blessé mais ce dernier s’empare traitreusement du gringalet, le cheval de Gauvain, et s’enfuit en révélant l’objet de sa traîtrise : il a été contraint par Gauvain à vivre dans le chenil des chiens les mains attachées dans le dos pendant un mois en punition d’un viol. Sur ce, il s’enfuit et Gauvain se retrouve avec le plus mauvais cheval que l’on puisse imaginer.
 
Ce passage dénote une connaissance très précise des processus subtils de transformation de la conscience.
Les quelques éléments dont nous disposons nous permettent d’interpréter le texte ainsi : au pied de la colonne vertébrale (le chêne) se trouve une force. Cette force est violente et liée à l’activité sexuelle (Gréoreas est un violeur). Le candidat a essayé jadis de la maîtriser, puis du fait de son processus, cette force a décliné naturellement. Elle est maintenant mourante.
Nous voyons ici une allusion à la force de kundalini du bassin, une des trois sources de feu magique en l’homme [3]. Ce passage est donc un avertissement : gare à celui qui ressucite cette force latente dans le plexus sacré, il se retrouvera vite dans un état de délabrement total [4]. En effet, le cheval symbolisant la personnalité, outil indispensable pour mener à bien le processus. Arrivé à ce point, la première tache de Gauvain sera de reconquérir son cheval.
 
Une bonne synthèse des différentes forces de Kundalini et des processus associés - dont le processus de l’initiation gnostique - est donnée par F. FAVRE dans l’article ci-dessous.
 

 

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article de F.Favre sur Kundalini et les 3 méthodes d’éveil de la conscience

 

 

Notes :

[1] Je fais abstraction de la première rencontre avec ce chevalier. En effet, selon le principe des tabbleaux alchimiques énnoncé dans l’article sur Chrétien de Troyes les deux scènes sont à interpréter séparément

[2] qui rappelle tellement la demoiselle hideuse que Wolfram les fera frêre et soeur

[3] "en chaque être humain se trouve une énergie divine, appelée kundalini. Cette force manifeste deux aspects : l’un manifeste l’existence ordinaire, l’autre nous conduit à la vérité suprême.(...)L’éveil de la kundalini intérieure marque le véritable point de départ du voyage spirituel. Dirigée vers l’extérieur, la Kundalini nous permet d’explorer le monde qui nous entoure ; mais quand son aspect intérieur est éveillé, elle nous révèle le monde intérieur, le monde spirituel. (...) En fait, il existe 3 sortes de Kundalini dans le corps : Prana Kundalini, Chit Kundalini et Para Kundalini, chacune située à un endroit différent. La Kundalini peut-être éveillée à ces trois niveaux ; toutefois, elle est en général éveillée au niveau du muladhara. Mula signifie ’racine’ et adhara ’support’." Swami Mutaktananda - kundalini, le secret de la vie - Ed. Saraswati, 1995

[4] dans le manichéisme chinois, la kundalini du bassin est désignée comme le feu violent et empoisonné



 

Le symbole de l’orme

Avant d’affronter les épreuves du pays de Galvoie, Gauvain rencontre l’orgueilleuse de Logres, son initiatrice. Cette rencontre, comme bien d’autres au pays de Galvoie, à lieu au pied d’un arbre. Evidemment, il s’agit d’une rencontre intérieure. La dame représente une force très particulière, un pouvoir de l’âme nouvelle que le candidat libère dans sa conscience et son être tout entier. L’arbre, l’axe cérébro-spinal [1] nous donne la signature de l’état de conscience au moment de la rencontre.
 

Messire Gauvain passe un pont et entre au château, arrivé en haut, au point le plus fort de la place, il aperçoit en un pré sous un orme une pucelle qui mirait son visage, d’une blancheur de neige. Un étroit cercle d’or couronnait ses cheveux. Messire Gauvain met son cheval à l’amble et l’éperonne.
- Doucement, sire, lui crie-t-elle. Un peu de mesure !
 
L’orme est le bois le plus résistant, aussi bien au frottement qu’à l’eau. On l ’utilise traditionnellement pour toutes les parties du bateau touchant l’eau, ainsi que pour les outils des tonneaux, les charpentes, les joints de roues, vis de pressoir, arbres de roues de moulins, conduites d’eau.
 
Arbre de vie à la ténacité généreuse, à la capacité de reverdie spontanée, on lui attribue le pouvoir de soigner les plaies. Pour Ovide, du miel coule dans son tronc.
 
Mais en raison de son genre hermaphrodite, l’orme est aussi le symbole de l’hybride, du croisement. Arbre des carrefours, protecteur des frontières, il est l’arbre à la croisée du monde infernal et du monde terrestre, à la croisée du passé, du présent et du futur.
 
La place de l’orme à la fourche de la vie et de la mort, du bien et du mal, de la Vérité et du mensonge est capitale, plante intermédiaire, plante duelle, l’orme puise la force de son symbole comme arbre de la vie mais de son tronc naquit Hypnos et dans son feuillage nichent les songes.
 
L’orme veille éternellement à la croisée des temps, en attente permanente : est-ce la raison pour laquelle, en plaisantant, on dit à quelqu’un « attendez-moi sous l’orme », pour ainsi dire que l’on ne viendra pas au rendez-vous ?
 
Cet arbre est en tout cas bien assorti à l’orgueilleuse de Logres : la force qui attend depuis une éternité, source de la vie et de la régénération qui invite le candidat à passer la frontière du monde de l’illusion pour entrer dans le nouveau champs de vie.
 

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Kent Williams - tiré de la bande dessinée the fountain.
© 2006 D. Aronofsky & K. Williams - Emmanuel Proust

Notes :

[1] sur les aspects énergétiques du processus, voire aussi les articles sur la force à la base de l’arbre et le soleil et la lune


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Le chateau du Graal

Vers 1270, une soixantaine d’années après le Parzival de Wolfram von Eschenbach, le poête allemand Albrecht von Scharfenberg reprendra le fragment du Titurel de Wolfram pour écrire "le nouveau Titurel". Ce roman reprend à ses débuts l’histoire du lignage du Graal et décrit avec soin le château du Graal.
 

Dans la terre du Salut, dans la forêt du Salut, se dresse une cime solitaire appelée le Mont du Salut, que le roi Titurel ceignit d’un mur et sur lequel il édifia un précieux château pour servir de temple au Graal ; parce que le Graal en ce temps là ne résidait pas en un lieu défini, mais flottait, invisible, dans l’air [1]. La montagne était faite d’onyx, on en avait dénudé et poli le sommet jusqu’à ce qu’il brillât comme la lune. Le temple avait de hauts murs tout enrichi d’or et incrusté de gemmes, il était de forme circulaire et coiffé d’une coupole, et son toit était en or. A l’intérieur, son plafond était incrusté de saphirs pour représenter l’azur du ciel et constellé d’escarboucles. Un soleil d’or et une lune d’argent se déplaçaient dans les deux moitiés de la voûte par tout un jeu de mécanismes, et le claquement des cymbales marquait le passage des heures [2].
 
Ce château, inspiré d’un château réel ou non, est avant tout le rappel d’une donnée de l’enseignement universel : l’homme, l’homme véritable, est un microcosme. Nous sommes, nous être humain, au cœur de ce microcosme, avec son ciel et ses planètes qui régissent notre destinée. Accomplir les mystères du Graal, c’est ressusciter ce microcosme, en faire à nouveau un temple [3] .
On retrouvera cette description au XVIIème siècle dans la Fama Fraternitatis R+C où le sépulcre de Christian Rose-Croix (le cœur secret de la demeure sancti spiritus) est décrit ainsi :
 
Cette crypte, nous la partageâmes en trois parties : la voûte ou ciel, la muraille ou côtés, le sol ou dallage. Du ciel vous n’apprendrez ici rien de nous, sinon qu’il était, en son centre lumineux, divisé en triangles selon les sept côtés. Mais ce qu’il y avait à l’intérieur, vous devrez bien plutôt le voir de vos propres yeux, vous qui attendez le salut, par la grâce de Dieu. Chaque côté était divisé en dix espaces carrés, chacun avec ses figures et sentences, comme nous les avons reproduites dans notre ouvrage sous forme condensée avec autant de soin et de précision que possible. Le sol était aussi divisé en triangles, mais étant donné que l’on y avait décrit le règne et la puissance du régent inférieur, de telles choses ne se peuvent prostituer au monde impie et curieux pour son usage profane. Mais qui est en harmonie avec l’enseignement céleste marche sur la tête de l’antique serpent sans crainte et sans dommage, ce à quoi se résigne parfaitement notre siècle.
 
Il est dans l’intention des choses que vous connaissiez un jour la réalité des mondes qui nous entourent. Mais il n’existe pour cela qu’un seul chemin : "quant à ce qui est dans le centre lumineux, vous devrez bien plutôt le voir de vos propres yeux, vous qui attendez le salut par la grâce de Dieu."
Le vide entre vous et le mystère impénétrable est ténu comme un voile ; la nature des choses divines est plus proche que les pieds et les mains parce qu’elle demeure en vous, parce que le plan de Dieu réside en vous. Et pourtant, rien n’est plus éloigné lorsque vous ne voulez pas accorder votre vie à l’exigence du plan divin.
L’aspirant à la vie supérieure qui comprend quelque peu cette exigence, et qui l’applique dans ce monde en tant que franc-maçon conscient, perçoit un aspect de cette partie supérieure du caveau cosmique et du propre caveau funéraire, en tant que réflexion du marcrocosme. Des mondes s’ouvrent à lui ; pas à pas, il pénètre derrière le voile. Il a part à la connaissance de première main, à la réalité du triangle lumineux du milieu.
 

Notes :

[1] On retrouve ici un aspect des enseignement gnostiques : la force, la gnose, est immanente. Elle flotte dans l’atmosphère et touche tous les hommes, les poussant à la recherche. Cependant, les envoyés du royaume originel ont pour tâche de construire des lieux particuliers et d’y rassembler des chercheurs pour former une "Ecole Spirituelle" un lieu ou cette lumière est concentrée et peut agir avec suffisamment de force dans le candidat pour provoquer le processus de la transfiguration

[2] Ce château enflamma les imaginations et donna un bon coup de pouce au mythe du Graal iranien quand une expédition scientifique découvrit dans les années 1930 que le roi perse Khosrô II construisi au début du VIII siècle un palais qu’il appela Takt-i-Taqdis, ou Trône des Arches - l’actuel Takt-i-Suleiman, sur la montagne sainte de Shîz, en Iran. Comme le temple du Graal, il portait une coupole, son toit était recouvert d’or et doublé de pierres bleues pour représenter le ciel. Il y avait des étoiles, un soleil, une lune, des cartes astronomiques et astrologiques dont les tracés étaient dessinés par des gemmes, des balustrades plaquées d’or, des escaliers dorés et de riches tentures. La masse du Takt se dressait au dessus d’une fosse invisible dans laquelle des attelages de chevaux tournaient sans trêve pour déplacer l’édifice au rythme des saisons et rendre plus aisées les observations astronomiques et astrologiques.

[3] Et l’homme au centre du microcosme devient ainsi, selon l’apocalypse de Jean, une "colonne dans le temple de Dieu"



 

Le Mystère du Sang (I)

Jusqu’à présent, nous avons complètement ignoré dans nos articles les aspects du Graal lié au sang et à ce que l’on qualifie de mystère du sang.
En effet, dans le texte de Chrétien de Troyes, cet aspect n’est pas directement abordé, même si on y trouve le point de départ de toute l’agitation actuelle autour du Graal et du sang : l’image de la lance qui saigne.
 

S’il faudra attendre la christianisation du mythe pour que ce sang devienne celui du Christ et que le Graal contienne lui aussi ce sang ; et s’il faudra attendre encore beaucoup plus longtemps pour que le mythe du Graal devienne l’histoire secrète de la lignée royale des descendants de Jésus [1], un élément est posé : tout repose sur le sang [2].
 
Tout le monde connaît l’importance du sang en ce qui concerne les divers processus vitaux. Il n’y a pas deux hommes identiques, et toutes les différences s’expliquent par l’état du sang. Dans cette diversité infinie, on peut différencier l’état sanguin : entre peuples, entre races, entre classes sociales, entre familles humaines et entre chacun des membres d’une famille. De même que la science distingue des groupes sanguins, la science transfiguristique tient compte de cinq groupes humains fondamentaux.
 
Cette importance du sang est non seulement reconnue, mais aussi placée à la base des efforts tant de la science, de la religion, que de la vie sociale. Sur le terrain métaphysique, l’importance du sang versé est universellement reconnue : sang sacrificiel, sang du Christ, sang des envoyés de la fraternité universelle...
Force est de constater que l’humanité entière éprouve l’aspiration primitive pour une amélioration, une transformation du sang. Il n’y a pas de différence fondamentale entre celui qui purifie son sang dans un hôpital et celui qui s’en remet à une Ecole spirituelle : que le développement suivi soit culturel, métaphysique, occulte ou transfiguristique, il s’agit toujours d’une transfusion sanguine en réponse à ce penchant primitif.
Cette aspiration est renforcée par l’activité atmosphérique de la force de radiation gnostique, à laquelle chacun répond en fonction de son état sanguin.
 
Chaque groupe suit la voie de son sang, persuadé que sa réaction est la seule juste. Et dans un groupe qui vous est apparenté par le sang, vous éprouvez la joie d’être entourés d’âmes apparentées.
Ainsi, le premier combat de Perceval est celui contre le chevalier Vermeil. A l’aide de sa volonté (le javelot), il force l’état de son sang. Il abat le chevalier vermeil et endosse son armure pour devenir chevalier de la table ronde, rejoignant ainsi sa nouvelle famille sanguine : la communauté initiatique. Cependant, il ne peut dépasser ainsi un certain niveau. Il se révèle indigne du Graal et une nouvelle révolution devra s’opérer dans son sang sous l’impulsion de la force révélatrice du Graal (la sorcière)
 
Nous aussi, en tant que candidats à l’initiation, nous devons réfléchir à ce mystère du sang. Nous devons rechercher parmi toutes ces réactions du sang la Vérité dans son essence. Il n’y a que deux possibilités : soit nous réussissons à trouver l’unique vérité, soit nous échouons.
En réagissant à la force atmosphérique gnostique, nous nous rendrons compte par l’expérience si notre sang correspond à la vérité ou s’il est refusé. Si nous ne sommes pas justifiés par le sang, la Porte de la libération restera fermée.
 

Notes :

[1] Je ne peux pas m’empêcher de m’interroger sur l’engouement provoqué par cette théorie. La divinité serait-elle sexuellement transmissible ? Et quand bien même, que m’importe à moi qu’un tel soit arrière petit fils de Dieu ? M’en donnerait-il des miettes ? Tout cela pose de sérieuses questions quand à l’autonomie de la conscience de chacun

[2] on retrouvera cet aspect de la lance et du sang dans le processus décrit par Meyrink


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Le Mystère du Sang (II)

hierarchie spirituelle et hierarchie naturelle

Dans le conte du Graal, les héros n’ont pas seulement à se battre contre eux-même. Une ombre plane sur cette quête initiatique : celle de Klinchor dans le Parzival, celle des forces adverses et de la fausse chevalerie qui pousse Perceval à quitter une seconde fois la cour d’Arthur. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’un chemin de découverte et de lutte intérieure, mais aussi d’un combat contre des puissances extérieures [1].
 

Qui sont ces force cachées ? Nous avons vu qu’une force atmosphérique mystérieuse touche toutes les créatures terrestres, tant les quatre règnes naturels que les règnes éthériques, astral et les deux domaines spinaux. Chez l’homme, elle saisit le sang et les fluides vitaux, qui sont en liaison plus étroite avec l’atmosphère.
 
Or l’atmosphère d’une planète est un état déterminé de la substance primordiale. Des échanges ont lieu entre l’atmosphère et la substance primordiale cosmique qui sont retranscrits dans notre sphère chimique. Le tout est réglé selon une certaine formule constituant la conscience de la planète. Nous désignons cette conscience grâce à laquelle se manifeste le processus vital entier comme nature animée.
 
Cependant, un être naturel animé n’est pas spirituel. Lorsque l’esprit se projette, tel un rayon de lumière, dans la matière primordiale, il y génère une activité en concordance avec sa nature, son être, son but. Si le rayon lumineux se retire, une matière possédant suffisamment de potentiel peut continuer à maintenir une réaction en chaîne d’activités, suivant un cycle dégénératif de mort et de naissances. La matière animée a une conscience, elle a donc une perception. La matière primordiale est, de par sa nature, destinée à une grandiose collaboration avec l’Esprit. Dès qu’elle est employée dans un but contraire, son pouvoir de perception lui fait éprouver une douleur. Dans un système tel que l’être humain, qui s’est coupé de la lumière originelle [2], chaque cellule partage cette souffrance.
 
Mais la liaison avec la Lumière peut être rétablie. C’est le but de la gnose. C’est pourquoi en tant que candidats aux mystères, en tant que fils de la veuve dame, nous devons cultiver notre discernement et sonder les mystères du sang.
Au coeur de notre microcosme siège un principe animateur, la conscience, dont une des propriétés majeure est la vibration. Cette vibration suscite diverses activités, dont l’apparition d’un système de lignes de forces correspondant au système nerveux. Quand ce système devient actif et que la vibration de conscience y circule, un deuxième système analogue se forme : celui qui préfigure les vaisseaux sanguins. De ces trois principes fondamentaux : radiation de conscience, radiation nerveuse et radiation sanguine, sont issus tous les éléments de la structure corporelle : squelette, tissus, muscles ainsi que des condensations des organes déjà présents dans la structure des lignes de forces : tête, coeur, plexus, glandes...
 
Ce système respire dans l’atmosphère et en ressent donc les influences. Il est en interaction forte avec les forces naturelles. La corruption est donc en nous et autour de nous et cette corruption s’accroît de façon continue et irréversible. C’est pourquoi, afin qu’une possibilité de retour soit maintenue, un phénomène de nuit cosmique survient régulièrement lorsque la corruption du sang atteint des proportions démesurées. Une explosion atomique inter cosmique vide, purifie et recrée le champ de vie planétaire tout entier.
 
Il existe cependant des forces de notre courant de vie qui peuvent échapper à cette catastrophe. Non par la voie du salut, mais par une voie impie leur conférant un statut d’immortalité au prix d’un asservissement et de souffrances infinies. Ces forces pensent que si elles élèvent toute l’humanité jusqu’à leur état d’être, elles seront délivrées de leur souffrance.
 
La hiérarchie de Christ touche, par son influence atmosphérique, le triple principe de conscience, fluide nerveux et sang de l’humanité. Mais il faut savoir que la hiérarchie de ce monde fait exactement de même par la purification du sang, un enseignement et une emprise du sang, pour attirer les hommes jusqu’à son idée et ceci avant qu’une révolte cosmique ne la contraigne à l’inaction.
 

Notes :

[1] Coïncidence ? un tableau qui pourrait être attribué à Picasso et qui peux représenter Parzival (ça fait beaucoup de conditionnel) révèle justement ces forces cachées. Voir à ce sujet la note sur les forces cachées sur graal-initiation.blogspot.com

[2] On pourra consulter le court article sur l’homme capteur de lumière qui donne les résultats de quelques découvertes scientifiques édifiantes sur les rapports de l’homme à la lumière



 

Le Mystère du Sang (III)

Pouvons-nous distinguer l’auto-réalisation au sens de l’impulsion christique de l’auto-réalisation sous la poussée de la hiérarchie naturelle ? Non, et c’est pourquoi les récits initiatiques de tout temps veulent nous éclairer sur ce chemin de combat qui caractérise l’auto-réalisation gnostique.
 

Nous devons nous frayer un chemin à travers l’illusion et donc comprendre les mystères du sang. Ce troisième aspect fondamental de l’âme est la synthèse des autres aspects microcosmiques. C’est la clef de notre monde déchu. Si le système est coupé de l’esprit, une spirale de dégénération, mort, réincarnation s’enclenche. Ce processus peut être enrayé sur la base d’une transformation du sang. Au contraire, si la nature sanguine est préservée,il est maintenu.
 
On peut créer par culture du sang certains apports vitaux, très profitables à la hiérarchie naturelle. Le sang possède un pouvoir de rayonnement qui constitue la nourriture des dieux de ce monde. Le pouvoir rayonnant se conformant à la dégénérescence du sang, cette nourriture perd sa qualité, obligeant la hiérarchie naturelle à élever l’état du sang. Le rayonnement du sang façonne et vivifie aussi toutes les pensées et convoitises que nous projetons dans l’atmosphère. Ce rayonnement les maintient en vie. La mort est la soupape de sécurité qui entraîne l’arrêt de cette vivification.
La magie du sang a toujours été le moyen de la hiérarchie naturelle pour conserver un état du sang propre à sa consommation. C’est pour ces raisons que de nombreuses religions de l’antiquité interdisaient la consommation du sang alors que les temples étaient le théâtre de sacrifices sanglants.
 
Mais en est-il autrement de nos jours ? Le panthéon des dieux occidentaux est étendu et, méthodiquement ou inconsciemment, nous les évoquons et les nourrissons par un rayonnement collectif du sang. Tous les groupes humains s’efforcent de maintenir un certain état sanguin favorisant le vampirisme de la hiérarchie naturelle. Si les animaux ne sont plus sacrifiés, c’est simplement que l’état de dégénérescence humain ne rend plus ce moyen efficace.
 
Qu’est-il attendu de nous, qui cultivons également un certain état du sang, qui maintenons nos panthéons et sommes liés au sang de la nature ? Non pas une culture ou une transformation du sang, mais une révolution absolue, une autre nature dans le sang. Nous aspirons à une disposition métaphysique allant de la connaissance à la manifestation au travers de l’expérience. Nous devons par des actes auto-libérateurs ouvrir notre sang à l’influence gnostique atmosphérique. Notre rayonnement sanguin devient alors inassimilable pour les parasites de cette nature. Nous attaquons les bases de l’existence naturelle en réalisant pour nous-même et pour les autres une révolution mondiale.
 
Ceci est magnifiquement illustré dans le conte du Graal lorsque Perceval rompt avec les aventures proposées par la demoiselle hideuse :
 
Mon logis de la journée est bien loin d’ici. Je ne sais si vous avez ouï parler du Château Orgueilleux : c’est là où je dois aller ce soir. Au château se tiennent des chevaliers d’élite, cinq cents et plus. Sachez qu’il n’y a celui qui n’ait son amie avec lui, nobles dames toutes, courtoises et belles. Et apprenez que nul ne se présente là-bas qu’il n’y trouve joute ou bataille. Qui veut faire chevalerie, qu’il s’y adresse, il ne faillira pas à son dessein. Mais qui voudrait avoir le prix par-dessus tous les chevaliers du monde, je crois connaître la pièce de terre où on pourrait plus sûrement le conquérir, si on en avait la hardiesse. C’est sur une colline que domine Montesclaire. Là une demoiselle est assiégée : qui pourrait lever le siège et délivrer la pucelle. il y acquerrait un suprême honneur. Mieux encore, il pourrait. celui à qui Dieu donnerait cette victoire, ceindre sans crainte l’épée aux étranges attaches [1].
Ayant dit tout ce qu’elle voulait dire, la demoiselle se tait et part. sans plus. Messire Gauvain se dresse d’un bond et déclare qu’il va tenter de secourir la pucelle. Girflet, le fils de Don, annonce à son tour qu’à l’aide de Dieu, il ira devant le Château Orgueilleux.
-Et moi, dit Kahedin, je monterai sur le Mont Douloureux [2] et je ne m’arrêterai pas avant.
Mais Perceval parle tout autrement [3] : aussi longtemps qu’il le faudra, il ne couchera deux nuits de suite en un même hôtel, ni il n’entendra parler d’un pas difficile qu’il n’aille tenter de le franchir, ni de chevalier qui vaille mieux qu’un autre ou même que deux autres qu’il n’aille le provoquer ; et il n’épargnera nul labeur jusqu’au jour où il saura enfin qui l’on sert du Graal et où il aura retrouvé la lance qui saigne et appris à n’en pas douter pourquoi elle saigne.

 
Ainsi, Perceval refuse la voie proposée, en cherchant librement sa voie personnelle dans une souffrance intérieure il se libère de l’emprise des force naturelles.
Pour le monde, il semble perdu (il disparaît du roman. On ne le retrouvera qu’après 5 ans [4] d’errance et de folie). Mais en réalité, une force nouvelle s’éveille dans son sang. Le processus alchimique commence : le héro est remplacé par Gauvain.
 

Notes :

[1] Vous remarquerez que l’on trouve ici la plupart des aventures qui seront ajouttées dans les diverses continuation. On trouve même la fameuse ’épée aux estranges renges’ de Galaad

[2] Ainsi, la demoiselle hideuse proposerait non pas deux mais trois quêtes aux chevaliers. Est-ce un raccourci de l’auteur ou des copistes ? nul ne sait.

[3] Cette rupture a été notée par de nombreux universitaires, citons J. FRAPPIER et E. BAUMGARTNER qui en ont à mon sens préssenti toute l’importance

[4] Il s’agit evidemment d’une durée symbolique : 5 est le chiffre de l’âme nouvelle. En intégrant cette donnée, on comprend pourquoi le récit revient à Perceval en plein milieu des aventures de Gauvain : la transformation intérieure décrite par les épreuves du pays de Galvoie ne peut avoir lieu qu’après la naissance de l’âme nouvelle



 

La fabrication de l’or

le Mystère du Sang (IV)

Notre série d’articles sur les mystères du sang ne saurait être complète si nous n’abordions pas la transformation alchimique fondamentale qui est en jeux : la fabrication de l’or.
 

Nous voici donc placés devant la tâche alchimique de faire de l’or. C’est là le désir ardent de tout candidat aux mystères, il aspire à cet état de l’être primordial constitué d’or.
Tout être vivant éprouve cette même soif. Il lutte pour posséder des biens, les conserver et une fois acquis son instinct le pousse à étendre et raffiner ses possessions. Cet instinct primordial de l’humanité, c’est aussi le principe de base de l’apprentissage. Vous convoitez l’or.
 
Quelques gouttes du fluide originel tombées dans notre nature et cristallisées en minéral et voilà l’humanité jetée dans la tourmente qu’engendre la soif de l’or. A la vue du précieux métal, tous sont possédés par l’idée magique sous-jacente. Bien qu’elle engendre beaucoup de douleurs, c’est aussi une joie que de savoir cette idée divine au cœur de la nature.
 
Les Rose-Croix classiques exprimaient la formule de fabrication de l’or au moyen de trois éléments : le soufre, le mercure et le sel ou encore flamma, natura et mater. Nous retrouvons ces trois éléments dans la première épître de Jean : "Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu. Quiconque est né de Dieu triomphe du monde dans et par l’Esprit, l’Eau et le Sang".
Il faut confier le soufre au feu, disent les Rose-Croix, puis incorporer lentement le mercure et le sel afin d’obtenir l’or. Le candidat doit livrer sa conscience au feu de la nouvelle impulsion atmosphérique ; le fluide nerveux doit être rendu apte à véhiculer cette nouvelle vibration qui renouvelle le sang et tisse le Divin manteau d’Or.
 
Mais comprenez bien les bases d’un tel processus. Les sept foyers de la tête et les sept foyers du coeur sont emprisonnés dans le réseau sanguin. Tout développement intellectuel ou mystique, c’est à dire occulte ou religieux naturel n’est fondé que sur les propriétés sanguines et ne permettra jamais de passer de l’idée à la réalisation.
La formule transfiguristique de fabrication de l’Or est basée sur une troisième cognition qui siège dans le feu du serpent. C’est la conscience, le soufre, la flamma, l’Esprit. La volonté, qui ne provient ni du cœur ni de la tête, est une des sept flammes de cette conscience. La formule précédente nous enjoint donc de confier notre volonté au feu. Quel feu ? Le feu de Christ, la radiation atmosphérique gnostique actuelle. Il ne s’agit pas d’un état médiumnique, n’employant que la vibration de conscience courante, mais d’un feu à la clef vibratoire très supérieure [1]. Confier le soufre au feu signifie que l’élève neutralise sa volonté et monte sur le bûcher christique : "celui qui voudra perdre sa vie pour moi la trouvera".
 
Ceci est contraire à votre nature, mais c’est pourtant la clef. Tel Gauvain au début de ses aventures, vos ardeurs subiront de rudes coups pour que vous consentiez à confier au feu votre volonté. Celui qui a traversé la vanité du matérialisme (gauvain insulté et pris pour un marchand), l’illusion du mysticisme (tournoi au service d’une gamine qui se prend pour une dame) et l’emprisonnement occulte (gauvain emprisonné dans une Tour, en train de se défendre avec un échiquier géant) découvrira qu’il n’existe qu’une possibilité : approcher du feu par sa troisième cognition, y allumer sa flamme en disant "Seigneur, non pas ma volonté, mais que ta volonté s’accomplisse".
 

Notes :

[1] Pensez au livre ’le Dominicain blanc’ de Gustav Meyrink à cette lutte contre Meduse qui représente ce que nous avons appelé la hiérarchie naturelle et au feu sanctifiant



 

La blessure parmi les hanches

Un des points clefs de l’interprétation du conte du Graal, qui sera d’ailleurs l’occasion de développements les plus divers au travers des différentes continuations, concerne la blessure du roi pêcheur.
 

Chrétien nous dit : " C’est bien un roi, je peux vous l’affirmer, mais il a été blessé au cours d’un combat et il est resté infirme au point de ne plus pouvoir se déplacer sans aide. C’est qu’il a été atteint par un javelot à travers les hanches et il lui en est resté une telle souffrance qu’il ne peut plus monter à cheval".
 
L’interprétation classique veut que cette blessure ait un caractère sexuel. J. Fourquet eu beau faire remarquer [1] que le terme exact de Chrétien : "parmi les hanches" indique un coup traversant d’une hanche à l’autre, la traduction générale est "entre les hanches" soit, comme l’explique prosaïquement Markale : "une blessure aux couilles". [2] Et les commentaires éclairés ne manquent pas de citer le lien possible avec la légende d’œdipe, dont le nom suggère une difficulté à marcher.
 
Cependant, dans le conte du Graal, rien ne vient suggérer cet aspect sexuel de la blessure (dont la seule mention et explication sera faite par la cousine de Perceval) du roi pêcheur. Pour nous, cette blessure aux hanches pourrait être un renvoi au symbole du sagittaire [3] [4].
 
Selon la mythologie grecque, le Sagittaire c’est Chiron, le centaure.
Les centaures sont des créatures sauvage assoiffées de sang. Chiron, faisait exception. Il était au contraire réputé pour sa sagesse et ses talents de médecins. Sa grotte, située au pied du mont Pélion, en Thessalie, devint, pour ainsi dire, l’école de toute la Grèce héroïque. Il eut entre autre pour disciples Esculape, Nestor, Thésée, Ulysse, Diomède, Castor et Pollux, Jason, Phénix et surtout Achille, dont il prit, comme aïeul maternel, un soin particulier. Ce fut lui qui dressa le calendrier dont se servirent les Argonautes dans leur expédition. C’est à son école qu’Héraclès apprit la médecine, la musique et la justice. Il porta le talent de la musique jusqu’à guérir les maladies par les accords seuls de sa lyre, et la connaissance des corps célestes jusqu’à savoir en détourner ou en prévenir les influences funestes à l’humanité.
 
Fils de Chronos (Saturne) et de l’Océanide Philyre, Chiron appartient à la même génération que les olympiens (Zeus etc...). Il est donc immortel.
Cependant, Chiron fut blessé accidentellement au genou par Heraclès d’une flèche empoisonnée avec le sang de l’hydre de Lerne. Héraclès, désespéré, accourut promptement, et appliqua un remède que son ancien maître lui avait appris ; mais le mal était incurable ; et le malheureux centaure, souffrant d’horribles douleurs, pria Zeus de terminer ses jours. Le père des dieux, touché par sa prière, fit passer à Prométhée l’immortalité de Chiron, et plaça le centaure dans le Zodiaque où il forma la constellation du Sagittaire.
 
Ainsi relié à Chiron, le roi pêcheur acquière une nouvelle dimension :
- Un être Immortel,
- Un être double : maléfique (la nature bestiale du centaure) et bon (Chiron médecin de génie),
- Percepteur des Héros,
- Souffrant horriblement d’un mal incurable.
Nous retrouvons ici l’image du microcosme déchu : l’être aural. Immortel et puissant, mais complètement dégénéré, souffrant et prisonnier de cette nature.
 

Notes :

[1] Wolfram d’Eschenbach et le conte du Graal PUF

[2] Ce thème de la castration sera d’ailleurs repris dès le XIIIème siècle par les continuateurs de Chrétien en faisant de cette blessure une punition d’un péché de la chair.

[3] Depuis l’antiquité, chaque signe astrologique est relié à une partie du corps humain. Le sagittaire est associé aux hanches et au cuisses. Cette donnée, était certainement connue de tout clerc aussi érudit que Chrétien, suite à la conquête de Tolède et de la Sicile par les barons Normands qui a entraîné la redécouverte de tous les savoirs des anciens. Voir à ce sujet l’article "quelles sources pour le Parzival"

[4] Un autre combat célèbre se termine par une blessure à la hanche : celui de Jacob contre l’ange. Selon Jan van Rijckenborgh (DEI GLORIA INTACTA) cette image renvoie directement au symbole du sagittaire



 

Prêtre Jean

"C’est alors seulement que repanse de joie se sentit vraiment heureuse d’avoir entrepris ce voyage. Par la suite, elle mit au monde, dans l’Inde, un fils qui fut appelé Jean. Ce fut le Prêtre Jean ; tous les rois de ce pays depuis lors ont porté son nom [1]".
C’est ainsi qu’à la fin de son roman, Wolfram rattache la lignée du Graal à l’une des plus grande figure mythique du moyen-âge : celle de Prêtre Jean.
 

Multiforme et tenace, la légende de Prêtre Jean, rêve d’un prince à la fois souverain chrétien et chef religieux, est née au début du XIIème siècle et survivra jusqu’au début du XVIIème siècle. La tradition des rois mages, la fascination d’un orient inépuisable en puissance et en richesse, l’Asie fabuleuse utilisée comme support d’une grande utopie politique, la découverte de peuples chrétiens en asie par delà l’Islam et lui faisant en quelque sorte contrepoids, sont quelques-unes des composantes du mythe. [2] Son origine est mystérieuse. René Kappler [3] parle d’une lettre du Prêtre Jean, "roi des trois indes et de toutes contrées depuis la tour de Babel jusqu’au lieu de scépulture de l’apôtre Thomas", lettre adressée au "basileus" Manuel Comènes, à l’Empereur Frédéric Ier et au pape Alexandre III, et qui fera le tour de la chrétienté. Si cette lettre est bien citée en 1165 par le bénédictin Albéric [4], on trouve mention de prêtre Jean dès 1145 chez Otto von Freising : un évêque de la Terre Sainte raconta qu’un roi chrétien venu de l’Orient avait vaincu le roi des Mèdes et des Persans. Ce roi, qui serait descendant des rois mages, s’appelait le Prêtre Jean.
 
On peut établir les racines historiques de cette légende de la façon suivante : effectivement, en 1141, le dernier grand empereur seldjoukide d’Iran, Sandjar, avait subi une défaite décisive contre les Karakhitai, peuple turc venu de l’Est, descendant des Khitan qui avaient dominé la Chine du Nord de 907 à 1122. Or l’Église nestorienne, persécutée par les Byzantins, s’était infiltrée à travers l’Asie centrale jusqu’à l’actuelle Mandchourie, et vers cette époque plusieurs peuples turcs ou mongols professaient, y compris leurs familles princières, le christianisme nestorien. Cela donne une base historique solide à cette légende. Les Européens avaient ainsi cristallisé, bien avant Gengis khan, leurs espoirs orientaux dans la personne du Prêtre Jean, et les tentatives d’identification commencèrent aussitôt. Dans la seconde moitié du XIème siècle, un peuple turco-mongol, les Kereyit, devient maître de la Mongolie. Il est en partie chrétien, ainsi que son souverain Ong Khan, à cette époque suzerain de Yesugei, père du futur Gengis Khan. L’identification ne tarde pas à se faire : dès la fin du XIème siècle, Ong Khan est considéré comme le Prêtre Jean.
Mais les faits démentent cette légende. Ong Khan est vaincu et tué par Gengis. Si Gengis ou ses successeurs se christianisaient, on n’aurait plus besoin d’autre Prêtre Jean, mais sinon... Et Marco Polo trouve mieux sur place. Les Oengut, une autre tribu turque, sont également chrétiens, leurs souverains aussi, mais en plus ces derniers sont des chefs religieux, héréditairement. Donc ils sont tous prêtres et ils sont tous Prêtre Jean, comme dira Marco Polo. Le nom devenu titre se pérennise, devient intemporel et convient ainsi plus à la légende. En outre, cette famille est une alliée héréditaire des Grands Kaghans. Le Prêtre Jean, à défaut de pouvoir devenir le Grand Kaghan lui-même, devient son mentor. Enfin, par un dernier artifice, Marco Polo transforme les princes Oengut en descendants de Ong Khan et ordonne ainsi la légende en lui donnant un aspect cohérent. [5]
 
Mais au delà de ces aspects dégagés par les historiens, les légendes de Prêtre Jean sont porteuses de puissants symboles, utilisés par les initiés du moyen-âge pour dispenser leur enseignement. Julius Evola [6], comme d’autres membres du courant "traditionaliste", a beaucoup travaillé à dégager le symbolisme des légendes de prêtre jean :
"Selon une légende conservée par Oswald der schreiber, l’empereur Frédéric reçut de Prêtre Jean un vêtement incombustible en peau de salamandre [7], l’eau de l’éternelle jeunesse et un anneau avec trois pierres ayant la vertu de faire vivre sous l’eau, de rendre invulnérable et de rendre invisible.[...]"
 
Mais pour retrouver le sens de ce que nous avons appelé la tradition gnostique, il faut aller au-delà de l’interprétation magique-occulte d’Evola. Ces dons de Prêtre Jean constituent en réalité les attributs purement spirituels que confèrent la renaissance de l’âme nouvelle. L’eau de l’éternelle jeunesse a visiblement un sens d’immortalité ; le vêtement incombustible correspond à la vertu du Phénix de rester intact, de vivre et de se rénover dans le feu du 5ème Ether, l’ether feu qui entamme un nouvelle alchimie avec la corporéité du candidat ; l’invisibilité est un attribut classique des initiés ( les anciens Rose-Croix étaient dit-on invisibles ) qui renvoie à l’aphorisme du Tao Te King : le sage ne laisse pas de traces derrière lui ; pouvoir vivre sous les eaux équivaut à ne pas sombrer dans les eaux, à pouvoir marcher sur les eaux de la nature astrale corrompue qui constitue le monde que nous connaissons.
L’orient à été durant tout le moyen-âge le symbole du pays du soleil levant de l’esprit, de la patrie spirituelle, et le terme de jean, en référence aux évangiles, désigne un état particulier atteint par le candidat : celui en qui le processus de transformation est en marche, qui traverse le désert (souvenez-vous de la gaste forêt soutaine) jusqu’à ce qu’il rencontre "l’autre". C’est ce qui explique que Wolfram les ait replacés dans son texte afin de marquer l’état dans lequel entre le candidat : l’état de Prêtre Jean.
 

Notes :

[1] on retrouve ce détail dans les explications données par Marco Polo : "le roi de cette province est de la lignée de Prêtre Jean et lui aussi est Prêtre Jean. Il est prêtre chrétien [...] - le devisement du monde, LXXIV

[2] Tout au long du moyen-âge, On retrouve d’ailleurs de nombreuses transpositions du fond apocalyptique Chrétien à l’orient. Le catholicisme populaire de l’époque reprend le messianisme judaïque et la croyance en un retour du messie. La secousse produite par l’apparition et l’expansion de l’Islam rend évidente cette nécessité du retour. Les vieilles prophéties reviennent à la surface et s’actualisent dans le cadre de la lutte contre l’infidèle et de la victoire finale, située à la fin des temps, les temps actuels bien entendu, et au seuil des temps nouveaux. La tentation de l’Occident de forcer la main à l’apocalypse en se lançant dans les croisades exacerbe ce bouillonnement des légendes. Dans ce contexte, l’arrivée des Mongols aura une valeur de fin des temps, de réalisation des prophéties

[3] note à son édition du devisement du monde de marco polo p. 253

[4] promoteur, avec Bernard de Clairvaux de la seconde croisade

[5] préface de Stéphane Yerasimos à l’édition de Paul Pelliot du devisement de monde de marco Polo

[6] in "le mystère du Graal - ed. traditionnelles p.62-68

[7] on retrouvera ce vêtement chez Wolfram dans l’armure de Feirefis :"si ma cotte n’avait été faite de peau de salamandre et si mon écu n’avait été d’amiante, j’aurais été consumé par les flammes au cours de ce combat"



 

Quelques mots de Rudolph Steiner

Quelques paroles de Rudolph Steiner lors d’un échanges avec les jeunes de l’Ecole Waldorf de Stuttgart, le 16 janvier 1923. Ces propos sont rapportés par le Dr W. J. Stein, qui enseignait l’histoire dans cette classe (traduction française publiée dans la revue TRIADES, Tome I, n°4 - hiver 1953)
 

" - Dites moi à quelle époque c’est passé ce que votre maître vous a raconté ?
Les enfants répondirent :
- Au moyen-âge .
- Sans doute, dit le Dr Steiner , mais on peut préciser davantage. Voyez-vous, au récit des aventures de Parzival, on peut très bien reconnaître l’époque du huitième au neuvième siècle [1]. Ce furent des temps sanglants. Les hommes étaient habitués à vivre dans le sang. Partout s’étendaient encore des forêts sauvages. On se battait dans ces forêts. Partout on y consommait encore des sacrifices sanglants. A travers ces forêts passaient de temps à autre des figures lumineuses et claires, vêtues de cuirasses éclatantes. Lorsqu’elles s’approchaient des lieux où habitaient le hommes dans la forêt, ceux-ci se rassemblaient et discutaient entre eux et cessaient de se battre et de piller.
Ces chevaliers passants, qui apparaissaient de temps à autre dans leur cuirasses brillantes, faisaient régner à cette époque sanglante un ordre sanglant. Le centre de cette chevalerie dispersée en tous lieux, c’étaient les chevaliers du roi Arthur, ou, comme on peut encore les nommer, « les chevaliers au glaive ». Leur centre de rayonnement était dans le nord de la France et en Angleterre. Mais il y avait à cette époque d’autres chevaliers. Réfléchissez bien : Les chevaliers d’Arthur étaient les chevaliers du Glaive. Que peuvent bien avoir été les autres chevaliers ?
 
Le Dr Steiner laissa les enfants chercher. Il les aida jusqu’à ce qu’enfin l’un des écoliers déclare :
- Les autres étaient les « les chevaliers du Verbe ».
- Oui, vraiment, dit le Dr Steiner, cela est tout à fait juste. Les autres étaient véritablement des « chevaliers du Verbe ». Le verbe, la parole, c’est aussi une épée, mais une épée peu ordinaire. La parole, c’est l’épée qui sort de la bouche de l’homme [2]. Et voyez-vous, c’est de cette épée qu’il est question ici.
Le Dr Steiner me prit le livre des mains et commença à lire, interrompant sa lecture par des explications [3] :
 
"l’épée supporte le premier coup, mais au suivant elle se brise"
 
- L’épée du Graal, dit le Dr Steiner, se brise quand elle vieillit. Il faut alors la rapporter à la source ce dont il ne reste que des fragments transmis par la tradition. Le passé doit être rajeuni à la source de vie. C’est là, à la source de l’esprit que l’épée du Graal se reconstitue [4].
 
Si tu la porte à la fontaine,
Elle redeviendra neuve par la Vertu de l’Eau.
Mais prends le flot de la source
Au rocher, avant que la lumière ne la touche

 
Comme nous poursuivions notre lecture, commentant les passages, il fut également question de la source, de la fontaine. Wolfram la décrit ainsi : Sur la fontaine il y avait une boule, sur cette boule était assis un dragon. Le Dr Steiner dit alors :
- Le dragon qui est assis sur la fontaine dont jailli la source, représente la sauvagerie des hommes de cette époque. Cette sauvagerie, qui est celle des forces du sang, Parzival doit la vaincre [5].
 
Voyant que le Dr Steiner était prêt à dire encore bien des chose, je formulai une question à laquelle nous n’avions pas encore trouvé de réponse. J’avais fait remarqué aux enfants que dans Parzival certains événements sont décrits plusieurs fois. Par exemple, la double rencontre de Parzival avec Yeschute, l’épouse du duc Orilus. Puis la rencontre avec Sigune, ou celle avec Kundry, ou encore la double arrivée de Parzival au château du Graal etc. J’interrogeai donc :
- Monsieur, nous n’avons pas pu nous expliquer pourquoi dans le Parzival, les mêmes scènes se trouvent deux fois, et la seconde fois plus pures, plus nobles, meilleures.
Alors le Dr Steiner répondit :
- Si les scènes du Parzival apparaissent toujours deux fois, c’est parce que d’abord, on y revit le passé. On s’aperçoit alors qu’il est stérile. Ensuite, se produit une rénovation, les faits sont rénovés à la source de l’Esprit et deviennent alors féconds. D’ailleurs, toutes les scènes du Graal ont un double sens, historique d’une part et universellement humain d’autre part. L’être humain, par exemple, doit toujours retourner à la source, comme Parzival, qui reste en liaison avec la source de l’esprit en envoyant constamment les chevaliers qu’il a vaincu à la femme qui veille sur la source.
 
Telles sont les paroles que prononça alors le Dr Steiner."
 

Notes :

[1] Le consensus universitaire veut que le Arthur historique ayant inspiré toutes ces légendes soit un personnage du sixième siècle

[2] Symbole classique tiré de l’apocalypse de Jean. Très important pour comprendre la signification de certaines épées dans le conte du Graal : pourquoi le héros reçoit une nouvelle épée, pourquoi elle se brise, comment une mauvaise épée est restaurée en une bonne épée...

[3] Parzival livre IV, les explications de Sigune concernant les propriétés de l’épé que Parzival a reçue au château du Graal

[4] Steiner ne décrit pas là quelque chose qui a trait au pouvoir de la parole d’une personnes, mais plutôt le nécessaire processus de régénération qui est entrepris lorsqu’une nouvelle communauté initiatique se manifeste dans la matière. Elle apporte un nouvel enseignement, tiré de la source de l’Esprit, la gnose, dans lequel on retrouve les traces laissées par les enseignements du passés réactualisés. Voir à ce sujet le texte de Catharose de Petri : le mystère du sphinx et de la pyramide tiré du livre "la parole vivante" (Rozekruis-Pers, Haarlem, Pays-Bas, 1996, diffusion France : éditions du Septénaire)

[5] Il est évidant que ce dragon est également présent en chaque homme et que ce récit ne relate pas (seulement ?) les aventures d’un Perceval historique mais décrit les étapes d’un processus intérieur comme Steiner le précise un peu plus loin.


Forum


 

J. EVOLA : Le Mystère du Graal

Julius Evola s’inscrit, comme rené Guénon (auteur du "Roi du Monde") et Pierre Ponsoyes (auteur de "l’Islam et le Graal") dans la mouvance dite "traditionnelle".
Pour ces chercheurs, il existe un enseignement universel, inchangé depuis l’aube des temps, à la source de tous les mystères et de toute la puissance spirituelle. Cet enseignement est caché en un endroit secret de la terre. Celui qui le trouve et qui sait s’en montrer digne devient un initié.
Chacun d’eux à une vision bien particulière de ce que confère l’initiation et se perd en conjectures diverses, mais tous sont une mine de légendes oubliées et de symbolique cachées.

p. 21 : l’origine des mythes

Les figures du mythe et de la légende ne seraient, pense-t-on, que les sublimations abstraites de figures historiques, qui ont fini par prendre la place de ces dernières et par valoir en soi et pour soi d’une manière mythologique et fantastique. Or, c’est exactement le contraire qui est vrai, à savoir qu’il existe des réalités d’un ordre supérieur, métaphysique, diversement suggérées par le symbole ou par le mythe. Il peut arriver que, dans l’histoire, des structures ou des personnalités déterminées incarnent, dans une certaine mesure, ces réalités.

p.23 : Sur la forme particulière du mythe du Graal

Mais la forme particulière dans laquelle ces choses ont été exprimées dans le cycle du Graal, correspond au moment où une réalité, pour ainsi dire supra-historique, fit irruption dans l’histoire, en associant de la façon la plus étroite les symboles du " mystère " dont nous venons de parler à la sensation confuse, mais vive, que la réalisation effective de ce mystère s’imposait pour résoudre la crise spirituelle et temporelle de toute une époque

p. 62 : la signature d’Evola :

"L’effort suprême de l’occident pour ce reconstruire en tant que civilisation spirituellement virile et traditionnellement impériale. "
 
On retrouve ici une notion fondamentale de la mouvance traditionnelle : le courant des mystères initiatiques a déserté l’occident pour l’orient. [1]
Autre trait caractéristique, plus spécifique à Evola : il y a identité entre la puissance matérielle et la puissance spirituelle. Evola (comme de très nombreux avec lui) démontrent par là qu’il n’ont pas conscientisé le 6ème rayon de l’attouchement gnostique sur le monde : la conscience des deux lignes de développement, verticale et horizontale. Il y a une réalité profonde qui justifie les propos d’Evola : les initiés sont les maîtres du monde, mais ils n’emploient pas cette maîtrise pour le développement de la ligne horizontale. Sur ce plan là, il sont invisibles.
Dans son introduction au livre "La Gnose Chinoise" [2] Jan van Rijckenborgh traduit ainsi cet état de fait :
"ces forces étaient celles des citoyens du monde, au sens le plus noble, qui aimaient réellement l’humanité entière et qui, de nos jours encore, se manifestent, agissent et opèrent partout où, dans le monde, ils en voient la possibilité. On les suit à la trace, du nord au sud et de l’est à l’ouest. L’histoire du monde est leur histoire et l’on y découvre les relations entre les divers événements et développements dont ils furent les auteurs. Cependant, de nos jours, comme jadis, ils se tiennent à l’arrière-plan du secret. Il y a entre eux et la masse un voile hermétique et les investigations les plus audacieuses de la science présomptueuse en vue de pénétrer jusqu’à la source de ce secret sont toutes restées vaines jusqu’à présent."

p. 63-65 : Différents éléments de légende concernant le Prêtre Jean

où l’on retrouve notamment la question non posée, qui entraîne la perte du mandat : "L’empereur était un sage en paroles, mais non dans les faits, parce qu’il n’avait pas demandé quelles étaient les vertus de ces pierres".

p. 76 : attaque d’Evola contre le Christianisme

"Dante subit une limitation du fait de son adhésion au christianisme. Quand il accuse l’église, il l’accuse à cause de sa corruption. Il ne l’accuse pas en partant du principe que, même si elle n’avait pas cessé de représenter, d’une façon pure et non corrompue, l’enseignement originel de Christ, l’Eglise eût néanmoins constitué un obstacle, le christianisme en général se réduisant, dans son essence, à une spiritualité de caractère lunaire, tout au plus ascético-contemplatif, incapable de servi de point de repère suprême à une reconstruction traditionnelle intégrale ;" [3]

p. 79 : Les sources du Graal

"On a fait observer à juste titre que, du point de vue historique, les textes du Graal font penser à une sorte de courant souterrain qui affleure à un moment donné, mais soudain se retire et se rend à nouveau invisible, presque comme s’il avait perçu un obstacle ou un danger précis"
 
Note : Pour Evola, le texte le plus ancien est celui de robert de Boron. La chronologie qui prévaut actuellement parmi les universitaires est celle données dans l’article "une nébuleuse de textes".

p. 90 : note de Jean Marx

"Il demeure impossible d’expliquer comment le calice eucharistique ou la sainte écuelle puisse être portée par une jeune fille, même vierge. Jamais les femmes n’ont joué un rôle dans la litturgie chrétienne"
On notera la portée très limitée du "christianisme" de jean Marx. On notera également qu’un trait caractéristique des fraternités gnostiques chrétiennes (gnostiques et cathares par exemple) est la parité

p. 111 : Aventures de Gauvain

"Gauvain réussit et fait d’Orgeluse son épouse, au lieu de finir comme Amfortas. Il est également significatif, du point de vue symbolique, que Gauvain atteigne le royaume d’Orgeluse au moment où il poursuit celui qui a " blessé " un chevalier trouvé par lui dans les bras d’une femme : c’est-à-dire que la même voie est parcourue à nouveau, la même cause est affrontée, mais l’entreprise réussit."

p. 118 : le troisième œil

"Ainsi que nous l’avons dit, le Graal, en tant que pierre tombée du front de Lucifer, rappelle d’une façon nette et significative la pierre frontale - urnâ - qui tient souvent lieu dans le symbolisme indo-aryen et surtout dans le bouddhisme, de troisième oeil ou oeil de Çiva. C’est un oeil auquel on attribue soit la vision transcendante (dans le bouddhisme c’est le bodhi, l’illumination spirituelle), soit un pouvoir fulgurant."

p. 121 : la nature fondamentale du Graal

"Le Graal relie d’une façon ou d’une autre à la reconquête de l’état primordial représenté par le parradis terrestre"

p. 138 : le château du Graal

Cobernic, le château du Graal, pourrait être en fait le Graal lui-même, car Cobernic signifierait en chaldéïque "le très saint récipient". Voir à ce sujet l’article sur le château du Graal.
Wolfram parle ailleurs du château en ces termes :
"Dans le château se trouvent de telles splendeurs qu’il n’en existe pas d’égales sur terre. Mais celui qui s’adonne à sa recherche ne le trouve malheureusement jamais : néanmoins beaucoup s’adonnent à cette recherche. Mais pour le voir il faut y arriver sans le savoir. Le lieu où il se trouve est désert, sauvage, mortel : c’est le Mont sa1vatsche dans la Terre de Salvatsche [...] La voie qui mène à lui est pleine de combats. Il n’est pas d’usage de chevaucher aussi près du Montsalvatsche sans devoir affronter un combat périlleux ou sans aller à la rencontre de cette expiation, à laquelle le monde donne le nom de mort "
Voilà qui n’est pas sans rappeler le temple du portail dans les noces Alchymiques de Christian Rose-Croix, où ceux qui se présentent sans avoir été invités sont sévèrement punis.

p. 152 : le baptême du Graal

"Dans Wolfram, le Graal lui-même est invisible pour les non-baptisés - mais la description de l’eau baptismale (" l’eau fait prospérer tous les êtres auxquels nous donnons le nom de créatures. C’est grâce à cette eau que nos yeux peuvent voir. L’eau lave les âmes et les rend si resplendissantes, que même les anges n’ont pas une plus grande splendeur "), suffit déjà pour se convaincre qu’il s’agit moins du baptême chrétien que d’une véritable initiation, l’eau ayant ici plus ou moins le même sens que l’" Eau divine " ou " Eau philosophale " dans l’hermétisme.

p. 155 : le pont de l’épée

Evola interprète ainsi ce fameux passage du chevalier à la charrette, prototype selon nous du conte du Graal. "A cet égard, l’image qui se trouve dans un manuscrit : cheminer sur le fil d’une épée, est fort intéressante. Lancelot atteint le château de son aventure en passant sur le pont constitué par le fil d’une épée. C’est un thème connu par plus d’une tradition, en particulier la tradition iranienne et irano-islamique, qui s’applique soit aux expériences du post-mortem, de l’au-delà, soit à celles de la voie initiatique : le chemin qui mène la sagesse fut déjà comparé par la Katha-upanishad à une marche sur le fil d’un rasoir."

p. 163 : le symbolisme du cheval

"Si le chevalier représente le principe spirituel de la personnalité engagée dans les différentes épreuves, le cheval ne peut être que ce qui "porte" un tel principe, c’est à dire la force vitale plus ou moins maîtrisée par lui".
Voire aussi le commentaire d’une enluminure du Béatus de géronne : enluminure du beatus (2) : la monture.

p. 166 - 167 : la destruction du moi

Evola associe les aventure de Gauvain au château de la merveille à une phase particulière de l’initiation : la mort du moi.

p.173-174 : l’épée du Graal

"Obtenir l’épée ou la ressouder signifie se montrer virtuellement qualifié pour être admis à la vision du Graal [4], pour assumer la puissance de la "pierre de lumière" ou pierre angulaire, donc pour faire ressusciter le "roi". Une première épreuve peut échouer, l’épée peut se briser, et il faut alors la reconstituer à la "fontaine", parcourir un nouveau cycle d’aventures [...] Le héros auquel l’épée a été confiée une fois, éprouve désormais une inéluctable nostalgie. Parsifal dit : "Que proche ou lointaine soit l’heure où il me sera donné de revoir le Graal, jusqu’alors je ne connaîtrai plus de joie. C’est au Graal que vont toutes mes pensées. Rien ne me séparera de lui tant que je vivrai."

p. 180 : La question

"Il n’y a personne qui, en suivant les aventures des héros du Graal jusqu’à la fameuse question n’éprouve la sensation nette, incontestable, que quelque chose, tout à coup, empêche l’auteur de parler et qu’une réponse banale est donnée afin de taire la vraie réponse : car il ne s’agit pas de savoir ce que sont les objets, selon la petite histoire christianisée ou celle des antiques légendes celtiques ou nordiques. Il s’agit de sentir la tragédie du roi blessé et paralysé, et, une fois parvenu à cette réalisation intérieure, dont la vision du Graal est le symbole, de prendre l’initiative de l’action absolue qui restaure."

Notes :

[1] vraisemblablement imputable à l’incapacité des fondateurs de cette mouvance à se relier au courant des mystères chrétien, ainsi qu’à une interprétation littérale des nombreuses légendes rapportant la fin de la manifestation matérielle d’une fraternité : la colombe qui s’élève de Montségur en flamme pour partir vers l’orient en 1244, la légende rapportée par R. Guénon voulant qu’à la fin du XVIIème siècle, les rose-croix se soient retirés en orient. Comme nous l’avons esquissé dans l’article sur Prêtre jean et dans celui sur Steiner, il s’agit ici d’un orient symbolique : le royaume de la lumière originelle. Ces légendes traduisent le fait que la fraternité universelle agit par le biais d’impulsions, qui se retirent à un moment donné et réapparaissent plus tard sous une autre forme.

[2] ed. RozeKruis Pers, Haarlem - 1992, distribué en France par les éditions du septénaire

[3] C’est un point de vue qui oppose Evola à d’autres traditionalistes tels que rené Guénon ou Pierre Ponsoyes qui resteront très attachés non seulement au christianisme mais aussi au catholicisme

[4] Rappelons qu’il s’agit de l’interprétation d’un traditionaliste, qui pense donc que l’essence de l’initiation réside dans la possession d’un savoir secret qui donne le pouvoir spirituel et temporel. Nous reviendrons dans un autre article sur cette épée du Graal



 

Le cortège du Graal et la Sainte Cène.

Tous les continuateurs de Chrétien de Troyes - Wolfram excepté - ont relié le cortège du Graal à la célébration catholique de la Cène et au mystère de la transsubstantiation. Même si la formalisation du rituel complet à été longue à venir, le sang de la lance a pour ainsi dire toujours été identifié au sang du Christ et le Graal a toujours contenu une Ostie. Elle est d’ailleurs déjà présente chez Chrétien, et Wolfram la fait déposer sur son Graal-Pierre par la colombe du saint-esprit.
 

Le sens de la Cène, c’est la consommation du Pain et du Vin, c’est à dire recevoir la nourriture spirituelle, être admis pleinement dans le champ d’activité de la lumière pranique originelle. Il me semble cependant évidant que fêter la sainte Cène suivant la coutume des milieux religieux naturels n’a qu’un sens bien imparfait, voire néfaste. Lors d’une telle célébration, ce n’est pas un afflux du vin de l’Esprit qui se produit, mais une liaison renouvelée avec la hiérarchie de la sphère de la nature de la mort.
 
Chacun doit donc se demander comment, par quelle attitude intelligente, il peut être relié à la lumière pranique Originelle afin qu’elle exerce dans son microcosme une activité régénératrice capable de le conduire à une nouvelle naissance.
Cette orientation intelligente permet au candidat de devenir un chevalier ou, selon un vocable plus moderne, un franc-maçon. La notion de “franc-Maçonnerie” dans son acception originelle, et plus spécialement le mot “franc” c’est à dire libre, ne désigne pas l’individualisme aigu, l’égocentrisme courant du monde. “Etre libre” signifie être en mesure de travailler avec une force véritablement libératrice. Cette fore de liberté, cette Lumière pranique originelle, ce Pain et ce Vin, nous appellent. "Si quelqu’un entend ma Voix et ouvre la porte, J’entrerai chez lui, Je souperai avec lui et Lui avec Moi".
Mais comment parviendrons-nous à ouvrir cette porte ? C’est précisément ce que les récits initiatiques comme le conte du Graal veulent nous enseigner. Car il ne suffit pas de dire "Lumière, viens nous toucher et nous aider dans notre obscurité !", Comme pour faire surgir la lumière par un moyen mécanique. Car vous comprenez que l’obscurité qui a été éclairée mécaniquement reste l’obscurité.
 
Notre ordre existentiel tout entier est appelé dans la langue sacrée "ténèbres". Ces ténèbres et la lumière pranique Originelle ne peuvent jamais être conciliées. Le Chercheur doit arriver à découvrir que son existence tout entière, quelle que soit la manière dont elle est éclairée, est absolument ténébreuse et n’offre aucune perspective. Il erre dans la gaste forêt soutaine.
Et pourtant, il se sait fils de la veuve dame. S’il accepte ce conflit, et rejoint la communauté de la table ronde, alors il ouvre la porte.
 
Cette décision ne lui apportera pas la paix, ni le contact aimant d’un soleil de printemps, elle attirera au contraire une nouvelle série de conflits, toute une série de combats pour le chevalier. Et la libération de la fleur blanche du coeur est une véritable guerre. Dans le conte du Graal, tout comme dans le récit biblique, le chemin de la renaissance comporte quatre phases principales : d’abord, la préparation ; ensuite la célébration du souper ; puis le chemin de Croix (Gauvain) et finalement la résurrection. Dans la seconde phase, la gnose [1] entreprend avec le candidat le processus qu’il a lui-même décidé. Il s’agit d’un combat, d’une attaque dirigée contre l’être naturel tout entier. Ce qui doit être brisé, ce qui doit mourir, c’est la réalité des ténèbres, l’illusion de cette vie. C’est pourquoi le repas du Graal est un repas du soir, un repas de mort [2]. Après la Cène, la racine de l’illusion est détruite, un changement radical a eu lieu dans le candidat. Ce nouvel état est représenté par une jeune fille tenant sur ses genoux un chevalier décapité.
 

Notes :

[1] Je dis “la gnose” et pas “une gnose” car il ne s’agit pas seulement d’une connaissance profonde. Il s’agit d’une radiation de nature électromagnétique qui se manifeste effectivement à la conscience comme conaissance - lumière - mais qui est avant tout force et vie. Comme ce sont ces aspects de force et de rénovation qui sont mis en avant dans ce texte, on parle aussi de prana ou de force pranique i.e. de nourriture.

[2] voire à ce sujet les nombreuses continuations qui rajoutent une procession mortuaire au cortège du Graal



 

La Fraternité du saint Graal

La Fraternité du Saint Graal
 
Les Chevaliers de la Table Ronde
 
Les Frères du Temple
 

Ces trois termes ont trait à une seule et même Fraternité, dont il a été et dont il est toujours question au cours des siècles sous l’un de ces noms et sous bien d’autres encore.
 
La Fraternité du Saint Graal est constituée par un groupe très exclusif d’initiés et de libérés, dont un nombre - quarante-neuf - oeuvre toujours dans les domaines matériels de la dialectique. Lorsqu’une Fraternité précédente s’est entièrement élevée dans le sixième domaine cosmique, un certain nombre de ces êtres restent en arrière dans la nature de la mort. Cela veut dire que leurs microcosmes s’offrent volontairement au service de l’humanité qui souffre et cherche encore.
Leurs microcosmes adoptent une entité née de la nature, dans laquelle l’âme libérée se tient toujours derrière le serviteur, afin de pouvoir accomplir certaines tâches en tout temps et en toutes circonstances. Lorsque, en une région ou un centre habité quelque part sur la terre, la possibilité existe de commencer un travail de délivrance gnostique “de bas en haut”, deux d’entre eux prennent la direction de ce travail et interviennent comme ’grands maîtres du Graal’, jusqu’à ce que le groupe ait trouvé et acquis sa maîtrise propre.
 
C’est pourquoi on rencontre dans toute Fraternité précédente en devenir une activité des “frères et des sœurs du Graal”. On parle ainsi d’une Chevalerie du Temple qui autrefois soutînt, autant qu’elle put, la Fraternité cathare. Et c’est pourquoi, jusqu’à la fin de leur manifestation, le grand maître des Templiers se trouva auprès de la Fraternité des Cathares et fut en même temps et de droit appelé grand maître des Cathares. Il était en effet autant l’un que l’autre.
 
jan van Rijckenborgh
 
tiré du livre "Le triomphe de la gnose universelle" (c) Bibliotheca Philosophica Hermetica - amsterdam 2006


Forum


 

Le cortège du Graal et la sainte Cène - 2

Dans l’article sur le château du Graal, nous avons vu que l’attention du lecteur était attirée sur la notion de l’homme-microcosme. Non pas sur le fait que l’homme soit un microcosme, mais sur le fait qu’il soit au coeur d’un microcosme, l’homme originel déchu, symbolisé par le roi pécheur dans le château du Graal.
En réalité, les images et les métaphores employées dans le conte du Graal s’adressent principalement à votre microcosme.
 

Chaque microcosme possède trois états de conscience. Il est d’abord conscient en tant qu’unité, en tant que système. Nous pouvons alors parler de "conscience cosmique". Il possède ensuite une conscience de la personnalité qui a pris corps en lui. Et il possède troisièmement ce que l’on appelle le "subconscient" dans lequel sont enregistrées toutes les expériences de la conscience cosmique et de la personnalité. Attention cependant à ne pas confondre conscience cosmique et conscience spirituelle. Vous possédez une personnalité impie, preuve d’une conscience cosmique impie, car la personnalité est façonnée par la conscience cosmique. Ces différentes consciences du microcosme sont donc des états substantiels purement naturels.
Les choses sont à voir ainsi : votre conscience cosmique correspond à votre sphère d’existence tout entière. Cette conscience absorbe de la substance primordiale, du prâna, et la transmue. Il se produit alors dans la sphère d’existence un résultat : la formation de la personnalité, nantie d’une conscience qui lui est propre. Le résultat de ces deux opérations s’enregistre finalement dans le subconscient. [1]
Il faut ajouter que ce subconscient sert en second lieu de miroir grâce auquel la conscience comique se fait connaître à la conscience de la personnalité.
 
Le processus que les mystères Chrétiens illustrèrent par la sainte Cène et que Chrétien de Troyes décrivit au travers du cortège du Graal, vise, en premier lieu à amener le subconscient, situé dans le plexus sacré, à un état tout nouveau. Un plexus solaire ainsi changé représente en effet la porte du renouvellement de tout le microcosme.
Au cours de ce processus, la personnalité du candidat est amenée à un état qui permet de commencer réellement le processus de la transmutation, d’ériger une nouvelle personnalité qui pourra, le moment venu, prendre sur elle le travail de l’ancienne (au sujet de cette nouvelle personnalité, voir l’article sur Gauvain).
 
Pour que la lumière de la gnose puisse se réfléchir dans le miroir du subconscient, il faut premièrement que le système microcosmique puisse en avoir un tant soit peu la capacité. Deuxièmement, il faut que le comportement du candidat soit de nature à susciter ce pouvoir réflecteur. Dans son prologue, Chrétien donne des indications sur ce comportement : le Sacrifice de soi, l’abnégation poussée au point où "La main gauche ne sait plus ce que fait la main droite" peut grandement favoriser ce processus. Et à un moment donné, un rayon d’or de la lumière panique originelle pourra pénétrer jusqu’au miroir du subconscient, dont le siège est dans le plexus sacré, à la base du système spinal du feu spirituel.
Cette colonne du feu spinal est représentée par la lance blanche, en tête du cortège du Graal. De la pointe de la lance, d’un point d’attouchement particulier dans la tête, le sang du christ - la lumière pranique - pénètre dans le système et s’écoule tout le long du manche de la lance. La force de la gnose descend effectivement le long du canal central, dans le cordon sympathique droit.
En queue du cortège, on trouve le tailloir d’argent, le miroir du Subconscient.
Le cortège est encadré par deux chandeliers à 10 bougies, symboles de l’activité de l’Esprit-Saint.
Au centre du cortège, le Graal.
 
Ce processus que nous appelons la sainte Cène est caractérisé par sept aspects, sept actes posés par le candidat entraînant sept descentes de force.
Le premier acte libérateur a pour but de soustraire la personnalité dialectique à l’emprise des forces naturelles qui l’environnent de toutes parts. Ces influences sont réduites à un minimum, de telle sorte que le fonctionnement biologique de la personnalité demeure cependant possible.
Les trois descentes de force suivantes ont pour tâche de façonner le Saint Graal. Le Graal oriente l’attention sur la réalisation de l’unité tête-coeur, grâce à laquelle la Lumière pranique originelle peut être retenue dans le système de la personnalité. Celle-ci est, de ce fait, en mesure d’oeuvrer avec une force qui n’est pas de ce monde.
Les 3 aspects suivants concernent le renouvellement de la personnalité entière grâce à la force contenue dans le Graal : le renouvellement des fonctions assimilatrices, le renouvellement du sang et le renouvellement des forces créatrices.
 

Notes :

[1] L’actualisation de l’astrologie que des auteurs tels que Dane Rudhyar ont promulguée, redécouvre en quelque sorte ces différentes consciences et les met en évidence dans le thème astrologique, qui correspondrait à la conscience cosmique. L’astrologie humaniste qui en découle, et qui a pour but de favoriser le développement de la personnalité pour la faire tendre vers la conscience cosmique n’a en revanche qu’un intérêt très limité pour celui qui envisage la libération.



 

Energétique, chemin spirituel et comportement

Dans un de ses articles sur le roman "la quête du Graal" [1], Charles Ridoux fait la remarque suivante :
 

« Il est assez difficile aujourd’hui de comprendre l’insistance avec laquelle la Queste exalte la virginité, qu’ont en partage avec Galaad Perceval et sa soeur (Bohort n’est que "chaste", ayant engendré de la fille du roi Brangorre Elain le Blanc) . On peut, certes, prendre cette exigence dans un sens moral ; mais comment, alors, ne pas être frappé par le violent contraste avec toute la tradition arthurienne, à la suite de F. Lot et de tous ceux qui ont débattu sur le "double esprit" du Lancelot en prose. On a mis en valeur, et à juste titre, l’importance du culte de Notre-Dame dans la spiritualité cistercienne et dans celle des Templiers. La Queste ne manque pas de citer à plusieurs reprises des "messes de Nostre-Dame". En ne retenant ici que l’aspect du problème relatif à la mission de Galaad, nous serions tenté de mettre en rapport l’exigence de virginité de l’Elu avec les conditions qui favorisent l’illumination au terme de la réalisation métaphysique. L’énergie sexuelle retirée à ses fins, légitimes mais purement "terriennes", de jouissance et de procréation est tout entière canalisée vers le haut, entraînant, selon la terminologie hindoue de la corporéité subtile , le réveil de la "kundalini" et sa montée à travers les "chakras", les centres de force, jusqu’au "troisième oeil" et au sommet du crâne. La virginité apparaît alors non plus comme un idéal moral - élevé, certes, mais en conflit avec l’éthique chevaleresque et les tendances de la nature humaine - mais comme la condition pour ainsi dire "technique" d’une réalisation spirituelle, de fait hors du commun mais en principe ouverte à tous. »
 
Comme nous l’avons montré dans notre article sur Galaad et la violence, la voie prônée par le texte de "la quête du Graal" aboutit, sous couvert de spiritualité, à la barbarie. Mais, grâce à la remarque de Ridoux, on constate qu’à l’arrière plan de la voie spirituelle, il y a un processus énergétique de transformation de la conscience (en réalité, une aspiration spirituelle qui ne se concrétise pas par un tel processus, ce n’est qu’une chimère). Différentes voies conduisent à différents processus qui conduisent à différents résultats. Ces résultats ne sont absolument pas équivalents. Autrement dit, contrairement à ce que l’on entend souvent, nous ne nous retrouvons pas tous "en haut" quel que soit le chemin suivi [2].
Dans les récits du Graal, on distingue clairement deux processus différents :

- Celui qui est décrit par Chrétien et Wolfram utilise en premier lieu la force de Kundalini du coeur, symbolisée notamment par Blanchefleur qu’il faut délivrer du château assiégé. Dans le Parzival, Wolfram insiste beaucoup sur le fait que c’est en se reliant à cette force - en pensant à Condwiramour - que Perceval triomphe de ses adversaires.
La caractéristique de ce processus est la non-violence (entre autre, celle des héros du récit) ainsi qu’un comportement de vie particulier :
Dieu est charité, et quiconque pratique la charité vit en Dieu et Dieu en lui nous rappelle Chrétien [3].
Les tenants de cette voie connaissent la dualité du monde, mais sont à même, par leur comportement, de changer le mal en bien :
 
Vilenie et noblesse se rencontrent à la fois en l’homme
en qui la fermeté de l’âme s’associe avec son contraire ;
tout comme voisinent dans le plumage de la pie deux couleurs opposées.
Un pareil homme pourtant peut encore se réjouir ;
car il y a deux parts en lui,
celle du ciel et celle de l’enfer.
Mais celui qui s’abandonne à la déloyauté est tout noirceur
et n’aura jamais d’autre teinte que celle des ténèbres.
Au contraire, l’homme dont les pensées sont constamment droites
ne perdra jamais rien de sa blancheur. [4]

 

- Le processus décrit par les bénédictins et les cisterciens (notamment Perlesvaux et la queste), quant à lui, est fondé sur la force de kundalini du bassin, réveillée par l’ascèse mystique. Sa solution au problème de la dualité bien/mal est la violence. Quelques contemporains des récits du Graal illustrent ce phénomène de manière parlante : Bernard de Clairvaux auteur du "tuez nous ces petits renards qui saccagent les vignes du seigneur", fondement de la lutte (armée) contre le catharisme [5], "Saint" Dominique, père de l’inquisition.
On pourra consulter sur ce sujet toute la dernière partie du livre de François Favre sur Mani qui examine la question à partir de la vie d’Augustin.
 

Notes :

[1] La Queste et le zodiaque - La mission de Galaad et la symbolique astrologique publié en 1988 et accessible sur http://cura.free.fr/xv/13ridou1.html

[2] Ce phénomène est aussi décrit dans les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix où nombreux sont ceux qui arrivent dans le Temple du jugement, mais bien moins nombreux ceux qui passent la porte

[3] le conte du Graal v47-52

[4] première lignes du Parzival. On notera la ressemblance avec les propos de Jacob Böhme

[5] Anne Brenon, Archipels Cathares (c) 2000 Dire éditions



 

Le fil du rasoir

La perception claire du bien et du mal, le discernement, est une qualité essentielle pour qui veut parcourir la voie initiatique. Car celui qui marche sur cette voie marche sur le fil du rasoir.
 

Cet aspect est illustré dans les manuels d’initiation par les constants retournements auquel doit faire face le candidat. Ce qu’il prenait pour la lumière se change fréquemment en ténèbres et ce qu’il avait rejeté se révèle finalement la clef du salut.
Ainsi, dans "l’Ange à la fenêtre d’Occident" de Gustav Meyrink, le héros décide de réorganiser toute sa vie en fonction du fer de lance qu’il a découvert :
 
« Le coffret est "dans l’ordre", il est "orienté" ; mon bureau, ma chambre, toute mon existence, vont au hasard de-ci, de-là, ne correspondant pas à une orientation délibérée, et je n’en savais rien jusqu’à aujourd’hui ! [...] Donc, c’est décidé au nom de Dieu, demain "j’orienterai" ma chambre "selon le méridien" »
 
Mais à la fin du roman, cette boite se révèle être un piège, associé à Isaïs la noire :
 
« Ne vous est-il pas en effet venu à l’esprit qu’il existe une certaine analogie entre ce coffret et la robe terrestre qui habille notre bien aimée princesse noire ? »
 
Dans les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix, le héros passe sans cesse de l’affiction à la joie et ce qu’il prend pour des punitions qui lui sont infligées se révèlent finalement être des bénédictions. Il en va de même dans les romans du Graal de Chrétien et Wolfram [1] :

- Kundrie la sorcière hideuse qui maudit Perceval est aussi d’une grande noblesse, une messagère du château du Graal.
- L’orgueileuse de Nogres insulte Gauvain sans relâche et pourtant, elle est sont initiatrice et le guide d’épreuve en épreuve jusqu’à la victoire. Elle change alors du tout au tout et accepte de l’épouser. [2]
- Le chateau de la merveille, avec ses trois épreuves et la salle magique au sommet de l’escalier en spirale ressemble à s’y méprendre au temple de l’initiation des Noces Alchimiques. Mais c’est aussi le chateau construit par le mage noir Klinshor
 
Les maîtres eux-mêmes utilisent tout un ensemble d’artifices afin de placer le héros dans une tension psychologique extrème. Ainsi, le sage Trévizent avouera à Perceval qu’il lui a menti lors de sa première visite, quand aux mystères du Graal, afin de le pousser à la limite ( Pazival livre XVI).
La révolte du Héros, qui semble folie, est finalement le feu purificateur qui va brûler tout l’ancien dans son être :
 
Mais Perceval parle tout autrement... [3] (chrétien de Troyes)
"Que je sois Maudit" s’écrie Pazival, "Qui est-il ce Dieu tout puissant ? S’il avait le moindre pouvoir, nous ne serions pas ainsi couverts de honte ! En vérité, il doit être bien faible. Ainsi, je renonce à le servir. Qu’il me haïsse, je braverai sa haine (Parzival livre VI)
 
Wolfram avait pourtant bien prévenu ses lecteurs que suivre ce chemin mobiliserait toutes leurs qualités :
 
« Celui qui veut tirer profit des enseignements de ce livre ne doit pas s’étonner que des éléments contraires y soient mis en lumière. Il doit apprendre tantôt à fuir, tantôt à poursuivre, tantôt à éviter, tantôt à affronter, tantôt à blâmer, tantôt à louer. C’est seulement en celui qui appliquera à fond toutes ces possibilités que la sagesse s’épanouira. »
 
Jan Van Rijckenborgh quand à lui commente :
 
« La porte est étroite, aussi est-il exigé de l’élève un comportement aux principes rigoureux et sévères, non par pénitence, non pour forcer la lumière dans un état du sang encore obscur, mais comme une clé donnant accès à l’autre règne. La voie est étroite, non pas pour que vous ne passiez qu’à grand peine ou pas du tout, mais parceque la voie étroite est la signature du chemin. Mais pour celui qui démontre le nouveau comportement, le chemin étroit devient aussi large que l’aurore. »
 
Et chrétien de Troyes l’illustre par une image qui a marqué les consciences : un pont constitué d’une épée sur le fil de laquelle le héros doit passer pour entrer dans l’autre monde. [4]

Notes :

[1] Ce qui n’est pas le cas dans bon nombre de continuations ou dans la "queste du graal" où le héro suit une ligne de conduite unique et uniforme. Tout écart est un signe de faiblesse, un péché à expier. Il faut reconnaître que celà rend la lecture plus facile

[2] L’épreuve du Gué périleux trouve d’ailleurs son pendant dans l’ange à la fenêtre d’occident : Lipotine offre au héros une méthode d’initiation qui est en fait mortelle. Il se montre très surpris en voyant qu’il a survécu : "Celui qui ayant osé et réussi celà est encore vivant dit Lipotine stupéfait, celui-là a vaincu la mort"

[3] Voir le détail sur ce passage à la fin du premier article sur le mystère du sang

[4] Le chevalier à la charette



 

Le joug de saturne

Dans son Parzival, Wolfram von Eschenbach fait de nombreuses références aux connaissances astrologiques, allant même jusqu’à dire que l’histoire du Graal a été lue dans les étoiles par l’arabe Flégétanis  [1].
 

Un astre qui revêt une importance toute particulière dans ce récit, c’est Saturne. En effet, la blessure d’Amfortas, le roi pécheur, est liée à Saturne. Ainsi, la force qui tue l’homme supérieur est la force de Saturne incarnée dans la lance. Les caractéristiques de la lance nous le rappellent : blanche et froide comme le givre, et Wolfram explique clairement que la blessure "sent les fluctuations de cet astre néfaste" et que lorsqu’il est à son zénith, la douleur devient si forte qu’il faut replonger la lance dans la plaie pour l’apaiser.
 
Après tout ce que nous avons vu sur les aspects microcosmiques du conte du Graal, cela n’est pas très surprenant. En effet, Saturne est traditionnellement le maître de la matière et la cause de tous les processus de cristallisation. En tant que tel, il est du point de vue négatif, la force d’obstruction, de durcissement et de corruption. Du point de ue positif, il est la force formatrice du squelette, qui structure l’homme.
Il est donc fortement lié à l’emprisonnement et à la déchéance du microcosme. Mais ce qui est plus étonnant ; c’est qu’à partir de sa visite au château du Graal, Parzival semble être accompagné par la force de Saturne, qui le guide d’aventure en aventure  [2]. Ainsi, lorsqu’il quitte le château du Graal, Parzival s’arrête à l’ermitage désert de Trévizent et s’empare d’une lance multicolore, référence à Saturne :  [3]. "Je la pris seigneur, et depuis lors j’ai, grâce à elle, acquis beaucoup de gloire" avouera Parzival. [4]
On peut également attribuer à Saturne les scènes de neige : la vision de trois gouttes de sang sur la neige et finalement, quatre ans et demi et trois jours plus tard, l’arrivée chez l’ermite Trévizent, le lendemain du vendredi saint (donc samedi, jour de saturne), sous la neige.
 
Toutes ces tribulations ont été faites sous le joug de Saturne, car Saturne a aussi pour tâche de manifester tout ce que nous créons : c’est le « Révélateur ». C’est pourquoi on le représente comme « l’homme à la faux et au sablier », comme le hiérophante de la mort. En effet, c’est lui qui, au moment psychologique, révèle au grand jour toutes les valeurs de l’homme naturel, tout ce qu’entraîne l’instinct du moi, tout ce qui nourrit la vie inférieure. Saturne est le Temps - Chronos - qui dit de façon impérative : " ici, maintenant, et pas plus tard. "
 
Mais Saturne peut aussi être l’Initiateur !
Celui qui suit le chemin du véritable renouvellement et se remet en accord avec la grande Loi Universelle de la Vie, découvre, à la fin, que Saturne est le révélateur de tout ce qui devient nouveau en lui : les valeurs impérissables ancrées au plus profond de l’Ame. Saturne, l’envoyé de la mort de la nature corruptible, devient donc le Héraut de la résurrection de l’homme incorruptible.
 

JOFRA : La porte de Saturne
JOHFRA : La porte de Saturne

Notes :

[1] Nom que l’on peut traduire justement par astrologue

[2] La ténacité, qui est d’ailleurs une des caractéristique première de Parzival, était au moyen-âge une qualité octroyée par Saturne

[3] Dans l’alchimie du Moyen-âge, on appelait Saturne le multicolore, à l’esprit doux et froid comme la glace

[4] Parzival, livre IX



 

Le fils de Caïn

Que ce soit dans le conte du Graal de Chrétien de Troyes ou dans le Parzival de Wolfram [1], Perceval appartient à la "lignée du Graal", il est directement rattaché au roi pécheur par les liens du sang. Mais, dans son Titurel, Wolfram va plus loin en donnant toute une généalogie des rois du Graal et en faisant remonter l’ascendance de Parzival jusqu’à Mazadan.
 

Mazadan, comme plusieurs universitaires l’on remarqué signifie "Fils d’Adam" et renvoie plus précisément à Caïn [2]. Ainsi, les rois du Graal seraient les fils de Caïn [3] ; voilà qui est curieux : Les rois du Graal, modèles de vertu, seraient les descendants de Caïn le meurtrier.
Mais si les catholiques ont fustigé Caïn, Il n’en va pas de même pour les gnostiques, qui voient dans le mythe de Caïn et Abel la description de deux types humains [4].
 
Selon cette conception, Caïn est l’homme en qui la Conscience de l’Esprit, le souvenir de l’Esprit originel d’avant la chute, est la plus accentuée. C’est un fils du feu. Abel, quant à lui, est l’homme en qui la conscience de l’âme est la plus accentuée, l’homme qui se sent le plus relié à l’élément lumière. [5]
L’homme Caïn est, par conséquent, le pionnier redoutable, dynamique et plein de feu, conscient de ses immenses pouvoirs spirituels et cherchant à les développer. L’homme Caïn approche de ce grand homme qui, jadis, s’exprimait dans l’Ordre divin en tant qu’autorité.
Abel est, par nature, un homme-âme. Il vit dans la lumière et sous la loi de la lumière. La seule chose qui freine Abel, c’est qu’il se contente de la lumière, qu’il n’éprouve pas le désir du feu. C’est pourquoi Abel reste un enfant, et son développement futur pourra être extrêmement lent. A quoi pourrait-il encore aspirer ? Où pourrait-il séjourner de mieux ? Son sang ne lui parle-t-il pas, à chaque battement de son coeur, de l’amour de Dieu ? Ne voit-il pas devant lui les brebis qui lui donnent ce qu’il désire pour ses besoins ? Non, ce n’est pas un égoïste. Son âme déborde de reconnaissance ; et son premier soin est de faire un sacrifice de ses richesses à son Dieu, en action de grâce.
Caïn apprend difficilement cette leçon. La piété n’est pas son fort. Dévotion, soumission religieuse spontanée, l’embarrassent, le rendent nerveux. Il se sent intérieurement trop grand pour cela : c’est trop puéril. Caïn veut bien offrir un sacrifice, mais debout, le corps droit, comme quelqu’un qui détient une autorité. Caïn n’a jamais appris à prier. Il vit dans une illusion, dans l’illusion de la grandeur, dans l’illusion de l’autonomie. Cette illusion amplifie son animosité envers Abel, le primaire, le simple, qui n’a aucun problème. Et quand son offrande n’est pas acceptée, Caïn est courroucé, son visage change, se décompose sous l’effet d’une douleur irrépressible. Il décide donc de renier sa propre conscience de l’âme, de rejeter l’activité de son âme, de refuser la Lumière christique. C’est ainsi que, dans un accès de colère, il tue Abel en lui. A l’appel divin, il répond : " Suis-je le gardien de mon frère ? " La loi de l’âme, l’activité de l’âme ne l’intéressent pas. Il n’est pas un enfant, il est un homme. [6]
 
Mais l’homme qui tue la lumière de l’âme se perd lui-même. Il croit cultiver ses facultés supérieures, mais sombre dans la confusion. Le champ qu’il défriche ne lui donne pas de fruits.
Caïn en vient à faire un retour sur lui-même, il découvre que son refus de l’âme, son manque de véritable piété ont causé sa chute et il comprend en même temps qu’il ne peut pas non plus renoncer à sa conscience spirituelle. : " Mon péché est trop grand pour qu’il me soit pardonné". Il se croit désespéré, pourchassé, passible de mort. Mais dans sa misère, Dieu lui tend la main. Il définit pour l’homme du type Caïn un chemin de développement particulier. Il lui donne un sauf-conduit pour l’éternité et le marque du signe de l’inviolabilité :
 
" Si quelqu’un tuait Caïn, Caïn serait vengé sept fois. Et le Seigneur mit un signe sur Caïn pour que quiconque le trouverait ne le tuât point. puis Caïn s’éloigna de la face du Seigneur et habita dans la terre de Nod, à l’est d’Eden. "
 
Ce pays de Nod, à l’est d’Eden, évoque immédiatement la résurrection. Il faut considérer le pays de Nod comme le symbole de la résurrection de l’âme, résurrection en parfaite concordance avec la nature spirituelle intérieure propre à Caïn. Le feu et la lumière sont mis en équilibre, selon leurs lois et leurs forces. Un nouvel état de l’âme est éveillé à la vie par grâce divine : un état de l’âme donnant à l’esprit la possibilité de déployer parfaitement ses pouvoirs. C’est pourquoi il est dit : "Caïn connut sa femme ; elle conçut et enfanta Hénoch. Il bâtit ensuite une ville et lui donna le nom de son fils Hénoch". Hénoch signifie littéralement "initiation ".
Caïn parvient à l’initiation. Ce qu’il cherchait, en recommençant mille fois et inlassablement son travail, et qu’il ne trouvait jamais, lui est à présent offert. Il découvre le chemin menant vers le haut. Tandis qu’Abel en reste à méditer tranquillement dans son âme et se contente d’aimer Dieu, Caïn avance de force en force, marqué en son âme du signe de l’inviolabilité.
 

Notes :

[1] Mais aussi chez la plupart des continuateurs

[2] Voir notamment Jessie L Weston, "The Quest of the holy Grail", Franck Cass, 1964. Sur Jessie L. Weston, on pourra consulter également l’article sur son "From ritual to romance"

[3] Une autre interprétation consisterait à reprendre le nom d ’Adam en lettres hébraïques : ADM qui représente toute l’humanité. Ainsi, tout homme est un Perceval et donc potentiellement un roi du Graal

[4] Une conception reprise par beaucoup d’ésotéristes

[5] On retrouve ici un phénomène que l’on peut observer quotidiennement : l’influence cristallisante de la lumière, qui donne la forme (pensez aux plantes, qui sont comme une cristallisation de forces éthériques) par opposition à la chaleur qui donne la fluidité et le mouvement, le dynamisme.

[6] On retrouve aussi cet aspect au début du conte du Graal avec l’épisode de la dame à la tente où l’on voit la conscience de l’âme tyrannisée par l’impétuosité de l’esprit de feu



 

Mystères Occultes - Mystères Gnostiques

Tous les commentateurs du Graal ont tenté de justifier l’échec de Perceval au château du Graal (voir "un roman de l’échec"), chacun cherchant à déterminer la juste ligne de développement qui conduit au Graal.
 

Cela démontre que, même interprété de la manière ésotérique la plus subtile, le conte du Graal a été traité comme un mystère occulte.
Un mystère occulte propose un développement progressif, jusqu’à un certain but final (comme l’évolution d’une petite graine en plante, puis en fleur et enfin en fruit), tout en restant dans notre ordre naturel [1].
Mais selon nos hypothèses, le conte du Graal a trait au transfigurisme. Le Mystère transfiguristique est plus compliqué. Il ne propose pas un développement, basé sur la personnalité ordinaire, ou sur un Soi supérieur, un être aural, mais implique l’anéantissement du Soi supérieur et du soi inférieur selon la nature. Une transfiguration totale du microcosme tout entier, avec un nouveau firmament et une nouvelle personnalité sur la base d’un atome originel.
 

Notes :

[1] Les aspects subtils du monde n’ayant rien de spirituels, il s’agit simplement des aspects "conscience-énergie" du monde



 

La reine Belacane

" De là, il se rendit au royaume de Zazamanc. Il y entendit tous les habitants pleurer la mort d’Isenhart, qui avait péri en combattant pour l’amour d’une dame. C’est Bélacane, la douce et loyale dame, qui avait été la source de son tourment."
Ainsi commencent les aventures de Gamuret en orient [1]. Cette reine Bélacane, assiégée au milieu de sa cité circulaire par les huit armées noires et les huit armées blanches nous renvoie, par la sonorité de son nom, à l’image du Pélican.
 

Cette image du Pélican, qui arrache des morceaux de son propre coeur pour en nourir ses enfants, est une grande image christique du Moyen-âge.
Dans le folklore du sud de la France, on trouve la légende suivante, attribuée aux bonshommes cathares :
 
Il y a un oiseau, nommé le pélican, lumineux comme le soleil, et qui le suit dans sa course. Cet oiseau eut des petits, et lorsqu’il les laissait au nid pour aller accompagner le soleil, une bête venait qui les démembrait et leur coupait le bec. Et quand le pélican revenait à ses petits et qu’il les trouvait ainsi démembrés et amputés, il les guérissait. Comme cela arrivait fréquemment, le pélican imagina de dissimuler sa clarté et de se cacher parmi ses petits, et que quand la bête viendrait, il la prendrait et la tuerait, ce qui fut fait. Et c’est ainsi que furent délivrés les petits du pélican. Et de la même manière Dieu avait fait les créatures et le dieu mauvais les détruisait, jusqu’à ce que le Christ dépose ou voile sa clarté quand il prit chair de la vierge Marie. Il prit alors le dieu mauvais et le plaça dans les ténèbres de l’enfer, et depuis ce jour il ne peut plus détruire les créatures du Dieu bon [2].
 
Ce mythe est explicite : le Pélican représente la lumière solaire de la Gnose, la Force de Christ. Les enfants du Pélican, c’est l’humanité qui tente de se relier à cette force, mais est toujours à nouveau mutilée et tuée par la force du démiurge, le " dieu mauvais ". Mais par le sacrifice de Christ, les enfants du Pélican seront sauvés et la bête liée, c’est-à-dire que les influences astrales de la sphère reflectrice [3] sont neutralisées pour le candidat qui se relie à la force de la Gnose. Ce symbole du Pélican sera repris au 17ème siècle par la Rose-Croix, puis par la Franc-Maçonnerie.

Dans certains textes de l’époque, le fameux sigle I.N.R.I [4] était lu : Ignis Naturae Renovator Integra (le feu de la nature qui renouvelle tout).
 

Notes :

[1] Parzival, livre I

[2] cité par Jean BLUM, in : Les Cathares ont écrit, Ed Ferrières

[3] Terme introduit par Jan Van Rijckenborgh pour désigner l’ensemble du champ astral planétaire. L’épithète "réflectrice" précise que ce champ n’a rien de spirituel, mais qu’il n’est que le reflet des activités, désirs et pensées de l’humanité.

[4] Jésus Nazaréen, Rois des Juifs, pancarte fixée à la croix du supplice d’après la bible



 

Deux visions

Autour de la notion de microcosme

Dans son livre sur le Graal et le neuvième siècle, l’anthroposophe W.J. Stein oppose les versions de Chrétien de Troyes et de Wolfram von Eschenbach autour de la notion de Microcosme :
« Nous possédons deux versions du conte du Graal : celle de Chrétien de Troyes et celle de Wolfram von Eschenbarch. Leurs versions sont différentes car leurs points de vue sont différents » dit-il.
 

« Chrétien de Troyes tire son savoir du comte Philippe d’Alsace, dont le père Dietrich était dépositaire d’une relique du saint sang. Le sang du Christ est ce qui inspire Chrétien de Troyes [1] et dans son conte, il a représenté l’aspect microcosmique du processus. C’est pour cette raison que Rudolf Steiner disait que l’arrivée au château du Graal, la pénétration dans les mystères du corps humain qui sont révélés à l’âme qui fait l’expérience du microcosme ne sont décrit nulle part de façon aussi magnifique que dans le poème de Chrétien de Troyes.
La version de Wolfram est assez différente. En effet, Wolfram ne tire pas son savoir d’une relique du saint sang mais via Kyot, de Flegetanis, en possession de la sagesse des étoiles. Le livre dont Wolfram s’inspire n’est pas un livre terrestre, mais le livre des étoiles. Il est peut-être significatif que Wolfram mentionne explicitement qu’il ne sache pas lire. Que sa légende du Graal fut transmise de manière orale ou écrite, sa source profonde est l’écriture des étoiles.
Ainsi, lorsque le poète décrit ce que les habitants du château du Graal endurent, il le décrit d’un point de vue macrocosmique. Il décrit cela en relation directe avec les constellations. Mais ce mystère reste caché jusqu’à la seconde visite de Perceval au château du Graal. »
 
Et Stein de nous décrire les relations entre la quête du Graal, les saisons, le retour du Printemps et le mouvement des planètes. Pourtant, quiconque possède des rudiments d’alchimie sait bien que lorsque les textes parlent des planètes, il n’est pas fait référence à des faits astronomiques, mais à des transformations intérieures.
Car, comme nous l’avons évoqué dans l’article sur le château du Graal l’association Microcosme = corps humain est totalement fausse et entraîne, pour ceux qui tentent de suivre l’injonction des manifestes de la Rose-Croix : "L’homme doit comprendre pourquoi il est appelé microcosme" les plus grandes confusions.
Qu’est-ce donc qu’un microcosme ? Sous ce terme, petit univers, on désigne la manifestation de l’home divin originel. Mais qu’en est-il en ce qui nous concerne ?
 
Un microcosme est un champ magnétique complexe de forme sphérique, d’environ 18 mètres de diamètre [2]. Lorsque nous examinons cette sphère à une certaine distance, notre attention est attirée tout d’abord par ce qu’on appelle l’être aural. Cette couche extérieure est de composition septuple et nous y trouvons un système magnétique, c’est à dire un ensemble cohérent de points magnétiques. L’être aural est également en possession d’un noyau atomique qui forme, avec le système de points magnétiques, une unité plus ou moins consciente. C’est cette conscience que nous désignons sous le terme de soi-aural ou âme aurale et que, dans l’article "la blessure parmi les hanches", nous avons associé au roi pêcheur.
La sphère du microcosme laisse dans sa partie intérieure un vide que nous pouvons désigner comme le champ de manifestation. Au coeur même de ce champ se trouve un second noyau atomique, la Rose de la tradition rosicrucienne, la princesse Blanchefleur, l’âme latente inconnue. Ce principe du coeur n’entretient actuellement aucun rapport avec l’âme aurale. Des lignes de forces partent bien de l’être aural vers l’intérieur, le champ de manifestation est bien rempli de fortes vibrations continuelles, mais la rose reste sans réaction, elle dort [3]. Par conséquent, nous voyons qu’il n’est question de vie effective que dans le soi-aural.
 
Il faut toutefois comprendre ce que l’on entend par ’vie’ du soi aural, car il s’agit d’un processus bien étrange et nous ne connaissons pas ce genre de vie dans nos forme d’existence. La vie du soi-aural n’est ni minérale, ni végétale, ni animale et encore moins supra-humaine. L’état qui se rapproche le plus de la conscience du soi-aural est l’état de conscience d’un élémental. C’est une conscience qui est le résultat de la collaboration de forces magnétiques et qui est claire ou terne, forte ou faible, bonne ou mauvaise, en accord avec les processus qui, soit de l’extérieur, soit de l’intérieur, influencent la sphère. C’est une conscience sans réactions psychologique profonde, personnelle, donc parfaitement neutre, automatique. Puisqu’il s’agit d’une conscience automatique, il est clair que si le microcosme veut vivre au sens supérieur du mot, il doit posséder un être âme qui le guide. Or pareil être âme ne se trouve pas dans le microcosme que nous venons de vous décrire.
 
Dès lors, le sens de la quête, pour nous qui avons étés littéralement greffés dans ce microcosme, apparaît clairement : "comprendre pourquoi l’homme est appelé microcosme", guérir le roi pêcheur et redonner vie à la terre gaste, à ce microcosme que l’on ne peut pas qualifier de vivant et qui pourtant n’est pas mort.
Si la greffe prend, on ne peut pas dire que l’organe devient un homme (et donc de même on ne peut pas dire que nous devenons des créateurs, des intelligences créatrices), mais il devient une partie d’un tout plus vaste dont il permet la vie. Si la greffe ne prend pas - si l’être humain n’accomplit pas sa tâche - l’organe reste un bout de viande et il meurt. On essaye alors de le remplacer par un autre.
 

Notes :

[1] Ces propos n’engagent que Stein, et ne sont soutenus par quasiment personne

[2] Ce n’est donc pas l’aura

[3] Et ceci n’est pas sans rappeler le conte bien connu de "La belle au bois dormant". Curieusement, les frères Grimm, dans leur introduction à leur recueil de contes, commencent tout comme Chrétien de Troyes par la parabole du semeur


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La prière des noms de Dieu

« Perceval lui donne son accord et l’ermite lui enseigne à l’oreille une prière qu’il lui fait répéter jusqu’à ce qu’il la sache. Cette prière contenait bien des noms de Notre Seigneur, les meilleurs et les plus terribles, ceux que ne doit prononcer une bouche d’homme qu’en péril de mort. Une fois qu’il la lui eut enseignée, il lui interdit de la prononcer en aucun cas, sauf en grand péril. "Je n’y manquerai pas seigneur " dit-il. » [1]
 

C’est là le dernier épisode du conte du Graal concernant Perceval, toute la suite du roman rapportantles aventures de Gauvain. Il a donc fallu, pour de nombreux commentateurs, expliquer en quoi la connaissance de cette liste des noms de Dieu peut constituer l’aboutissement de la quête du Graal.
Paule Le Rider [2] rappelle quant à elle que de telles prières n’avaient rien d’exceptionnel au moyen-âge, et il se peut bien qu’elle ait raison [3]. On trouve déjà dans l’Ancien Testament des sentences du type : " Et il se fera, que quiconque invoquera le Nom de Seigneur, sera bienheureux. "(Joël).
 
Mais même si cette prière des noms de Dieu n’à rien d’incroyable dans le contexte du conte du Graal, elle renvoie néanmoins à un fait spirituel tout à fait grandiose, qui a tellement marqué les consciences que les Saint Noms sont invoqués à tord et à travers dans le monde entier. Les anciens initiés parlaient du Nom inexprimable de Dieu, un Nom qui se composait exclusivement de consonnes [4] et les anciens mystères nous rapportent que prononcer ce Nom n’était possible que par ceux-là qui avaient appris comment le prononcer.
 
S’il vous arrivait de chercher l’exacte image sonore mantramique du Nom inexprimable de Dieu, nous pouvons vous dire avec certitude, que vous pourriez chercher indéfiniment sans jamais la trouver. Car nous sommes si familiarisés avec la fonction du larynx et les pouvoirs créateurs qui y sont reliés, que dès que nous pensons "prononcer", nous pensons à la voix et au larynx.
Peut-être pensez-vous alors que ce nom de Dieu est une image-pensée. En effet, une pensée peut-être projetée ou envoyée. Ou bien pensez-vous à une série de sentiments que l’homme peut développer sans que le larynx y prenne la moindre part active. Mais ce n’est pas en ceci non plus que gît le secret de la prononciation du Nom inexprimable du Seigneur.
Il s’agit, en cette circonstance, d’un " état d’être ", d’une réalité de vie, qui doit être atteinte et réalisée. Il s’agit, en ce qui vous concerne, de la somme totale de votre état de vie à un moment déterminé de votre existence, d’un comportement de vie. Le personnage de Perceval dans le conte du Graal figure cet état : lorsque l’homme a traversé beaucoup d’épreuves et que son être a été suffisamment purifié, son être entier engendre, comme résultat global, un son déterminé, une vibration déterminée.
 
Eh bien ! Ce ton, cette vibration, c’est la prononciation du Nom inexprimable de Dieu. Ce qui émane de la profondeur la plus profonde de notre être, peut-être l’invocation du Nom du Seigneur.
Si cette chose dépendait de nos pensées, ou de nos sentiments, ou de nos paroles, qu’au long des temps nous faisons résonner dans l’espace, nous aurions déjà, pour le moins, cueilli toutes les étoiles du ciel.
Mais il n’en va pas ainsi : car l’être tout entier doit devenir conforme à ce que l’exigence demande d’un candidat se trouvant sur le Chemin libérateur. L’élève y satisfait-il, alors la vibration de base vient d’elle-même.
 

Notes :

[1] Le conte du Graal, v6481-6492

[2] "Le chevalier dans le conte du Graal" - SEDES 1978

[3] Dans ses notes à l’édition de la pléiade, Daniel Poirion précise que le nombre de noms de ce type de prières varie suivant les traditions : 56 ou 72 noms. Ces chiffres fournissent bien sûr une indication Kabbalistique : ce n’est pas hasard si on trouve déjà ce chiffre 72 dans les tout premiers messages chrétiens tels la fameuse inscription d’Aberkios.

[4] On parle aussi des sept lettres du nom de Dieu. Seules les quatre consonnes sont connues : JHVH et il faut trouver les trois voyelles qui permettent de prononcer ce nom afin qu’il acquière toute sa puissance


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Premières aventures de Gauvain

A la moitié du récit, le conte du Graal quitte Perceval pour suivre les aventures de Gauvain. La cassure est d’autant plus brutale que les premières aventures de Gauvain sont loin du merveilleux et du grandiose des dernières rencontres de Perceval. Elles se caractérisent notamment par des aspects frivoles (Gauvain au service d’une gamine, Gauvain comptant fleurette à la femme de son ennemi) et honteux (Gauvain pris pour un marchant roublard, pour un chevalier peureux, Gauvain surpris dans les bras d’une femme insultée par sa faute...) [1] qui rendent la lecture de ces passages désagréable car non seulement ils ne sont pas portés par un souffle épique, mais ils nous renvoient qui plus est à toutes les petites situations honteuses de notre vie.
 

On retrouve bien là un des aspects de la force-lumière qui se met à agir dans le candidat en qui l’âme nouvelle est née [2] : Il s’agit de l’aspect purificateur, qui replace le candidat devant les fautes du passé et en détruit les traces magnétiques.
A cette étape de l’apprentissage, il arrive en effet que se manifeste dans le microcosme un courant magnétique sortant appelé "l’occident" qui évacue et anéantit les forces et valeurs périmées, donc toutes les puissances dont le candidat s’est dissocié. Mais le passé ressurgit constamment, parfois sous des formes très actuelles au cours de la lutte pour la vie. Tant que vous n’avez pas complètement perdu votre moi, le passé dialectique [3] reparaît à la fenêtre de l’occident, le plus souvent sous l’apparence d’un renouveau, parce que le moi ordinaire, au cours de ses réflexions méditatives, rêve encore à des chimères.
C’est le phénomène décrit de manière allégorique par Gustav Meyrink dans le roman L’Ange à la fenêtre de l’occident : Si vous pensez au personnage de John Dee, vous comprenez pourquoi l’ange du destin lui apparaît à la fenêtre de l’occident pour le conduire à sa perte. Ne laissez jamais rentrer le passé ! Si c’est le cas, vous suivrez votre destin dialectique, qui vous promet de l’or... mais vous cause des souffrances infinies.
Il y a aussi dans le microcosme un courant magnétique entrant appelé "l’orient". Ce que vous êtes, ce que vous attirez, entre en vous par là ; ce avec quoi vous êtes en équilibre, en harmonie, et qui ne saurait changer ni votre condition, ni votre état d’être, ni, selon la devise de Gauvain [4], votre "nom". Cependant, tout ce qui frappe à la porte de l’occident ne peut plus entrer par l’orient si vous avez élevé votre état d’être bien au-dessus. Ainsi, la vibration de lumière de l’orient détermine la vibration du microcosme entier.
 
Ces premières aventures de Gauvain décrivent ce double phénomène, à la fois d’épuration des forces du passé et de préparation intérieure. Cette préparation intérieure se fait au travers de la découvertes de trois forces fondamentales :
- tout d’abord, la nouvelle volonté, représentée comme une enfant (la pucelle aux petites manches) malmenée par sa soeur : l’ancienne volonté naturelle. Cependant, cette nouvelle volonté est reconnue par Gauvain, qui non seulement fait triompher ses couleurs (l’écarlate) mais lui jure aussi fidélité : "Il faudrait que je sois un vieillard aux cheveux blancs, jeune fille, pour refuser de vous servir [...] N’en doutez pas, belle amie, jamais je ne vous oublierai, si éloigné que je puisse être de vous" . Cependant, comme le montre l’épisode de la biche blanche [5], ce premier pouvoir n’est pas suffisant.
- Le deuxième aspect est celui de l’amour, représenté par la soeur du roi d’Escavalon. Contrairement à l’idée préconçue, ce pouvoir n’est pas associé au coeur, mais à la tête (la scène se passe en haut d’une tour) et en réalité, au nouveau penser, symbolisé dans le récit par un jeu d’échec géant.
- Le troisième pouvoir est celui de la sagesse : "li sages vavasors" - comme dit Chrétien, qui interrompt la trame de la quête de Gauvain avec le passé( pas de combat contre Guinganbresil) et marque le début de la reconstruction du système entier : la quête de "la lance dont la pointe pleure des larmes de sang clair"

Notes :

[1] Une mauvaise interprétation de ces passages amènera un certain nombre de commentateurs trop imprégnés du texte de la Queste à considérer Gauvain comme l’archétype du chevalier mondain alors que si l’on étudie l’ensemble des textes de Chrétien de Troyes, on est bien obligé de constater qu’il n’en est rien : Gauvain est dans tous les textes le chevalier parfait et qui plus est, invincible ( ainsi, comme dans Cligès, on jauge la valeur du héros en fonction de son combat contre Gauvain : Cligès vainc Lancelot - le meilleur chevalier terrestre - et arrive à égalité avec Gauvain, il est donc digne des plus grands éloges).

[2] Nous avons introduit les grandes phases du processus qui est pour nous décrit dans le conte du Graal dans l’article "Le cortège du Graal et la Sainte Cène"

[3] Le terme de dialectique renvoie ici à une caractéristique de notre monde : l’alternance perpétuelle des opposés (jour/nuit, bien/mal, amour/haine, vie/mort etc...). Par extension, cet adjectif désigne tout ce qui propre à l’univers que nous connaissons, par opposition avec le monde divin et à cette aspiration que nous avons tous de faire cesser cette incessante roue de la fortune.

[4] "J’ai pour nom Gauvain, qui jamais ne cache son nom à qui le lui demande et qui le tais si on ne lui demande pas" - Perceval v5621-5625.
Cette devise pourrait aussi traduire le comportement des gnostiques, qui ne délivrent leur enseignement que lorsqu’ils rencontrent un intérêt certain. Les rose-Croix avaient quant à eux repris la formule biblique "ne jetez pas des roses aux ânes ni des perles aux pourceaux

[5] voir à ce sujet le passage sur le cerf blanc dans la note "Encore l’alchimie"



 

Le chêne

Le chêne est, dans de nombreuses traditions, l’arbre sacré par excellence. Symbole de la force et de la sagesse, il est investi des privilèges de la divinité et est souvent associé à une communication entre le ciel et la terre [1].
 

Dans la Bible, les vrais enfants de Dieu sont littéralement appelés les chênes du Seigneur, à cause de la force extraordinaire, de la puissance et de la longévité de cet arbre. Mais nous possédons tous l’arbre qui doit croître jusqu’à devenir un « chêne du Seigneur » : Le système cérébro-spinal, le feu du serpent des ésotéristes est appelé "l’arbre de vie". Ainsi, l’homme est l’arbre de vie avec ses trois canaux, le septuple système des chakras qui s’y rapporte si étroitement et représente les fruits de l’arbre, le vaste système nerveux dodécuple, qui sont les branches et les feuilles, et l’éther nerveux, ou archeüs, qui est la sève vitale de cet arbre sacré : On ne peut trouver analogie plus claire.
 
Nous comprenons donc ce que représentent ces rencontres au pied du chêne dans les aventures de Gauvain : La rencontre avec les "chênes du Seigneur", les initiés de la Chaîne universelle [2]. Le commerce avec les initiés de la Fraternité universelle, le commerce donc avec les « chênes du Seigneur », n’a pas lieu, par exemple, sous forme de rencontres avec d’honorables messieurs ou dames. Non, le contact vivant consiste en une vie intérieure, une rencontre intérieure grâce aux deux pouvoirs d’immortalité développés par le candidat et symbolisés par les objets suspendus à l’arbre [3]. Chacun de ces arrêts au pied du chêne marque une nouvelle étape dans la reconstruction intérieure entreprise par le candidat.
 
Au pied de la tour, il pénètre dans un pré entouré d’une palissade.
Il est descendu de cheval sous un chêne auquel il accroche ses deux écus
de telle façon que les gens du château puissent les voir
 [4]
 
Le premier chêne, dans un pré clos, marque le début des premières aventures : Le contact avec les 3 premiers rayons de l’Esprit et la purification des influences karmiques.
 
Comme il se dirigeait rapidement vers une hauteur,
il arriva à un chêne majestueux
dont le feuillage abondant offrait son ombrage.
Il vit un écu accroché au chêne
et à côté une lance toute droite
 [5]
 
Le deuxième chêne, avec à son pied un chevalier mort reposant sur les genoux de sa dame [6] marque l’entrée de Gauvain dans le pays de Galvoie : le processus de reconstruction alchimique devient alors très dynamique et aboutit à la conquête du château de la merveille.
 

Notes :

[1] Ulysse viendra consulter par deux fois le feuillage divin du grand chêne de Zeus et, dans l’ancien testament, Abraham reçoit ses révélations auprès de chênes

[2] Voire aussi au sujet du bois de chêne la note sur l’alchimie : "toujours l’alchimie"

[3] On désigne parfois ces deux pouvoirs comme le bouclier et l’épée du Graal (ce n’est pas pour rien que l’épée de Gauvain est Excalibor) mais nous en reparlerons dans un autre article...

[4] Perceval v4915-4919

[5] Perceval v6523- 6527

[6] Cette image se retrouve à chaque fois que l’ancienne personnalité meurt au profit de la nouvelle âme. Ainsi, une figure identique est rencontrée par Perceval lorsqu’il quitte le château du Graal, marquant ainsi le début du processus de mort du moi et la naissance de l’âme nouvelle. Gauvain mènera ce processus un cran plus loin en purifiant la sphère aurale des influences du passé.



 

L’olivier

Nous continuons notre série des arbres symboliques dans les aventures de Gauvain avec l’olivier, qui marque le moment où Gauvain ramène le cheval à la tête mi-partie blanche mi-partie noire à l’orgueilleuse.
 

"C’est ainsi que tous et toutes parlaient, dans l’espoir que monseigneur Gauvain renoncerait à aller jusqu’au palefroi. Il les entend bien, mais ne se laisse pas effrayer.
Il arrive enfin au palefroi et s’apprête à le saisir au frein, car il était bridé et scellé, quand un grand chevalier, assis sous un olivier verdoyant lui crie :
- Chevalier ! C’est en vain que tu es venu chercher ce cheval. Il serait inconsidéré ne serait-ce que d’y porter les doigts. Je ne t’empêcherai pas de le prendre si tu y tiens vraiment, mais je te conseille plutôt de t’en aller, car si le prends, tu trouveras sur ta route des obstacles redoutables"

 
L’olivier est le symbole de l’immortalité, de la paix, de la force et de la victoire. Chez les Grecs, il était consacré à Athéna. On trouvait également des oliviers en abondance dans la plaine d’Eleusis. Dans le Coran, la sourate de la lumière confère à cet arbre un statut particulier : celui de n’être ni d’orient, ni d’occident [1] :
 
Dieu est la lumière des cieux et de la Terre
Cette lumière ressemble à un flambeau,
à un flambeau placé dans un cristal,
cristal semblable à une étoile brillante ;
Ce flambeau s’allume de l’huile de l’arbre béni,
de cet olivier qui n’est ni de l’Orient ni de l’Occident
et dont l’huile semble s’allumer sans que le feu y touche.
C’est une lumière sur une lumière.
Dieu conduit vers sa lumière celui qu’il veut,
Et propose aux hommes des paraboles ;
car il connaît tout.

 

Notes :

[1] voir à ce sujet le passage sur la fenêtre d’orient et la fenêtre d’occident dans l’article sur les premières aventures de Gauvain



 

L’Epée du Graal

Parmi les éléments mystérieux pour lesquels Chrétien ne fourni aucune explication, on trouve en troisième position - après le Graal lui-même et la lance qui saigne - l’épée du Graal.
Cette épée mystérieuse inspira bien des épisodes dans les continuations [1], pour être finalement assimilée à l’épée aux étranges attaches [2] dans le texte de la quête du Graal.
 

Perceval reçoit cette épée à son entrée dans le château. Il s’agit d’une épée merveilleuse, presque unique (le forgeron qui la forgea n’en fit que trois et jamais plus il n’en fera), d’une trempe excellente et dont le baudrier seul vaut un trésor. Cependant, le lecteur apprend que l’épée peut se briser dans une circonstance particulière, et Perceval en a confirmation par sa cousine, qu’il rencontre en quittant le château du Graal :
 
Je sais bien où elle a été faite
Et je connais celui qui l’a forgée.
Ne vous y fiez pas car elle vous trahira
Et se brisera à la bataille
 
Suit une description du lieu et de la manière dont elle peut être reforgée. Par la suite, il ne sera plus fait mention de l’épée, qui est pourtant celle que Perceval utilise dans tous les combats suivants ( Elle est à son côté gauche). Seuls trois manuscrits font se briser l’épée lors du combat contre l’orgueilleux de la Lande, mais il n’est pas fais mention de la quête permettant de la reforger [3].
 
Wolfram suivra Chrétien en donnant l’épée à Perceval et en enjolivant comme à son habitude : le processus qui permet de refaire l’épée devient encore plus compliqué puisqu’il faut la reforger à un moment particulier et en récitant une formule magique. Cependant, le brisement de l’épée et sa réfection sont expédiés en une phrase laconique au début du livre IX, juste avant la rencontre avec l’ermite : "L’épée qu’Amfortas lui avait donnée au château du Graal s’était brisée un jour qu’il tenait tête à un adversaire. Mais elle fut réparée grâce aux vertus de la fontaine de Karnant, que l’on appelle Lac." [4]
 
On comprend bien que les différents continuateurs aient voulu compléter les aventures qui touchent à cette épée. Cependant, si l’on considère le conte du Graal comme un manuel d’initiation, la signification de cette épée s’éclaire.
 
Le processus de régénération du microcosme [5] né de Dieu présente trois aspects principaux. Premièrement, s’effectue la descente de l’Esprit ou intervention divine. Deuxièmement, le noyau de la Monade [6], une fois relié à l’Esprit, émet un rayonnement. Troisièmement, ce rayonnement anime le sanctuaire du cœur de la personnalité quadruple.
Lorsque cette animation a effectivement lieu dans l’homme qui s’est entièrement ouvert à ce processus de ré-enfantement, une force divine absolument nouvelle est mise à sa disposition.
Il est évident que ce puissant processus ne saurait être automatique. La personne concernée doit y collaborer avec le plus grand intérêt, de façon très intelligente et très personnelle. Elle doit, à la manière de Perceval, explorer elle-même son chemin pas à pas.
L’errance dans ce monde des oppositions, les conséquences des multiples conflits et la longue quête du Saint Graal ont beaucoup endommagé la personnalité, mais ce nouveau pouvoir lui donne, au sens absolu, le pouvoir de "redevenir enfant de Dieu" [7].
 
Le pouvoir du cœur est parfois appelé le bouclier du saint Graal [8] et le deuxième pouvoir, l’épée du saint Graal ou la Parole [9]. Toute connaissance supérieure, toute compréhension profonde, toute orientation menant hors de l’illusion s’obtient grâce à ce deuxième pouvoir.
Tout ce que, dans le passé, on dénommait de bonne foi initiation au sens positif se concrétise grâce à ce deuxième pouvoir d’immortalité.
 
D’un point de vue physiologique et énergétique, ce sont les trois chakras de la tête qui jouent le rôle d’intermédiaires pour ce pouvoir de la Parole :
- La pinéale est le chakra d’entrée de la Kundalini de la Monade, par lequel s’accompli la descente de l’Esprit Septuple
- le chakra du front est le lieu d’où disparaît le moi né de la nature et où l’Âme nouvelle trône de nouveau en souveraine
- le troisième chakra est celui du larynx, qui libère le pouvoir supérieur, libérateur et créateur, pouvoir qui permet au candidat de faire de ce deuxième élément d’immortalité un facteur réellement actif dans la vie. [10]

C’est le processus qui est décrit dans les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix : l’entrée de l’Epoux, ou du Roi, dans le centre de la pinéale représente un courant positif, et l’entrée de la Reine dans le centre du front représente le pôle négatif de cette force. Ces deux courants font naître dans la partie supérieure de l’arrière-gorge, un feu, un étincellement, une lumière [11], donc un pouvoir actif et créateur, pouvoir parfaitement capable de replacer le candidat sur le chemin de son évolution divine.
 
Mais dans le processus envisagé ici, cette partie de l’être que nous appelons "moi" doit s’écarter et disparaître [12]. En fait, dans le processus de formation de la nouvelle conscience gnostique, le moi se dissipe en descendant simplement le long du système des chakras et finit par disparaître par le plexus sacré.
C’est pourquoi il est dit à Perceval de ne pas se servir de l’épée du Graal : sa visite au château du Graal n’est qu’une vision, un plan à accomplir tracé comme des lignes de feu dans le candidat, mais seule la nouvelle personnalité peut posséder et employer le deuxième pouvoir d’immortalité : l’épée du Graal. Cette nouvelle personnalité est représentée par Gauvain et s’est pourquoi, au moment où elle devient réellement active, Chrétien nous dit que Gauvain dégaine Excalibor, l’épée du Graal par excellence (voir à ce sujet les nombreuses légendes associées à cette épée : Gardée par la dame du lac, qui ne peut être retirée de la pierre que par le roi véritable etc...).

Notes :

[1] Gerbert sera le seul à tenter de suivre la trame proposée par Chrétien : l’épée se brise sur la porte du Paradis et Perceval la fait reforger par Trébuchet. Ce dernier meurt juste après. Dans les continuations de type "Gauvain", c’est l’épée brisée que le héros doit ressouder à 3 reprises et que l’on retrouve accompagnant le cortège du Graal

[2] Initialement, "l’épée aux estranges renges" est une quête proposée par la hideuse demoiselle mais dont l’épisode ne sera pas relaté par Chrétien

[3] notamment le manuscrit "Roach" : BN fr. 12577 qui remplace les vers 3927 et suiv. : "le combat fut brutal et dur. Je ne le raconterais pas en détail..." par une description du combat à l’épée durant lequel l’épée du roi pêcheur se brise. Perceval ramasse soigneusement les morceaux et reprend la lutte avec l’épée du chevalier vermeil. Ce passage, associé au fait que Roach est largement augmenté de plusieurs continuations, n’a pas été jugé probant par les critiques

[4] Notons au passage que la confusion autour de cette épée demeure dans le Parzival puisque lorsque Perceval brise son épée en combattant Feirefis, Wolfram précise qu’il s’agit de l’épée d’Ither. Où est donc passée l’épée du Graal ?

[5] figuré dans son état actuel par la terre gaste et le roi pêcheur

[6] appelé Noûs dans les textes hermétiques, mais je ne vais pas me lancer dans les liens avec la tradition hermétique tout de suite...

[7] Evangile de Jean - 1

[8] le bouclier de la foi dans les épîtres de Paul.

[9] L’identité entre l’épée et la Parole est figuré dans l’apocalypse de Jean par l’image de l’homme originel, avec une épée à deux tranchants qui sort de sa bouche. Voire aussi les explications de Rudolf Steiner au sujet de cette épée

[10] On constate au passage que l’on est loin du classique processus de "montée de Kundalini". Voire à ce sujet les articles sur l’énergétique et sur la force à la base de l’arbre

[11] Jacob Boehme dit ainsi que le feu brûle dans l’eau, créant la lumière. Et "Lorsque la lumière s’élève, un esprit voit les autres, et quand la douce source d’eau pénètre dans la lumière au travers de tous les esprits, alors ils se goûtent les uns les autres. Ces esprits deviennent vivants, et la puissance de la vie les pénètre tous. Dans cette puissance, un esprit odore tous les autres, et par ce mouvement et par cette pénétration, un esprit sent les autres ; et il n’y a là qu’un amour cordial, une vue amicale, un aimable tact, qui flatte l’odorat et le goût, des embrassements célestes. Ces êtres se nourrissent et s’abreuvent les uns des autres et se promènent délicieusement ensemble.
C’est là la gracieuse épouse qui se réjouit dans son époux. Là sont l’amour, la joie, les délices là est la lumière et la clarté ; là est l’aimable parfum ; là est un goût agréable et ravissant. Ah ! éternellement et sans fin ! quelle abondance de joie pour une céleste créature ! ah ! amour et félicité, sûrement tu n’auras jamais de fin ! nul ne peut apercevoir de terme en toi, ta profondeur est inscrutable ; tu es ainsi partout excepté dans les démons colériques qui t’ont laissés mourir en eux." (jacob boehme - l’aurore naissante)

[12] voir à ce sujet l’article sur Gauvain



 

La connaissance des signes

Dans l’article sur l’épée du Graal nous avons vu que l’épée en question est le symbole d’un pouvoir très particulier qui naît dans le candidat qui suit la voie de l’initiation gnostique. Ce Pouvoir peut-aussi être appelé, comme le rappelle R. Steiner, la Parole. Dans l’article sur "la haute science de l’esprit", l’historien Antonin Gadal nous dit que l’on est initié à science de la parole par la connaissance des signes. Voici un autre extrait d’un texte de Gadal donnant quelques rudiments de cette connaissance des signes :
 

Il y a quatre manières de concevoir l’unité :
- 1. Comme universelle, produisant et embrassant tous les nombres, n’ayant par conséquent point de binaire ; unité innombrable, inconcevable, infinie, universelle, absolument nécessaire et absolument incompréhensible.
- 2. Comme relative et manifestée, ayant un binaire, commençant le nombre et le résumant en s’agrandissant toujours ; ce qui la rend progressivement indéfinie.
- 3. Comme vivante et fécondant en soi-même le mouvement et la vie.
- 4. Comme visible et révélée par la forme universelle.

Ces quatre notions sont représentées par le signe de la croix : | altitudo, ¾ longitudo, + sublimitas/profundum
 
L’unité universelle et inconcevable, c’est Dieu.
L’unité révélée et révélatrice des nombres, c’est Son Verbe.
L’unité vivante, c’est l’Esprit Saint.
L’unité visible dans les harmonies universelles, c’est la Providence.
 
L’unité suprême a pour hiéroglyphe la ligne verticale : | , le sceptre
L’unité révélée a pour symbole la ligne horizontale ¾ ou la coupe : È
L’unité vivante unit les deux précédentes et forme la croix + ou l’épée.
L’unité visible est représentée par le cercle : O [1]
 
A travers cette explication des quatre premiers signes, le B-A BA de la connaissance des signes, on ne peut que remarquer à quel point cette science initiatique est également à la base du conte du Graal [2]. En effet, vous l’aurez remarqué comme moi, dans cette série primordiale des quatre symboles de base on retrouve le cortège du Graal : la lance, la coupe, l’épée et le tailloir. Chez Chrétien de Troyes, l’épée ne fait pas partie du cortège, mais on l’y trouve dans les continuations Gauvain.
 
Et bien sûr, comme il s’agi des quatre signes de base, on les retrouve dans les quatre couleurs - ou arcanes "mineures" - du tarot : batons, coupes, épées, deniers.

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lames du tarot d’ambre © Florence Magnin

Notes :

[1] A. GADAL extrait du livre "Le triomphe de la gnose Universelle"

[2] Un autre exemple flagrant est celui du cortège du Graal de Wolfram von Eschenbach



 

Le Graal - Fleur

Un passage du livre "Croisade contre le Graal" d’Otto Rahn
 

Ce symbole du Gral [1], coupe sacrée dans la tradition christo-celtique, semble issu d’observations très simples et fort naturelles auxquelles, du fait même de leur simplicité élémentaire, on n’a peut-être pas apporté suffisamment d’attention. N’oublions pas que les peuples aryens primitifs furent des pasteurs attachés aux rythmes des saisons, aux beautés de la Nature ; c’est une fleur qui symbolise encore la spiritualité indienne : le lotus.
Le Lotus plonge en Terre ses racines. Sa tige s’élève à travers l’élément liquide. Il ouvre sur l’Eau (car l’Esprit de Dieu se meut sur les Eaux, que ce soit dans la Genèse ou le Véda) que revêt l’émeraude luisant de ses feuilles, mais aussi dans l’Air, sa corolle en forme de coupe, face au Soleil image visible d’Agni le Feu divin, purificateur comme le Paraclet. Il est le symbole de l’Esprit Illuminé parvenu à l’union suprême avec l’Absolu. C’est le Gral - Fleur par excellence, dont l’ineffable beauté rayonne à travers les quatre éléments. Le Bouddha, le Libéré vivant, siège en son coeur comme en une nacelle et il est la Lumière du Monde. Dans le Lotus Suprême est le Suprême Shiva lui-même, et la Suprême Shakti, la Mère des Trois Mondes (la Sophia éternelle). Là est le séjour de Béatitude. [2]
 
Comment cette merveilleuse fleur n’aurait-elle pas servi de modèle à ceux qui façonnèrent la coupe où le prêtre offrait le Soma, l’herbe de l’ivresse, la nourriture révérée à l’égal d’un Dieu ? [3]
Comment après un long voyage à travers l’espace, le temps et l’imagination des hommes, cette coupe se retrouve-t-elle dégradée sous forme d’un chaudron où se prépare un breuvage magique, puis devient-elle, transmutée par le christianisme, le réceptacle d’une nourriture céleste qu’une vierge élève en ses mains ? Le processus des longues migrations humaines et des longs cheminements de la conscience peuvent seuls, si l’on peut un jour le comprendre, rendre compte de ce mystère.
 


 

Notes :

[1] Otto Rahn écrit Gral et non Graal pour marquer qu’il ne parle pas de la coupe de la sainte cène ou de celle qui reccueillit le sang du Christ, en référence également à la dénomination ’Grâl’ de KEMPERS (Franz Kampers, Das lichtland der seelen und der heilige Gral (1916) cité par Rahn.

[2] Commentaire de la Trantra, Puissance du Serpent

[3] Hymne védique d’Avatsara : A Soma.


Forum


 

Le heaume de diamant de Gamuret

Si la majorité du Parzival de Wolfram von Eschenbach suit de très près le conte du Graal de Chrétien de Troyes, il s’en éloigne parfois de manière surprenante. Les deux premiers livres, qui racontent les aventures de Gamuret, le père de Parzival, outre le fait qu’ils introduisent les aspects orientaux dans le Parzival, sont extrêmement denses au niveau symbolique et préfigurent l’ensemble du récit [1].
Nous avons déjà parlé de la reine Belacane, nous reviendrons sur la cité de zazamanc. Le point qui nous intéresse ici est le fameux heaume de diamant de Gamuret :
 

"Cependant Gamuret avait revêtu l’armure que Fridebrand, roi d’Ecosse, avait renvoyée à Bélacâne, pour la dédommager de tout le mal qu’il lui avait fait (...).Il n’y avait rien au monde de si précieux que cette armure. Gamuret contempla le diamant dont était fait le heaume ; on y avait fixé une ancre, dans laquelle étaient incrustées des pierreries, toutes fort grosses. (...) La cotte d’armes de Gamuret était ample et large. Je ne crois pas que, depuis, personne ait jamais porté dans un combat une cotte aussi belle. Elle était si longue qu’elle retombait presque sur le tapis. Saurai-je vous la décrire ? Elle avait un tel éclat qu’on eût cru voir flamber un feu vif au milieu de la nuit ; elle était d’une claire et fraîche couleur et tout étincelante ; des yeux malades n’en eussent pu supporter la vue. Elle était tissue d’un or que dans les montagnes du Caucase des griffons avaient, avec leurs serres, arraché des roches. Ils étaient et ils sont aujourd’hui encore les gardiens de cet or. "(Parzival, livre II)
 
Ce Heaume de diamant va revêtir une importance particulière dans la suite des aventures, car c’est en quelque sorte par lui que Gamuret est vaincu :
 
"Les chevaliers demandèrent : " Comment a-t’il été possible de vaincre notre seigneur, s’il portait son harnois ? Jamais chevalier ne fut mieux armé. " -Bien que tout troublé par sa douleur, l’écuyer répondit aux preux : " Il n’était pas donné à mon maître de vivre longtemps. Il avait retiré son heaume et sa coiffe, à cause de l’accablante chaleur. La malice félonne d’un païen nous a ravi le vaillant héros. Un chevalier païen avait recueilli dans un verre effilé le sang d’un bouc ; il brisa ce verre sur le diamant, qui devint aussitôt plus mou qu’une éponge [2] (...)
Mon maître besognait de telle sorte que toute gloire s’effaçait devant la sienne. Arriva Ipomidon ; il frappa mon maître d’un coup de lance et l’occit en présence de milliers de chevaliers. Mon maître - héros pur de toute fausseté - s’était avancé vers le roi d’Alexandrie, et c’est ce roi qui lui porta le coup fatal. La pointe de la lance d’Ipomidon trancha le heaume et s’enfonça dans la tête de Gamuret, de telle façon qu’on y retrouva un tronçon de la hampe. "(Parzival, livre II)

 
Que représente donc ce heaume de diamant ? Il nous renvoie une fois de plus à ce fameux feu du serpent, l’axe cérébro-spinal qui culmine dans le crâne, la conscience : " Le liquide céphalo-rachidien est de couleur blanche et a l’apparence du diamant (dans le "traité" manichéen, on désigne le feu du serpent comme ’la colonne de diamant’ ) ; raison pour laquelle l’un des qualificatifs associés au nom de Mani, dans la tradition boudhique du Tibet, est "Sceptre de diamant". [3]
 
Ainsi, les aventures de Gamuret décrivent déjà un processus de transformation : comment ce chevalier acquière une nouvelle tente [4], symbole récurrent du Nouveau Testament pour représenter le corps, un vêtement de lumière (la cotte d’armes de la citation ci-dessus) et un heaume de diamant : le nouveau mental [5].
Cependant, malgré son "avancement", il est terrassé.

Notes :

[1] A mon sens, il n’est pas besoin de se lancer dans une étude critique approfondie pour voir que - contrairement à ce que suggèrent certains détracteurs de Wolfram - ces deux livres n’ont aucun lien avec le bliocardan, prologue allongé du conte du graal qui raconte les aventures du père de Perceval

[2] D’après Pline l’Ancien, le diamant perd sa dureté quand on le trempe dans, le sang d’un bouc.

[3] N. Tajadod, Mani, le bouddha de lumière, Cerf 1990 - cité par F. Favre dans Mani, christ d’orient, bouddha d’occident, septénaire 2002

[4] La tente d’Isenhart, qui est telle que "si l’on vendait votre couronne et votre royaume, on n’aurait pas encore assez d’argent pour en payer la moitié" nous dit le récit

[5] Voir aussi "l’âme de diamant" dont parle H. P. Blavatsky dans La voix du silence



 

La ville au seize portes

Le Parzival de Wolfram von Eschenbach commence par les aventures de Gamuret l’Angevin, père de Perceval. Ces aventures débutent en Orient, où Gamuret va rencontrer la reine Belacane, dans la cité assiégée de zazamenc. Comme dans tout le reste de l’ouvrage, Wolfram noie des détails frappants au milieu de ses descriptions de repas, de vêtements et de réceptions de coure. Ainsi, un maréchal montre la ville assiégée à Gamuret :
 

"Il se mit en route, accompagné d’une troupe de guerriers valeureux ; les uns déjà âgés, les autres jeunes encore. On le conduisit tout à l’entour de la ville, devant les seize portes, et on lui expliqua qu’aucune d’entre elles n’avait été fermée depuis le commencement de la guerre, et ce malgré la fureur des attaques. Devant huit d’entre elles ce sont les guerriers du loyal Isenhart qui nous livrent bataille ; […] Devant les huit autres portes nous avons à combattre les guerriers du fier Fridebrand. Ce sont des chrétiens venus d’outre mer." [1]
 
Voilà donc cette ville mystérieuse, aux seize portes, huit assiégées par une armée "noire" [2] et huit par une armée blanche. On ne peut manquer de s’interroger devant cette construction symbolique.
 
Les paires d’opposés : jeunes – vieux, blancs – noirs, montrent que l’on est en pleine période de changement, de mutation. Cabalistiquement, la 16ème lettre en hébreu est le ayin qui indique aussi la fin d’un cycle (celui de la terre) pour rentrer dans un nouveau cycle céleste (celui du feu) [3].
Dans la tradition initiatique, la ville est un symbole classique pour désigner le microcosme [4] et l’anthroposophe W. J. Stein qui a aussi remarqué ce passage [5] y voit la lutte entre la lumière et les ténèbres pour s’emparer de l’homme en quête de la vérité. Cependant, aucune des deux armées (et particulièrement pas la blanche) ne veut de bien à la ville.
 
A mon sens, le rôle de ses deux armées est avant tout de former deux groupes de 8 et de renvoyer ainsi à la symbolique alchimique de l’arsenic. Avec l’antimoine [6] ils représentent les aspects perceptibles de l’entrée de l’éternité dans le temps, la liaison de l’esprit avec le corps, le processus de la préparation de la manifestation de Dieu en l’Homme. En somme, avec cette scène, Wolfram nous parle de l’esprit qui grave quelque chose dans le microcosme (la ville) prisonnier des alternances( jeune-vieux-blanc-noir) [7]. Et c’est en fait la clé des aventures de Gamuret et des deux premiers livres du Parzival : Ce chevalier qui a conquis le heaume de diamant avant de succomber est le père karmique de Parzival. Il représente les efforts d’un précédent occupant du microcosme, grâce à qui quelque chose de la lumière s’est déjà gravé dans le microcosme et qui fait de Parzival un "prédestiné" [8].
Wolfram reprendra cet aspect du trésor aural un peut plus tard ( et, dans la lignée des deux premiers chapitres, beaucoup plus axé sur cet aspect de richesse karmique que dans la description de Chrétien de Troyes) avec le gardien du château de la merveille.
 
Un dernier point sur la ville au seize portes : Le livre lui-même du Parzival comporte seize chapitres, et il est écrit de manière circulaire (les critiques s’accordent en général pour dire que le premier livre a été écrit le dernier). Ainsi, avec cette ville au seize portes, Wolfram nous dévoile aussi son but : Faire en sorte de graver une impression de la lumière dans l’être de ses auditeurs afin que, eux aussi riches d’un trésor aural, ils puissent voir leur nom apparaître sur le Graal.
 

Notes :

[1] Parzival, livre I

[2] Isenhart était l’ami de Belacane, il est du même pays et wolfram nous a bien précisé que tous les habitants avaient la peau noire comme l’ébène

[3] En général c’est assez pénible pour la personne sur ce chemin car il y a obligation de se détacher du matériel. Ce détachement est aussi un trait particulier de Gamuret qui abandonne successivement ses femmes

[4] Mais normalement, il faut 12 portes, commen dans la Jérusalem céleste au douze portes de l’Apocalypse de Jean

[5] W. J. Stein – la quête du Graal et le neuvième siècle, non traduit en français mais disponible en anglais

[6] Voir "le char triomphal de l’antimoine" de Basile valentin

[7] Et notez cet aspect des portes. Si elles ne sont pas fermées, c’est peut-être parce qu’elles ne peuvent pas être fermées, ce microcosme ne peut pas se couper des influences extérieures

[8] Comme dans les livres de Gustav Meyrink : "le visage vert " et "le dominicain blanc" qui montrent une suite d’incarnations avant la naissance du dernier de la lignée, qui accomplira le grand œuvre.
On retrouve aussi ici une sorte de conception bouddhiste, chaque incarnation oeuvrant pour le bien de la suivante. La différence majeure avec les théories réincarnationistes habituelles réside dans les actes : aucun des héros de Meyrink ou de Wolfram ne se dit "c’est trop dur pour moi, le prochain fera mieux", tous jettent toutes leurs forces dans la bataille (et c’est un point qu’il faut garder à l’esprit : si ce n’était pas possible en une vie, ce ne serait possible dans aucune...)



 

L’homme à la jambe

Nous avons déjà parlé du personnage singulier que Gauvain rencontre à l’entrée du château de la merveille : cet unijambiste à la prothèse cerclée d’or et de gemmes. [1] Manifestement, il s’agit là d’une épreuve, car le nautonier qui accompagne Gauvain précise qu’il ne serait pas passé si facilement tout seul.
 

Wolfram von Eschenbach fait de ce gardien unijambiste un terrible marchand aux richesses incommensurables qui promet sa fortune à Gauvain au cas ou ce dernier triomphe des épreuves du château.
Wolfram nous place donc devant la figure de l’être aural, qui, s’il est souvent dépeint dans la tradition gnostique comme Satan [2] contient également le formidable trésor qui permet au candidat de parcourir le chemin jusqu’à la bonne fin [3].
 
Cette difformité nous renvoie également à une figure bien connue des alchimistes : celle de saturne. Nous avons déjà eu l’occasion de parler de saturne [4], qui apparaît comme la mort qui mène à la vie, aspect mystérieux du processus alchimique qui n’est pas sans rappeler l’Endura des Cathares (qui justement sont contemporains du conte du Graal) [5]. Voici une illustration de l’alchimie du XVIIème siècle qui éclaire cette transformation de(et par) Saturne. Si vous avez approfondi les quelques notions sur l’énergétique du processus gnostique ( voir les articles sur le soleil et la lune et tous ceux qui tournent autour de la symbolique de l’arbre) vous déchiffrerez certainement cette gravure. Elle s’intitule : "Saturne arrose les fleurs du soleil et de la lune dans les jardins de l’amour".

Notes :

[1] Voir "le nautonier et la coure du roi"

[2] Paule Le Rider dans "le chevalier dans le conte du Graal" SEDES 1978 remarque justement que cette figure rappelle pour l’imagerie médiévale celle du diable

[3] Voir "la ville aux 16 portes"

[4] "le joug de Saturne"
http://graal-initiation.blogspot.com/2007/03/saturne-linitiateur.html

[5] Petite note en passant, considérer l’endura comme un suicide effectif est complètement has been (cf. les études contemporaines sérieuses sur le catharisme. "Archipels Cathares" d’Anne Brenon est un bon point de départ) et rabaisser l’endura à une période de jeûne de 40 jours lui retire toute signification. A. Gadal est à mon sens celui qui donne la vision la plus intéressante du catharisme car en en faisant un mouvement initiatique gnostique et non plus un proto-protestantisme, il répond à de nombreuses énigmes que posent les maigres données historiques dont nous disposons et il a redonné à ce mouvement la profondeur et la hauteur que l’on pressent intuitivement (et qu’ont pressenti les Nelli, Rahn, Magre etc...)



 

Le jardin du Graal

Au cours de différents articles, nous avons vu que Chrétien de Troyes, dans son conte du Graal, dispense tout un enseignement concernant la vocation de l’homme et décrivant tout un processus de tranformation intérieure qui va bien au delà des simples aspects psychologiques [1].
 

En étudiant diverses traditions, il apparaît que cet enseignement que donne Chrétien est universel. C’est finalement ce qui ressort des différentes tentatives pour retrouver le "manuscrit originel" du conte du Graal : Que ce soit l’origine Celtique, l’origine Iranienne, l’origine Indienne, toutes sont finalement mises en défaut mais montrent également qu’un processus similaire à toujours été décrit dans toutes les traditions.
 
Un peu plus proche de nous, un court extrait du summarium philosophicum écrit par le célèbre alchimiste français Nicolas Flamel rappelle justement les conditions indispensables pour mener la quête à bien :
 
"Nous devons chercher le fruit vivant – l’or et l’argent vraiment vivants – sur l’arbre. Car il n’y a que là qu’il pousse et atteint sa pleine taille selon les possibilités de sa nature. Sans en cueillir les fruits, nous devons le transplanter dans un sol meilleur et plus riche et dans un endroit plus ensoleillé. Son fruit recevra alors plus de nourriture en une seule journée qu’il n’était possible d’en recevoir durant cent ans lorsqu’il se trouvait en une terre stérile. Je veux que vous compreniez que mercure [2], qui est un arbre de grande excellence et qui contient l’argent et l’or sous une forme indissoluble doit être pris et transplanté dans un sol où il sera plus proche du soleil, c’est à dire en ce cas, de l’or, et où il pourra se nourrir et être abondamment arrosé. Là où il était planté auparavant, il était si secoué et affaibli par le vent et le gel qu’on ne pouvait gère en attendre de fruits. Il était donc resté là-bas longtemps sans donner de fruits. Mais dans le jardin des philosophes le soleil brille jour et nuit, sans discontinuer. Là, notre arbre est arrosé de la rosée la plus rare et les fruits qui pendent à ses branches mûrissent et grossissent un peu plus chaque jour. Il ne s’atrophie jamais mais fais plus de progrès en un an qu’en mille dans la situation stérile antérieure."
 
Nous voilà donc placés de nouveau devant le processus décrit dans le conte du Graal ou dans Parzival :
L’or et l’argent vraiment vivants, ce sont l’Esprit divin et l’âme nouvelle qui animent l’être humain véritable, créé à l’image de Dieu.
Cet arbre, qui doit croître et donner de nouveaux fruits, c’est l’homme. En effet, l’homme est l’arbre de vie avec ses trois canaux (spinal, sympathique et para-sympathique), le vaste système nerveux dodécuple, constitue les branches et les feuilles, et l’éther nerveux, ou archeüs [3], est la sève vitale de cet arbre sacré.
Cet arbre contient de manière latente les éléments nécessaires à un renouvellement complet du système : il contient déjà "l’argent et l’or sous une forme indissoluble" [4], mais il faut, sur la base du noyau spirituel en l’homme (blanchefleur) activer ce processus ( la vision du cortège du Graal ) [5]
Le jardin des philosophes – et notez bien le pluriel, il ne s’agit pas d’un petit emplacement personnel, mais d’un lieu partagé par un groupe de personnes poursuivant le même objectif – c’est la communauté initiatique où " le soleil brille jour et nuit" : la gnose, la nourriture de l’âme nouvelle y est dispensée continuellement.
Alors, l’arbre qui était resté longtemps sans donner de fruits [6] "recevra alors plus de nourriture en une seule journée qu’il n’était possible d’en recevoir durant cent ans lorsqu’il se trouvait en une terre stérile" [7]

Notes :

[1] Pour mémoire, cet enseignement rappelle tout d’abord l’origine divine de l’homme : Perceval est le fils de la veuve dame, appellation caractéristique que l’on retrouve dans l’hermétisme, l’alchimie, le manichéisme, la franc-maçonnerie…( voir la note sur blogspot).
Puis il décrit le processus préparatoire (les premières aventures de Perceval) qui permet au quandidat de redécouvrir la parcelle de divinité en lui (blanchefleur).
Suit la prise de conscience de la nécessité d’un processus de transformation alchimique de l’être entier (le cortège du Graal et la vision des 3 gouttes de sang sur la neige).
Chrétien décrit ensuite le moyen de parvenir à la réalisation de ce processus (appartenir à une communauté initiatique d’âmes chercheuses) et finit par la description précise des étapes de ce processus (les aventures de Gauvain). Ainsi, Etre initié signifie bien devenir un homme, mais il ne s’agit pas ici de prendre sa place dans la société des adultes responsables, il s’agit de redevenir l’homme créé à l’image de Dieu

[2] i.e. la conscience. Voir aussi la note de P. DUVAL qui assimile Perceval au mercure alchimique des arabes : Peredur (gallois) = Perede (arabe) = Parada (indien) : Le mercure alchimique de l’œuvre au blanc, "celui qui traverse"

[3] Appellation donnée par Paracelse

[4] Voire aussi l’article sur Le soleil et la Lune

[5] C’est pourquoi Perceval arrive au Château du Graal après avoir délivré Blanchefleur : une fois que le rayonnement de "l’atome primordial" du cœur peut atteindre la conscience, le processus se dévoile. Cependant, on dit que Perceval échoue : le cortège du Graal n’est qu’une vision, le plan. Il faut encore le réaliser.

[6] Longtemps signifie pour le microcosme de nombreuses incarnations dans la matière. Pensez par exemple au roman Le Dominicain Blanc de G. Meyrink avec cette maison dont chaque étage représente une incarnation et les traces qu’elle a laissée dans le microcosme, jusqu’à ce qu’une personnalité particulière – le sommet – accomplisse sa mission libératrice.
"Celui qui est devenu la cime de l’arbre, et qui porte consciemment en lui l’homme primordial qui est la racine, celui-là s’incorpore consciemment à cette communauté en passant par le martyre, c’est à dire la dissolution du cadavre et de l’épée"

[7] "-Croyez-vous que mon destin va en être modifié ?
-Immédiatement ! Seulement il ne se modifiera pas : ce sera comme un cheval qui prend le galop tandis que jusqu’alors il allait au pas"

G. MEYRINK, le visage vert, éditions du Rocher.



 

Le château d’où l’on ne revient pas

Après avoir triomphé des épreuves du château de la merveille, Gauvain apprend que, s’il en est devenu le maître, il ne peut néanmoins plus quitter le château. Après quelques négociations avec la reine, il obtient de pouvoir sortir à condition de rentrer tous les soirs.
Comment interpréter ce passage si l’on considère que le conte du Graal n’est pas un simple roman de chevalerie, mais un manuel d’initiation ? [1]
 

Une indication très précieuse pour l’interprétation des aventures de Gauvain au château de la merveille est à mon sens fournie par la nature de l’épreuve que doit surmonter Gauvain : le lit de la merveille. Ainsi, il s’agit d’une épreuve qui survient pendant le sommeil, c’est à dire d’une épreuve sur le plan astral [2].
Nous savons que le corps astral, si subtil, entoure de toute part et pénètre le corps grossier de la personnalité. Nous savons aussi que tous les corps de la personnalité coopèrent les uns avec les autres. Par exemple, l’influx astral parvient au corps physique par le foie ; c’est donc le foie qui détermine la nature du centre émotionel du coeur ainsi que l’état du cervelet. A son tour, le cervelet, contrôle la circulation des courants dans le feu du serpent, l’axe de la conscience [3]. Or la nature de nos désirs, de nos aspirations, de nos pensées, volontés et actions est toujours gravée dans la substance du véhicule astral. Ainsi, chacun transmet au véhicule astral sa nature intérieure, ses intentions et ses aspirations.
 
L’état du véhicule astral détermine également la nature des expériences nocturnes, des expériences faites pendant le sommeil. Même si, au réveil, vous ne vous souvenez d’aucune de vos expériences nocturnes, ou tout au plus de quelques bribes seulement, au travers de rêves confus et trompeurs, il est absolument certain que l’endroit où vous allez pendant le sommeil, le champ astral de respiration, où vous séjournez et où votre corps reprend des forces pour le lendemain, est parfaitement conforme à votre mentalité, à vos désirs et à vos actes. Par conséquent les hommes sont attirés, durant le sommeil, par le champ astral correspondant à leur aspiration.
On peut se représenter l’aspiration des hommes, dans toutes ses gradations, comme les marches d’un escalier, escalier ayant sa contre-partie dans le monde astral. Au sommet de l’escalier se manifeste un état astral correspondant aux plus hautes aspirations dont l’homme soit capable en vertu de son état ordinaire d’être né de la nature. Tout ce qui dépasse ce degré n’est plus de la terre, mais appartient à l’essence du royaume originel, le monde de l’état d’Ame vivante.
A ce point, dans cet état d’être extrême, on pourrait dire que l’on est parvenu à une limite, à un seuil, où l’on sera jugé sur un critère astral [4]. Un homme veut-il franchir la Porte de ce Temple, alors il doit absolument posséder la nature, l’état d’Ame vivante.
Dans tous les récits initiatiques, le passage de ce seuil est représenté comme une épreuve. Dans le conte du Graal, c’est la triple épreuve du lit de la merveille.
 
La renaissance de l’âme de la tradition initiatique gnostique est avant tout la naissance d’un nouvel être astral. Un être-âme est en premier lieu un être astral qui, dès son apparition, se communique au sang, au fluide nerveux et à la secrétion interne et se manifeste également dans les organes de l’intelligence. Dès que ce nouvel être-âme pénètre en nous, dès que ces nouvelles influence astrales font irruption en nous, un nouveau pouvoir apparaît, une force nouvelle circule dans notre être entier et influence tous nos pouvoirs humains ordinaires.
Nous comprenons donc qu’à un moment donné, le candidat doit abandonner de manière conséquente et systématique la conduite de sa vie à l’âme nouvellement née. C’est pourquoi dans le conte, Perceval disparaît au profit de Gauvain.
 
Et, quand après une phase de croissance [5] le seuil du nouveau champ astral peut être franchi - l’épreuve du lit de la merveille est passée avec succès - nous mourrons à la sphère astrale de ce monde : nous n’y avons plus accès, nous n’y trouvons pas de place pour notre nouveau soi astral. En revanche, l’être-âme est admis dans le champ astral de l’âme vivante. C’est pourquoi Gauvain retourne toutes les nuits au château de la merveille, le nouveau champ astral.
Il ne s’agit donc pas là d’une punition, mais d’une bénédiction, voire d’une absolue nescessité pour le candidat. En effet, la sphère astrale a un grand pouvoir plastique ; les pensées, désirs, sentiments et volontés s’y inscrivent. Etant donné la conduite générale de l’humanité et le pouvoir de la matière astrale d’imprimer force et vie à tout ce qui s’y projette, il est clair que cette sphère de notre champ de vie est extrêment souillée et complexe, et totalement funeste à toute vie de l’âme : aucun chevalier n’étant entré au pays de Galvoie n’en est revenu vivant nous dit le conte.
Tous les aspects subtils de l’homme qui entrent la nuit dans cette sphère sans correspondre avec la nature de celle-ci sont simplement anéantis et l’homme reçoit à la place de la matière astrale correspondant à la vibration de cette nature. Il en va donc de nous comme de la pistis sophia dans l’évangile de Valentin [6] où ce phénomène est décrit : nous sommes dépouillés continuellement de notre "force-lumière".
 
Il est donc vital que le candidat parvienne à accéder au nouveau champ astral.
Dans le corpus hermeticum, hermès décrit ainsi le franchissement de ce cap :
 
"Quand à moi, j’inscrivis en moi-même les bienfaits de Poïmandres et, en étant comblé, une joie suprème descendit sur moi. Car le sommeil du corps était devenu la lucidité de l’âme ; l’occlusion des yeux, la contemplation véritable ; le silence, une gestation du bien ; l’énoncé de la Parole, l’oeuvre fructueuse du salut."
 

Notes :

[1] On trouve un passage similaire dans les noces alchimiques de Christian Rose-Croix : Alors qu’il a tout accompli, CRC apprend qu’il ne peut retourner chez lui mais doit rester comme gardien d’un des portails menant au château des noces.

[2] Aucun anachronisme ici : les anciens connaissaient les mondes subtils et enseignaient à leur sujet. L’histoire de "la tête d’âne" circulant dans le milieu Cathare et rapportée dans les registres de l’inquisition en est une illustration frappante.

[3] voir les différents articles sur le symbole de l’arbre

[4] Dans les Noces Alchimiques de Christian Rose-Croix, ce seuil est représenté par le Temple du Portail

[5] voir l’article sur les premières aventures de Gauvain

[6] PISTIS SOPHIA - éditions Archè 1975



 

La dame au miroir

"Messire Gauvain passe un pont et entre au château. Arrivé en haut, au point le plus fort de la place, il aperçoit en un pré, sous un orme [1], une pucelle qui contemplait dans un miroir son visage et sa gorge, plus blanche que neige. Un étroit cercle d’or couronnait ses cheveux." [2]
C’est ainsi que Chrétien de Troyes nous décrit l’orgueilleuse de Logres : une femme ravissante, couronnée d’or, un miroir à la main. On imagine mal description plus succincte, pourtant la force symbolique est énorme.
 

Déjouons le piège grossier de l’église qui, au moyen-âge a fait du miroir le symbole de la prostituée, pour nous rattacher à la tradition universelle. Que ce soit pour les Egyptiens, les Grecs, les Chinois, les Japonais, les bouddhistes ou les musulmans, le miroir est le support d’un symbolisme extrêmement riche dans l’ordre de la connaissance.
Tout comme le Graal, il est un symbole à la fois solaire et lunaire [3]. Une des symboliques les plus développées autour du miroir est celle de l’âme. Suivant son orientation, il reflète la beauté ou la laideur. Le miroir poussiéreux représente le cœur de l’homme, incapable de réfléchir la lumière divine pour la projeter dans la tête et éclairer ainsi la conscience [4] . Ainsi, la première phase du processus gnostique est avant tout la purification de l’âme : le miroir doit retrouver une qualité parfaite, sa surface doit être parfaitement polie et pure afin de retrouver ses pouvoirs. Dans la littérature islamique, la coupe de Jamshid, roi légendaire d’Iran, est en réalité un miroir qui permet de lire le passé, le présent et l’avenir. Elle symbolise à son tour le cœur de l’initié [5].
Le Cœur étant symbolisé par un miroir - en métal, jadis - la rouille symbolise le péché et le polissage du miroir sa purification.
 
Dans la Grèce antique, le miroir était aussi le signe de l’initié aux Mystères. Sur certains vase, le Dieu des Mystères, Dionysos, est représenté un miroir à la main. Souvent, il le tient derrière le dos de quelqu’un - dévoilant ce qui est caché - ou le présente à celui-ci, afin qu’il y voie l’image de son âme divine.
Et c’est bien ce double aspect que représente l’orgueilleuse de Logres : la force de l’âme nouvelle et l’initiatrice (voir l’article "un avertissement sur le chemin").
 

Notes :

[1] ou un if selon les versions

[2] le conte du Graal, v6672-6681

[3] En effet, la coupe (lunaire) du Graal est associée au cœur (solaire) de l’homme, voir aussi http://graal-initiation.blogspot.com/2007/05/au-coeur-de-lhomme.html

[4] A nouveau, comme avec le Graal lui-même, on retrouve cette notion d’union de la tête et du cœur. Voir l’article sur le Graal intérieur

[5] " Quand j’entendis le maître décrire le Graal de Jam, je fus moi-même le Graal du monde, le miroir de Jam. Dans le Graal du monde, le miroir, nous vîmes en souvenir que chaque Graal est une flamme qui nous fait mourir. " - Shihâboddîn Yahyâ Sohravardî (1154-1191)



 

le symbole de l’ancre

Nous revenons une fois encore aux premiers livres du Parzival de Wolfram Von Eschenbach et aux aventures de Gamuret l’Angevin. Pourquoi ? Parce que ce passage a été écrit par Wolfram en dehors de toute influence extérieure. Contrairement aux aventures de Parzival et de Gawan, Wolfram n’est pas en train d’enjoliver une source extérieure. De ce fait, il se rattache, pour faire passer son message, à un autre jeu de symboles qui révèlent son orientation profonde.
 

Ainsi, après son premier voyage en Orient, Gamuret revient avec une nouvelle armure et nous avons déjà mentionné le heaume de diamant :
 
"Il n’y avait rien au monde de si précieux que cette armure. Gamuret contempla le diamant dont était fait le heaume ; on y avait fixé une ancre, dans laquelle étaient incrustées des pierreries, toutes fort grosses. C’était là, à dire vrai, une lourde charge. Le héros était magnifiquement équipé. Quels étaient me demanderez-vous les ornements de son écu ? En son milieu était fixée une précieuse boucle d’or d’Arabie ; toute rouge, elle avait un tel poli qu’on pouvait s’y mirer. Au dessus de la boucle, on voyait une ancre de sable".
 
Ainsi, Gamuret a abandonné la panthère de ses ancêtres pour une ancre. Mais cette ancre est lourde de signification. En effet, elle nous relie à un symbole très courant chez les premiers chrétiens et surtout, à l’époque de Wolfram, chez les bogomiles.
Cette ancre étai en même temps associée à la vigne, à l’arbre de vie et à la croix. Dans ce symbolisme, l’ancre est un rappel de la barque de vie. Coupe et nef de font qu’un et on retrouve à nouveau, comme un résumé du processus des mystères gnostiques l’association du Graal et de l’arbre de vie.
 

stèle bogomile

Par l’usage de ce symbole, Wolfram se rattache au courant initiatique christique des gnostiques, des bogomiles et, à la même époque, des cathares. Et le fait que Chrétien ait lui aussi placé son roi du Graal dans une barque n’est sûrement pas une résurgence celtique [1].
 

Notes :

[1] Même s’il n’y a pas de raison de ne pas trouver un symbole équivalant dans les mythes gallois. En effet, ces symboles ont étés utilisés depuis la plus haute antiquité pour décrire ce même processus. Les Chaldéens par exemple, parlaient d’un vase d’où s’élevait l’Arbre de Vie et on retrouve bien sûr ces symboles dans le livre des morts Egyptien



 

Une autre source

Tous les érudits se sont interrogés sur l’origine des romans de la table ronde. Selon le consensus, les légendes et récits mettant en scène les chevaliers de la table ronde ont pour point de départ un personnage historique, un chef de guerre anglais ou gallois ayant lutté contre les saxons vers l’an 500 et au patronyme proche d’Arthur.
 

Ce personnage est cité pour la première fois dans les "Historia Regum Britanniae" de Geoffrey de Monmouth, traduite en français vers 1150, 5 ans avant la mort de son auteur.
Mais le personnage d’Arthur ne prend véritablement corps qu’un peu plus tard, sous la plume du poète normand Wace ( 1100-1175) dans son "roman de Brut" écrit entre 1150 et 1155, au moment où Aliénor d’Aquitaine épouse Henri II. Après le Brut, les grandes lignes de la saga d’Arthur resteront quasiment inchangées jusqu’à la fin (c’est à dire la vulgate) : unification des bretons, lutte contre les saxons, création de la table ronde, conquête de la France et de l’empire de Rome, trahison de Mordred, mort d’Arthur dont le corps est emporté à Avalon.
La filiation arthurienne semble ainsi toute tracée : Geoffrey de Monmouth et le Arthur historique, Wace et la table ronde, Chretien de Troyes puis ses continuateurs. Cependant, cette filiation est artificielle et ne fait pas apparaître l’énorme fossé qui existe entre chacun de ces trois auteurs.
 
Geoffrey de Monmouth nous livre une oeuvre de réthorique calquée sur les centons latins, inspirée d’une histoire des bretons de Nennius écrite au début du neuvième siècle (vers 820). Ici, les premiers traits de la légende arthurienne sont tracés sous la forme d’une éloge dont l’esprit est très éloigné des textes suivants. Cependant, les premiers éléments sont là : gloire du roi Arthur, quelques aventures contre des géants, les personnages de base : key, gauvain, la reine, bataille contre Mordred et également les premiers éléments magiques : l’enchanteur Merlin ( bien qu’en réalité, merlin soit peu présent dans l’Historia, Geoffrey avait écrit peut avant les prophéties de Merlin qui connurent un franc succès), l’épée Excalibur forgée dans l’île mythique d’Avalon.
 
Si Wace reprend le texte de Geoffrey, il ne se contente pas d’en moderniser l’écriture, de la rendre plus vivante et surtout d’ajouter un sens du détail et du réalisme dans les descriptions de batailles et de faits d’arme qui feront le succès du poète normand. Mais il est clair que Wace puise également à une autre source. Dans le roman de Brut, Wace fait d’ailleurs allusion à une tradition existante et apparemment foisonnante : "Vous avez certainement entendu déjà conter bien des aventures du noble roi Arthur, mais à force d’êtres contée et répétée, l’histoire est déformée" [1] nous dit-il. De cette tradition, nous n’avons aucune trace, mais force est de constater que Wace ne se contente pas de broder autour des quelques éléments rapportés par Geoffrey de Monmouth, il introduit également une partie des éléments clefs de la légende : La table ronde et le mythe de la survivance d’Arthur en Avalon. L’épée Excalibur acquière son renom ( dans le Brut, de nombreuses armes et pièces d’équipement ont un nom, et acquièrent ainsi une sorte de permanence) et le quatuor Arthur - Guenièvre - Key - Gauvain prend toute sa mesure [2].
Outre son souci du détail, Wace renforce la crédibilité de son récit par le souci qu’il a de citer des sources ou d’invalider certains éléments des légendes de l’époque après avoir "vérifié les faits" dit-il. Ainsi il jette le discrédit sur la fontaine de Barenton à Brocéliande : "J’ai vu la forêt, j’ai vu la terre. Je cherchais les merveilles et je n’en vis aucune" [3] et il élimine les prophéties de Merlin ( ce dernier ne réapparaîtra que bien plus tard avec Robert de Boron).
Les universitaires qui tel Jean MARX [4] ont remarqué ce fossé entre Monmouth et Wace se sont empressés d’identifier cette autre source aux légendes celtiques et galloises, mais il s’agit là d’une conclusion très hâtive, reposant principalement sur l’amalgame entre le Brut de Wace et les versions de la légende postérieures à Chrétien de Troyes.
En effet, le merveilleux et le fameux "autre monde celtique" ne sont pas encore présents [5]. La seule touche surnaturelle est cette île d’Avalon dans laquelle fut forgée Excalibur et vers laquelle Arthur est emporté (les merlins, dames du lac, dragons et épées plantées dans la pierre arriveront après Chrétien de Troyes).
On trouve chez Wace de nombreux aspects très primitifs, même s’il tente d’insérer dans son récit des éléments de chevalerie et les prémices du service aux dames. Ici, on ne brise pas les lances à tour de bras : du fait qu’elle ait un nom (bron), on imagine mal la lance d’Arthur se briser. Mais il n’est pas besoin d’aller chercher chez les Celtes alors que ces Normands, dont fait parti Wace [6], étaient seulement un siècle auparavant des vikings ( le viking Rollon reçoit la normandie de Charles le simple en 911, mais il faudra attendre 1060 pour que le pouvoir soit totalement affirmé et que les raids viking cessent). Dans le roman de Brut, les armoiries d’Arthur sont d’ailleurs centrées autour de la figure du dragon, propre à cette époque aux indo-germains et aux vikings ( il est présent comme figure de proue sur les vaisseaux de Guillaume le Conquérant), alors que jusque là, Arthur se distingait surtout par la figure de la sainte vierge peinte sur son bouclier [7]. Il faut se souvenir que ces mêmes Normands avaient des fiefs à Tolède en Espagne, en Sicile et en terre sainte [8] et que c’est par eux que toutes les connaissances des arabes (et via les arabes, de l’antiquité) ont ressurgit en France [9]. D’autre part, Wace écrivait à la demande d’Aliénor d’Aquitaine, grande protectrice des trouvères de provence et fraîchement revenue de croisade.
Ainsi, les sources possibles ne manquent pas, mais il faut bien reconnaître que, malgré ses possibles connexions orientales, le roman de Brut ne brille pas par ses aspects ésotériques ou ses valeurs religieuses et morales. Le texte de Wace s’inscrit complètement dans la tradition épique de l’époque : une société virile, violente mettant en avant le respect des liens familiaux et féodaux avec peu de place pour les sentiments et pour les femmes. Le roi en est le personnage principal et le héros [10].
 
Bien que l’on se plaise à faire remonter ses sources au Brut, Chrétien de Troyes rompt complètement avec la tradition épique en vogue à l’époque de Wace.
Tout d’abord, il s’éloigne radicalement du style de la matière de France. On peu compter Chretien parmis les chefs de file d’un nouveau style littéraire : le roman courtois ( le seul autre document de ce type est le Tristan de Béroul, contemporain de Chrétien et peut-être même postérieur à un Tristan de Chrétien). Ici, la grande fresque épique est reléguée à l’arrière plan. Comme chez Ovides [11], le roman s’interresse avant tout à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes et aux relations complexes entre les êtres humains pris dans un faisceau de tensions : désirs, morale, devoirs, honneur... [12]
D’autre part, bien que la cour d’Arthur serve de cadre aux aventures racontées par Chrétien, ce dernier abandonne complètement la trame des récits Arthuriens. Le roi lui-même est un personnage qui passera de plus en plus au second plan au fure et à mesure des romans. Fini le roi guerrier qui chevauche à la tête de ses hommes.
Bien que nous n’ayons aucune trace d’autres textes relatant les aventures des chevaliers de la table ronde entre Wace et Chrétien, ce dernier semble pourtant s’appuyer sur une tradition bien connue : ainsi, il désigne les chevaliers comme "ceux de la table ronde" sans autre explication [13]. Cependant, Chrétien s’éloigne petit à petit des modèles existants et crée un nouveau cadre pour ses propres récits afin de servir sa propre symbolique : Arthur, encore actif et vindicatif dans les premier romans (il guerroie et fait pendre les traitres dans Cligès) devient finalement ce roi mélancolique du conte du Graal. L’action se déplace peu à peu d’Angleterre en France, puis perd tout lien avec la géographie réelle pour entrer, non pas dans un "autre monde celtique" [14] mais dans un paysage intérieur, un paysage de l’âme.

Notes :

[1] le fameux "moi je vais vous conter la vraie version" que l’on retrouve chez la plupart des auteurs, notamment Wolfram von Eschenbach

[2] Le roman de la charrette de Chrétien de Troyes amènera, en la personne de Lancelot, un cinquième élément et ce roman est une véritable métaphore alchimique qui montre comment un nouvel ordre se crée autour de ce cinquième élément.

[3] On constate néanmoins que tous les lieux arthuriens ayant une connexion avec le monde réel existaient avant Chrétien de Troyes et faisaient en quelque sorte partie du folklore

[4] Jean Marx, la légende arthurienne et le Graal

[5] Nos amis Celtisants s’appuient également sur le texte de Kulwch et Olwen, qui est quand à lui complètement dans le monde du merveilleux Celtique mais, il faut bien l’admettre peu voire pas connecté au monde Arthurien

[6] Wace est aussi l’auteur du roman de Rou dans lequelle il raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Normand

[7] Notons au passage que l’on ne peut pas parler du blason d’Arthur avant Wace, pour la bonne raison que l’héraldique date de 1100 environ, soit peu avant l’époque de Wace. Ainsi, les armoiries Galloises figurant un dragon sont un emprunt à Wace et non l’inverse.

[8] Voir à ce sujet l’article sur les sources du Parzival et l’extrait de Heinrich.

[9] Sur l’énorme influence des normands dans l’œuvre de Chrétien de Troyes, voir Joseph P. Duggan, The romance of Chretien de Troyes - Yale University Press 2001 p.10

[10] Ainsi, bien que le roman de Brut soit souvent considéré comme le point de départ de la "matière de bretagne", il s’incrit complètement dans le modèle littéraire de la "matière de France" : la description des faits d’armes du roi.

[11] Dont, à priori, Chrétien aurrait adapté une partie des oeuvres

[12] Typiquement, dans les métamorphoses, Ovides expédie les aventures en quelques lignes pour s’attarder sur les changements psychologiques chez les protagonistes. Lorsqu’il évoque la quête de de la toison d’or par exemple, il expédie les épreuves en 1 à 2 phrases tandis que les combats intérieurs de Médée - amour d’abord puis haine ensuite - font l’objet de longs développements.

[13] Et pourtant, la première liste des chevaliers de la table ronde est donnée par Chrétien.

[14] Chrétien semble d’ailleurs mépriser les troubadours qui, aux dires de nos chers spécialistes auraient propagé les mythes celtes de Galles en France. Dès Erec, Chrétien nous parle de ces récitateurs ambulants qui "fabloiant vont par les cors, qui les bon contes font rebors" i.e. transforment les bons contes en mauvais.
Même des spécialistes aussi celtisants que jean Marx reconnaissent que le conte du Graal de Chrétien est " une oeuvre de caractère si profane et en même temps si peu chrétienne et si peu dominée par les motifs permanants de la mythologie celtique"(in la légende arthurienne et le graal p.327 - PUF)



 

Jean Marx : La légende arthurienne et le Graal

Jean Marx est un des derniers universitaires à avoir fourni un travail conséquent sur les récits Graaliens. Très érudit, il fait le point sur tout ce qui a été écrit avant lui. Cependant, son allégeance indéfectible à la cause celtisante l’entraîne dans de nombreuses contradictions.
 

Aux origines historiques d’Arthur

pp 50-60 : Jean Marx retrace la vison traditionnelle de l’aspect historique du personnage d’Arthur : Nennius – Monmouth – Wace … mais relève avec justesse les nombreuses incohérences dans cette filiation classique. A priori, Wace à puisé à d’autres sources. Pour Marx, il s’agit du folklore celte [1].

La Bretagne hors jeu

p. 56 : Jean Marx rejette toute possibilité d’une influence de Bretagne armoricaine : "Quand on évoque la pauvreté des débris de la littérature bretonne d’Armorique au moyen-âge, on comprend mal pourquoi il aurait fallu la présence de conteurs, de récitateurs et de chanteurs venus de la Bretagne armoricaine pour donner vie et audience aux légendes arthuriennes."
Bien sûr, on se demande pourquoi Chrétien va, dans ses premiers romans, puiser ses noms de lieux en Bretagne (Dans Erec, Arthur tiens sa cour à Nantes, dans Yvain, on retrouve la fontaine de Barenton mentionnée par Wace dans le Rou [2]…). L’hypothèse la plus probable est celle des médiévistes René Bansard et Jean Charles Payens [3] qui invoquent la très probable présence du jeune Chrétien de Troyes à la cour d’Aliénor d’Aquitaine entre 1157 et 1170 dans le Domfortais ( Orne - à la limite entre la basse Normandie et la Bretagne ) avant de passer au service de sa fille, Marie de Champagne. Durant cette époque, Chrétien lit Wace et compose ses premières œuvres : le Tristan perdu et Erec [4].

Les deux Héros

p. 60 et note p. 61 : Jean Marx exhume un prototype possible du roman de la charrette. Il est à noter que ce roman présente, comme les derniers romans de Chrétien, la figure d’un héros double, deux figures au nom presque identique : Galvagin et Galvariun ou Galvagnus et Galvariun selon les versions. L’un des deux est le neveu du roi et sauve la reine.

L’autre monde

p. 82-84 Marx nous donne les caractéristiques de l’autre monde celtique. Force est de constater que cet autre monde n’a rien à voir avec ce que l’on qualifie d’autre monde dans les romans de Chrétien de Troyes. Les légendes sur l’autre monde citées par Marx mettent en évidence un monde fantomatique, directement lié à une perception de la sphère invisible terrestre, du monde astral ou du monde des morts et non pas à un paysage intérieur, un paysage de l’âme comme dans la charrette, le conte du Graal ou les romans de Sohravardi.

L’influence Celtique

p. 92 et suivantes : Pour soutenir sa thèse, à savoir l’origine Galloise – Celtique des légendes Arthuriennes, Jean Marx exhume tout un ensemble de légendes ou de passages de légendes et les met en regard d’éléments du cycle arthurien. Malheureusement, il ne tient absolument pas compte du fait que les récits du Graal n’ont pas étés écrits à la même époque, ni par les mêmes personnes [5].
Comme l’indique bien le titre de son ouvrage, Jean Marx associe étroitement légende arthurienne et Graal. En quelque sorte, il fausse la donne dès le départ car en effet, le Graal n’est, au départ, associé que marginalement à la geste arthurienne. Dans les romans de Chrétien de Troyes, la cour d’Arthur, et le roi Arthur lui-même, sont des éléments de second plan ; tandis que les premiers récits arthuriens sont directement dans la veine épique et centrées sur le personnage du roi, à l’instar des aventures de Charlemagnes.
D’autre part, il faut garder présent à l’esprit que ces récits se sont constitués petit à petit pour être finalement rassemblés, ordonnés et réécrits en un tout à peu près cohérent dans lequel on retrouve tous les épisodes ayant connu du succès, tel le conte du Graal. Force est de constater qu’au cours de ces réécritures, le sens du texte à été fortement infléchi et utilisé à des fin de propagandes, religieuses ( cf. la thèse de michel de Roquebert : la légende du Graal comme outil de propagande anti-cathares ) ou politiques ( la légende arthurienne : un remplacement de la geste de Charlemagne mettant en avant non plus le royaume de France mais les Plantagenets).

L’enjeu politique

pp. 302-303 : Jean Marx rappelle les enjeux politiques qui sous-tendent l’établissement de la vulgate arthurienne. En complète contradiction avec lui-même, il isole chrétien de Troyes du reste des auteurs et donnes les différentes raisons, politiques et religieuses qui ont amenées les auteurs successifs à distordre le conte du Graal et les histoires afférentes : la nécessité pour une Angleterre normande, c’est à dire de langue française, de s’affranchir de la geste de Charlemagne – d’où la nécessité d’une nouvelle geste épique – et de trouver sa place parmi les nombreux cultes des saints et surtout des reliques incomparables ramenées des croisades. L’histoire du Graal, remaniée par les moines de Glastonbury, est "comme un fil conducteur qui permet de se rattacher, de façon à la fois honorable et profitable, aux plus vénérables antiquités chrétiennes et aux plus récentes découvertes de reliques."

L’enjeu religieux

p. 311 : Jean Marx essaie de retracer la genèse et le contexte de l’écriture de La Queste du Graal et rappelle à quel point ce texte est sous-tendu par la théologie de Bernard de Clairvaux. Cependant, nous ne pouvons nous accorder avec lui quand il dit que "l’Eglise a toujours eu une juste défiance vis-à-vis des histoires du Graal. Jamais elle n’a admis l’authenticité de la légende".
En effet, on assiste dès le début du XIIIème siècle à une véritable course de vitesse pour récupérer les texte "pas très catholiques" de Chrétien afin d’en faire une mine d’illustrations symboliques de la doctrine de l’Eglise dominante. La quête du Graal n’est pas seulement sous-tendue par la théologie de Bernard de Clairvaux, elle est aussi la base de tout un ésotérisme catholique quasi-inexistant jusqu’alors ( les symboles traditionnels d’animaux utilisés jusque là dans l’alchimie sont reliés à des figures évangéliques, les couleurs, l’arbre sec, la genèse et la postérité d’Adam et Ève… tout y passe ) qui culmine dans l’établissement de la célébration de la Cène comme mystère suprême de l’Eglise. Il faut garder en mémoire, quand on voit comment tout ces symboles sont récupérés, magnifiés et placés dans le giron de l’Eglise, que cette dernière est en train de lutter avec acharnement contre le Catharisme. Le dogme de la transsubstantiation par exemple, est postérieur au conte du Graal de Chrétien de Troyes et à de nombreuses continuations ( 4e concile du Latran, 1215) alors que les cathares célébraient la Cène depuis toujours.

Appendice

Dans son appendice, Jean Marx donne un résumé assez complet des textes du Graal, continuations diverses et même du Parzifal, du Peredur Gallois et un apperçu des romans anglais, le tout agrémenté de notes.

Notes :

[1] Voir à ce sujet l’article "une autre source"

[2] même si dans le Brut, Wace dira qu’après vérification, il n’a rien trouvé de magique dans cette fontaine

[3] La Légende arthurienne et la Normandie, sous la direction de Jean Charles Payens – Corlet 1983.

[4] Hypothèse corroborée par le fait que Chrétien se présente comme Chrétien de Troyes uniquement dans Erec. Or, selon la tradition, l’auteur ne cite son origine que s’il est dans une contrée étrangère, ce qui indique que l’Erec n’a pas été composé alors que Chrétien était à Troyes.

[5] Une des rare à ne pas commettre cette erreur est Jessie L. Weston dans son "From Ritual to romance" où elle isolera les différentes phase de l’élaboration des légendes Graaliennes : 1-récit de départ, 2- ajouts sur la base d’emprunts au folklore, 3- catholicisation du mythe ( je n’aime pas dire christianisation dans ce cas de figure), 4– refonte des points 2 et 3 .



 

Jessie L. Weston - From Ritual to Romance

Ecrit en 1919, le texte de Miss Weston reste un texte à part dans les études sur le Graal. Reconnu pour son sérieux, il est incontournable et chaque universitaire écrivant sur le sujet est obligé de le citer et de le réfuter.
En général, on synthétise la théorie de J. L. Weston de la manière suivante : le conte du Graal est la survivance d’un rite associé à un culte de la fertilité. En réalité, si on lit vraiement tout le livre, on s’aperçoit que Miss Weston est allée beaucoup plus loin en établissant le conte du Graal comme la survivance de l’enseignement des cultes à mystères, eux mêmes à l’origine du Chritianisme.
 

Un message universel

"Je voudrais en même temps prier les érudits qui pensent qu’il n’y a aucun rapport entre les romances du XIIème siècle et l’an 1000 avant J-C de suspendre leur jugement jusqu’à ce qu’ils aient examiné avec soins les preuves de l’existence d’une tradition commune à toute la race aryenne en général, qui a perduré avec une vitalité extraordinaire et dont on retrouve des correspondance marquées et les détails caractéristiques malgré toutes les migrations et modifications de cette race aryenne, et ce jusqu’aux jours présents." (p. 26)
Miss Weston cite ensuite un certain nombre de légendes issues de l’inde védique et met en évidence les parallèles avec certains passages des continuations du conte du Graal. Mais contrairement à beaucoup d’auteurs plus proches de nous, elle prend soins de bien clarifier sa position et de garder une certaine rigueur :
"En mettant en évidence ces parallèles, je souhaite que ma position soit parfaitement claire ; Je ne prétend pas que nous puissions trouver la source de la légende du Graal dans le Rig-Veda, ou n’importe quel autre monument littéraire des premiers Aryens, (…) Quand tous les parallèles avec la légende du Graal font parti d’un cercle bien défini de croyances et de pratiques, étudiées soigneusement, et que chacune d’entre-elle fait parti du même corpus d’une tradition bien étudiée, alors je pense que l’on peut considérer ces parallèles comme une base fiable et qu’il n’est pas déraisonnable de penser que ce corpus de traditions fait parti d’une même famille et qu’il doit donc être interprété comme tel."(p.31)
Ainsi, Jessie L. Weston rattache le Graal à une famille, une tradition universelle. Au départ, elle le classe comme faisant partie des cultes de la fertilité, et c’est ce que les universitaires on retenu de son livre. Mais en réalité, elle va affiner son jugement de manière très intéressante.

L’accomplissement de la quête

"Nous sommes donc arrivés à la conclusion que cet accomplissement revêtait en premier lieu, un caractère altruiste. Il n’est pas question de gagner un avantage, temporel ou spirituel, pour le bénéfice du quêteur lui-même, mais plutôt de bénéfices à conquérir pour les autres : la libération d’un seigneur et de ses terres des conséquences d’une punition terrible qui, atteignant le roi, a eu des répercutions terribles sur tout le royaume" (p.47)

Survivance

Miss Weston cite un constat intéressant de Mr E. K. Chambers [1] : "Si l’étude comparative des religions prouve quoi que ce soit, c’est que les croyances populaires et les coutumes des paysans du moyen-âges et mêmes des temps actuels ne sont, neuf fois sur dix, que les restes de mythologies ou de cultes païens ayant survécu avec fort peu de changements au sein d’un système de croyance qui leur était hostile." [2]
Pour Jessie L. Weston, le mythe du Graal est une telle survivance. Pour nous, si le conte du Graal évoque ces rites anciens, c’est simplement que tous deux parlent de la même chose et témoignent d’un "enseignement universel" dont la forme change, mais dont la teneur reste identique. Miss Weston mettra le doigt sur ce phénomène en ce qui concerne les cultes à mystères.

Une question de méthodologie

"Tant que les critiques s’acharnerons à découper l’histoire en petits morceaux et à choisir un détail ici et un autre là comme base d’étude et d’élucidation, le résultat d’ensemble ne pourra être que chaotique et insatisfaisant. Nous continuerons à voire arriver des monographies, plus ou moins scientifiques dans leur traitement, l’une traitant du Graal en tant que talisman dispensateur de nourriture, et ce point seulement, une autre traitant du Graal comme contenant d’une force spirituelle. Une monographie traite de la Lance comme arme païenne et rien de plus, une autre la considère comme une relique chrétienne et rien de moins. A un moment donné, les sujet de l’étude sera le roi pêcheur, sans aucune considération pour les symboles qu’il garde ou les terres qu’il commande ; à un autre moment, il s’agira de la relation entre les chevaliers en quête et le roi pêcheur, sans souci de sa tâche à lui. Le résultat obtenu est toujours assez satisfaisant pour l’auteur, souvent plausible, parfois très sensé, mais il est absolument impossible, même pour un génie de la synthèse, de combiner les résultats obtenus en un tout cohérent. On se retrouve face à un puzzle dont les pièces ont été redécoupées et limées jusqu’à ce qu’elles s’ajustent entre elles alors qu’elles n’ont aucun rapport les unes avec les autres". (p.48)

Non au trésor celte

"La théorie du professeur Brown est la plus censée en ce sens qu’elle traite du cortège du Graal dans son ensemble, comme un groupe de symboles affiliés les uns aux autres. Selon son point de vue, la Lance et le Graal font partie des trésors des Tuatha de Danann. Mais si je peux accepter que les deux groupes soient affiliés, que les trésors des Tuatha de Danann correspondent aux éléments du cortège du Graal, il me semble absolument impossible que l’un soit la source de l’autre. (…) L’objet qui correspond au Graal est le chaudron de Dagda. Or les caractéristiques de ce dernier sont sa taille et le fait que l’on puisse y puiser sans fin. C’est un chaudron d’abondance. Aucune de ces caractéristiques n’est associée au Graal, qui est un objet léger, plat ou coupe, porté par une jeune fille. Aucun texte ne mentionne le fait que le Graal contienne de la nourriture, les textes mentionnent le fait que l’apparition du Graal est l’apparition de la nourriture sont concomitantes." (p.51)

Le Tarot

"Mais nous avons des preuves que ces quatre objets forment en fait un groupe spécial, complètement indépendant de toute apparition dans des légendes ou des romans. Ils existent, aujourd’hui encore au travers des quatre séries du Tarot"(p.53).
Jessie L. Weston développe ensuite sur les origines supposées du Tarot comme datant d’une époque immémoriale. Sur Graal et Tarot, voir aussi "la connaissance des signes".

Gauvain le guérisseur.

Dans les romans du Graal, à commencer par celui de Chrétien de Troyes, on trouve de nombreuses références au talents de guérisseur de Gauvain. Jessie L. Weston en pointe quelques autres : " Dans les triades galloises, on voit Gwalchmai, le Gauvain gallois, cité comme faisant parti des trois hommes ’pour qui la nature de toute chose était connue’ [3] un don extrêmement utile pour un "homme médecine", mais à première vue pas vraiment utile pour un chevalier. On ne retrouve cette persistance, d’un roman médiéval à un autre, de l’attribution de tels dons de guérisons à un chevalier dans aucun autre cas à ma connaissance. Même Tristan, le chevalier le plus accompli des romances médiévales, pratiquant parfaitement tous les arts de la chevalerie, ne se verra jamais attribué de talent de guérisseur, qui reste l’apanage du seul Gauvain." (p.70)

Universalité des symboles

"Notre enquête nous a graduellement amenés à la conclusion que les éléments constituant la légende du Graal – la trame de l’histoire, les tâches qui attendent le héros, les symboles et leurs significations – bien que trouvant leur contrepartie dans des récits préhistoriques, présentent aussi des parallèles remarquables avec des croyances et des pratiques de pays aussi éloignés les uns des autres que les îles britanniques, la Russie et l’Afrique centrale." (p.73)

Le double roi du Graal

Après avoir relevé le fait que dans certains romans, i.e. Chez Chrétien et chez Wolfram, il y a en réalité deux rois au château du Graal, Miss Weston décide d’écarter cette donnée : " Ainsi je séparerais le thème du double, tel qu’on le trouve chez Chrétien et chez Wolfram, du thème du roi blessé, également commun à ces deux poètes. Ce dernier thème pouvant être expliqué comme ayant son origine dans une variation d’un rituel tandis que le premier thème n’est explicable ni selon les aspects exotériques, ni selon les aspects ésotériques de la cérémonie."
Evidemment, nous ne pouvons accepter ce point de vue, tant l’aspect double se retrouve, du point de vue ésotérique dans tous les aspects de l’homme et du processus de renaissance. Un autre récit ayant repris ces aspects est bien sûr celui des noces alchimiques de Christian Rose-Croix où l’on voit justement la salle du trône avec les deux rois : le jeune et le vieux, le blanc et le noir et plus tard cette dualité qui se répète au niveau microcosmique avec les figures de "l’ancien des jours" et "du vieil Atlas".

La clef de l’énigme

"Selon moi, la clef de l’énigme se trouve dans l’interprétation juste du symbolisme du pêcheur et du poisson. Ceux qui ont étudié la littérature graalienne ont été trop prompts à traiter la question sous l’angle du seul christianisme, oubliant complètement que le christianisme n’a fait que reprendre à son compte, et adapter à son usage propre, un symbolisme aux racines profondes et jouissant déjà à l’époque d’un grand prestige et d’une grande importance" [4] (p.78)
 
Suit une liste d’apparitions du symbole des poissons dans différentes cultures et différentes traditions mettant en évidence que le symbole du poisson est, depuis la plus haute antiquité, associé à la vie éternelle.
 
"Le poisson était sacré pour toutes les déités qui étaient censées ramener l’homme des ombres de la mort vers la vie. C’est ce qui expliquerait notamment le lien entre ce symbole et Orphée" (p.80) (…)
"Le poisson joue un rôle important dans le cultes à mystères en tant que nourriture sainte" (p.81) (…)
"La colombe et le poisson apparaissent également côte à côte dans l’iconographie ancienne. Dans l’étude du conte Goblet d’Aviella sur la migration des symboles on trouve une illustration représentant une pièce de la chypre antique sur laquelle on voit un omphalos flaqué de deux colombes avec un poisson en dessous" (p.83)

Le Graal et les mystères

Après avoir ainsi rappelé les symbole clefs des récits du Graal, Miss Weston affine son analyse et n’associe plus les légendes du Graal à une famille de croyances, mais plus précisément au cultes à mystère, notamment ceux d’Attis :
"Mais que connaissons nous des liturgies des mystères d’Attis ? Un des points essentiels était un repas mystique, dont la nourriture partagée entre les candidats était servie dans une vaisselle sacrée. Il s’agissait bien sûr d’un repas de vie. (…)
D’autre part, et d’une manière qui nous échappe encore, le destin des initiés était lié, était dépendant, de la mort et de la résurrection du Dieu. (…) Dans certains cas, il était même question d’un enterrement bien réel suivi d’un éveil à une nouvel vie avec la divinité." [5]
 
"Ainsi, nous voyons les parallèles évidents avec les romances du Graal. Dans les deux cas, nous avons un repas mystique, dans lequel la nourriture partagée est liée étroitement à un récipient sacré. (…) Dans les mystères d’Attis, le succès du candidat est manifesté par la résurrection du Dieu ; dans les récits du Graal par la guérison du roi pêcheur." (p.91)

Le Christianisme et les mystères

Au vu des quelques éléments dont elle dispose, Jessie L. Weston en arrive à la conclusion, certainement révolutionnaire pour l’époque ( elle écrit en 1919) mais évidente depuis la découverte des manuscrits de la mer morte que le christianisme originel n’apportait rien d’exceptionnel. Il s’agissait d’une synthèse, de l’accomplissement des cultes à mystères. L’église chrétienne puis les églises catholiques et orthodoxes, ont par la suite réécrit le dogme afin de conserver leur pouvoir temporel ( Voir les différents livres sur le sujet, notamment "le Christ Païen" et "Les mystères de Jesus" C.F. notes ci-dessous).

Les grands et les petits mystères

D’après les Philosophumena de l’évêque Hyppolite ( la réfutation de toutes les hérésies), on trouve le distingo suivant : " Il y a les petits mystères, pour la génération charnelle. Mais ceux qui ont été initiés aux petits mystères peuvent, après un temps, postuler aux grands mystères, aux mystères célestes, car là est la porte des cieux et c’est la maison de Dieu dans laquelle le Dieu Bon seul habite et dans laquelle aucun homme impur ne peut entrer."
 
C’est par l’existence de ces Grands Mystères, ces mystères intérieurs, que Jessie L. Weston explique la connexion qui existe entre différents cultes tels ceux de Mythra et Attis alors que dans leur aspect extérieur, ils ont peu de points communs : " Ainsi il me semble que c’est par l’intermédiaire de leur enseignement intérieur, ésotérique, que les deux croyances, pourtant si différentes extérieurement, ont su garder un contact intime et que, au niveau de ce même enseignement intérieur, toutes deux ont pu rencontrer le christianisme et même s’identifier à lui." (p.101)

Le voyage du Graal vers l’ouest

Miss Weston rappelle l’existence du culte de Mythra en Grande-Gretagne : à Londre, York, Chester, Caerleon-on-Dusk… et de ce fait, il est probable que des gnostiques chrétiens aient vécus en grande Bretagne durant les 5 premiers siècles : " Pline constate les similitudes qui existent entre l’ancienne Gnose et la Gnose druidique de Gaule et de Bretagne"

L’élaboration du récit

Pour Jessie L. Weston, le conte du Graal est originaire d’une secte gnostique de Grande-Bretagne et constitue une dernière tentative pour revivifier un enseignement en train de disparaître sous les coups de l’eglise : " Celui qui conta pour la première fois l’histoire était lui-même un descendant de l’ancienne foi. Il possédait lui-même le secret du Graal et raconta, sous une forme volontairement imagée, ce qu’il en savait" (p.104).
 
Les étapes de l’élaboration du récit sont donc les suivantes :

- 1- Tentative de transmission de l’enseignement des mystères avant qu’il ne s’éteigne : "L’histoire du Graal n’est pas de font en comble le produit d’une invention littéraire ou populaire. A la base gît la mémoire, plus ou moins distordue, d’un ancien rituel, ayant pour objet l’initiation au secret des sources de la vie, physique et spirituelle" [6].
- 2- Le récit est de plus en plus romancé.
- 3- Le récit est christianisé et repris par les deux grandes abbayes de Glastonbury et de Fescamp. Le récit devient alors un fourre tout pour différents thèmes de propagande religieuse et politique [7]
- 4- Finalement, il est complètement repris par l’orthodoxie catholique pour réactualiser le dogme de l’eucharistie : " Pour ce qui relève de la critique littéraire, je maintient que la ’Queste du saint Graal’ devrait être traité plutôt comme une branche du Lancelot que comme un roman du Graal. Ce texte est d’une réelle importance dans l’évolution du cycle romanesque arthurien, mais en ce qui concerne les origines du Graal, il est pire qu’inutile tant les motifs originaux sont fragmentaires et distordus. "(p.120)

Un des points qui causa la perte de Miss Weston est sa chronologie de l’élaboration du récit, qui ne correspond pas avec la chronologie établie par les historiens. Mais, avec les connaissance dont nous disposons à l’époque actuelle sur les enseignements gnostiques, nous pouvons constater la justesse de sa thèse, même ( et surtout ) en prenant comme texte originel le texte de Chrétien de Troyes.

L’intégralité du livre en anglais est disponnible là : http://www.gutenberg.org/etext/4090

Notes :

[1] Sir Edmund Kerchever Chambers (1866-1954), homme de lettre anglais, critique de théâtre et spécialiste de Shakespeare. Il publia notamment en 1903 "Medieval Stage", une étude très documentée sur les représentations théâtrales du moyen-âge, leurs origines et significations. Il publia également de travaux sur les légendes arthuriennes (Arthur of Britain, 1927) ainsi que de nombreux poèmes.

[2] Voir aussi le "Lavondyss" de R. Holdstock. Il s’agit d’une fiction, mais extrêmement bien documentée sur les systèmes de croyance néolithiques, leur évolution et leur survivance dans les fêtes populaires du pays de galles.

[3] Les deux autres étant Riwallawn Walth Banhadlen et Lacheu fils d’Arthur. Voir Loth – les Mabinogions vol II p.230 et note.

[4] Voir à ce sujet l’excellant livre "Les mystères de jésus" de timothy freke qui retrace les origines du christianisme parmi les cultes à mystère et les enseignements gnostiques

[5] Voire à ce sujet l’initiation Cathare décrite par A. Gadal dans son livre "Sur le chemin du saint graal"

[6] Le fait que Miss Weston voit le récit du Graal comme la survivance d’un rituel, i.e. d’une liturgie et non comme un enseignement voilé ( quoiqu’elle donne quand même cette hypothèse par moment) causera sa perte pour les universitaires qui, éliminant les cultes à mystères et les origines du christianisme, ne retiendront que l’association Graal = rituel d’un culte de la fertilité.

[7] voir sur ce point la conclusion du livre de Jean Marx : "la légende Arthurienne et le Graal"



 

L’oie et le faucon

A la manière des contes initiatiques de sohravardi [1], les protagonistes du conte du Graal évoluent dans des paysages de l’âme [2]. Mais dans le conte du Graal, ces paysages sont en général enrichis d’éléments symboliques qui permettent au lecteur, saisi intérieurement (dans son âme justement) par la situation décrite, de dégager aussi des éléments d’enseignement pratique.
 

Pour illustrer notre propos, prenons par exemple un de ces paysages, rendu célèbre par sa puissance évocatrice : l’épisode des trois gouttes de sang sur la neige [3]. L’image qui reste gravée dans la mémoire est celle du chevalier, assis sur son destrier dans un champ de neige, perdu dans la contemplation de trois gouttes de sang écarlate sur le sol immaculé. Les traces lui rappellent le visage de son amie. Mais Chrétien nous explique l’origine de ces gouttes de sang : elles proviennent d’une oie blessée en vol par un faucon. Ce dernier a lâché sa proie et tous deux, oie et faucon, se sont enfuis.
 
Le faucon, c’est le symbole du mortel lié à l’immortel. Dans toutes les traditions, il est un symbole solaire, masculin, et représente l’ascension [4]. De ce fait, le faucon représenté encapuchonné, comme chez de nombreux imprimeurs de la renaissance, symbolise l’espérance en la lumière et la connaissance ésotérique.
Dans les anciens temples des Mystères égyptiens se trouvaient, dit-on, deux fonts baptismaux. L’un était orné d’une tête de faucon, l’autre d’une tête d’un autre animal des Mystères. Ces deux bassins déversaient leur courant d’eau simultanément sur le candidat. L’un symbolisait la mort, qu’il fallait subir volontairement en reddition de soi, et l’autre, l’eau de la Vie. Ce double baptême signifiait donc "mourir pour vivre" [5]. Et on retrouve ici l’image double du champ de neige : à la fois désolation et pureté. Le candidat aux Mystères qui vivait ce baptême magique s’écriait au cours de ce revirement : "O mon Dieu, mon soleil, tu as déversé sur moi ta splendeur" [6].
 
L’oie est également un animal solaire, mais associé à l’aspect féminin. Chez les Egyptiens, l’âme était représentée par une oie. Dans la tradition celtique, l’oie est un équivalent du cygne.
Ainsi, Chrétien nous rappelle par l’emploi de ces symboles que les radiations spirituelles se manifestent selon deux modes d’intervention. Par le premier elles éveillent le nouveau principe masculin, le nouvel Adamas et par le second la nouvelle Hévah, c’est à dire les deux aspects de l’âme nouvelle. Mais à côté de la sublimité de cette renaissance, l’apparition de Gauvain, ce tient aussi cette longue errance après la visite au château du Graal. C’est pourquoi cette apparition des deux principes de l’âme revêt l’aspect violent de la lutte de l’oie et du faucon : la force de l’Esprit frappe le candidat de plein fouet.
 
Si le chercheur peut encore entendre l’appel de la Gnose, et s’il peut délivrer Blanchefleur en lui, alors il arrive bientôt à la montagne du Graal. Il annonce alors d’une voix puissante : " Mon secours vient du Seigneur qui fait toute chose". Aussitôt qu’il a prononcé ce mantram, les gardiens de la montagne l’entourent et l’un d’eux, un faucon, fond sur lui avec la rapidité de l’éclair, lui transperce la poitrine et, comme armé d’un glaive incandescent qu’il lui plante dans le coeur, lui brûle par une intense chaleur le système du feu du serpent ( le fameux combat contre Sagremor et Keu, les deux foyers principaux de la conscience naturelle).
Le chevalier se détourne alors de la montagne du Graal, car le temps de l’ascension n’est pas encore venu pour lui. Il retourne dans le monde les bras croisés sur sa blessure ardente et entame son travail au service de la nouvelle loi :
"Aussi longtemps qu’il le faudra, il ne couchera deux nuits de suite en un même lieu,
il n’entendra parler d’un pas difficile qu’il n’aille tenter de le franchir,
ni de chevalier qui vaille mieux qu’un autre ou même que deux autres qu’il n’aille le provoquer ;
et il ne s’épargnera nul labeur jusqu’au jour où il saura enfin qui l’on sert du Graal
et où il aura trouvé la lance qui saigne" [7].
 
Et tout comme pour Parzifal, bien qu’il soit conscient du long, très long chemin qu’il lui reste à parcourir, le candidat qui demeure fidèle à la loi de l’Esprit et à la mission gravée en lui par les serviteurs du Graal se trouvera subitement, comme par miracle, sur la montagne d’or. L’ascension est réalisée, Parzifal est élu roi du Graal.
 

Notes :

[1] A lire : l’archange empourpré de Sohravardi, traduit par H. Corbin.

[2] Voir à ce sujet les travaux d’Henri Corbin sur le monde imaginal

[3] v. 4162

[4] En Egypte, il incarne Horus, fils d’Isis : fils de la veuve dame au même titre que Perceval.

[5] Notion que l’on retrouvera plus tard avec le christianisme : perdre sa vie pour la gagner

[6] Et à nouveau, on retrouve cette notion très précise dans le christianisme originel avec les paroles que prononça Jésus sur la croix : "Eli, Eli, Lamah azabvtha-ni" c’est à dire "mon Dieu, mon Dieu, comme tu m’as exalté !" que les pères de l’église ont altéré en "Eli, Eli, Lama sabachthani" qui donne "mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as tu abandonné" afin de gommer l’enseignement des Mystères renouvelés dans le christianisme. On retrouve cependant maintenant ces traces dans les manuscrits de la mer morte, par exemple dans "la scène secrète de Jean". Voire aussi les livres de Timothy Freke : les mystères de Jésus, les travaux d’André Wauthier et au début du siècle dernier les travaux de G.R.S. Mead ou A.H.B. Kuhn

[7] Et l’on retrouve cet aspect dans les mystères christiques : "Allez, prêchez, guérissez les malades, réveillez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons (...) ne prenez ni or, ni argent, ni deux tuniques (...) si l’on vous persécute dans un ville, fuyez dans une autre..."


Forum


 

Note d’intention

Quand on aborde l’étude d’anciens textes initiatiques, que ce soient les Ecritures sacrées comme la Bible et les Védas ou des écrits des fraternités gnostiques, il peut être utile de définir avec précision l’esprit dans lequel on le fait, et ce que l’on s’attend exactement à en tirer d’utile pour le monde et l’humanité.
 

Affirmons avant tout l’existence certaine de la Gnose, la Vérité divine, une et éternelle, que nous cherchons ; d’elle dérive tout autre connaissance ; à sa lumière toute autre vérité trouve sa place exacte, son explication et son rapport avec l’ensembles des autres révélations. C’est précisément pourquoi la Gnose ne saurait être enfermée en une seule formule catégorique, ni trouvée dans sa totalité ou dans tous ses aspects en une philosophie, texte ou enseignement, ni énoncée en entier et pour toujours par un seul Maître - penseur, prophète ou Avatar - quel qu’il soit.
 
Or, cette Vérité, bien qu’elle soit une et éternelle, s’exprime dans le temps par l’intermédiaires d’être humains : Envoyés, incarnés dans la matière, ou initiés, qui ont parcouru le chemin de bas en haut. C’est pourquoi toute Écriture comprend nécessairement deux éléments : l’un temporaire, périssable, appartenant à la période et au pays dans lesquels cette Écriture a pris naissance, l’autre éternel et impérissable, applicable à tous les pays et à toutes les époques.
En outre, la forme même donnée à l’affirmation de la Vérité, le système et la disposition, le moule métaphysique et intellectuel, l’expression précise employée, doivent être dans une large mesure soumis aux transformations du temps, et ne pas conserver la même force [1]. L’intellect humain, en effet, change constamment ; modifiant sans cesse ses analyses et reformant sa synthèse. Sans cesse il abandonne vieilles expressions et vieux symboles pour en prendre de nouveaux, ou, s’il conserve les anciens, il en change si bien la valeur, ou tout au moins le contenu exact et les associations, que nous ne pouvons jamais être tout à fait certains de comprendre un ancien texte de ce genre exactement dans le sens et l’esprit qu’il avait pour ses contemporains. Ce qui conserve toujours son entière valeur, c’est ce qui est universel et qui en outre a été éprouvé, vécu et vu avec une vision plus haute que la vision intellectuelle.
 
Aussi ne voyons-nous pas grand intérêt à découvrir dans le conte du Graal - en admettant même que cela soit rigoureusement possible - le sens métaphysique exact qu’y trouvaient les hommes de son époque. Au reste, les divergences entre les commentaires qui ont été écrits sur ce texte et que l’on écrit encore à son sujet, montrent que ce serait impossible ; car chacun d’eux se déclare en désaccord avec tous les autres et trouve dans ce mythe son propre système métaphysique et sa propre tendance de pensée religieuse. Et même les recherches les plus consciencieuses et les plus désintéressées, la collecte la plus minutieuse des faits historiques, ne nous mettront pas à l’abri d’erreurs inévitables.
 
Mais ce que nous pouvons faire avec profit, c’est chercher dans ce récit les vérités vivantes qu’il contient sans nous préoccuper de leur présentation métaphysique ; c’est en extraire ce qui peut aider, soit nous-mêmes, soit le monde dans son ensemble, et nous efforcer de le traduire dans la forme et l’expression les plus naturelles et les plus vivantes qui puissent s’adapter à l’humanité d’aujourd’hui et en satisfaire les besoins spirituels.
 
Sans doute risquons-nous d’y mêler, comme l’ont fait avant nous de plus grands que nous, beaucoup d’erreurs provenant de notre propre individualité ou des idées parmi lesquelles nous vivons ; mais si nous nous plongeons dans l’esprit de ce manuel d’initiation - et surtout si nous essayons de vivre de cet esprit - nous pouvons être sûrs de trouver dans ce texte autant de réelle vérité que nous sommes capables d’en recevoir, d’y trouver aussi l’influence spirituelle et l’aide véritable que nous étions personnellement destinés à y puiser. Et en somme, c’est pour donner cela que ces textes ont été composés ; tout le reste n’est que dispute académique ou dogme théologique.
 
Seuls continuent à être d’une importance vitale pour l’homme les textes, les enseignements, les philosophies, qui peuvent être constamment renouvelés, revécus, et dont la substance de vérité permanente peut être sans cesse retrouvée et développée dans la pensée intérieure et l’expérience spirituelle de humanité. Le reste subsiste comme monument du passé, mais sans aucune force réelle, sans impulsion vitale pour l’avenir. [2]

Notes :

[1] Ceci explique pourquoi les enseignements des mystères sont constamment renouvelés, des nouvelles Ecoles des Mystères apparaissant à chaque époque avec un enseignement adapté au temps et au lieu où elles apparaissent. Il n’y a donc aucun intérêt, et les échecs cuisants des tentatives faites par le passé le prouvent, pour le chercheur actuel d’essayer de vivre comme les cathares ou de mettre en pratique les enseignements orientaux venus du fond des ages

[2] Librement inspiré de l’introduction à la Gîtâ par Shrî Aurobindo



 

Pierre Gallais - Perceval ou l’initiation

L’ouvrage de Pierre Gallais développe deux hypothèses autour du compte du Graal : la première est qu’il s’agit d’un ouvrage inspiré directement par la tradition gnostique, la deuxième est que l’initiation fondamentale du héros est la découverte de la femme, du féminin sacré et du mariage de Perceval avec Blanchefleur. Ce mariage n’étant pas indiqué par Chrétien de Troyes, Pierre Gallais va démontrer qu’il est la suite logique du roman.

P. 33 : l’initiation selon P. Gallais
 
"avoir trouvé son chemin, c’est à proprement parler une initiation". En ce sens, tous les héros de Chrétien de Troyes sont initiés.

La thèse n°1
 
Pour P. Gallais, le conte du Graal est un conte typiquement gnostique. Ainsi on trouve dès le début de l’ouvrage P. 24 : "Le Graal est la somme ou plutôt l’essence de toutes les ardeurs".
Et un peu plus loin :
"Le Dieu dont il est question, ce n’est pas le Dieu des dogmes, des églises. C’est le Dieu des gnostiques".
Pour appuyer sa théorie, P. Gallais s’appuie sur les travaux d’Henri Corbin qui est un des rares sinon le seul à avoir posé les bases scientifiques de ce qu’est un conte initiatique au sens de manuel d’initiation et qui a mis en évidence les grands mécanismes des écrits gnostiques dans les textes du shi’isme iranien [1]

P. 75 : Le Graal, la Lance et la blessure
 
le Graal et la lance sont indissociables. Cependant, Pierre Gallais rappelle avec justesse qu’il n’y a pas de lien entre la lance qui saigne et la blessure du roi pêcheur.

P. 78 : Le roi double
 
importance de la double figure du Roi du Graal. Universalité de la figure de l’Imam et des 2 ou bien des 3 rois : "Il est impossible de nier (...) on retrouve ces idées chez tous les gnostiques".

Initiation = autonomie
 
P. 83-84 : Pierre Gallais explique pourquoi selon lui l’église catholique à repris et modifié le conte du Graal : parce que le récit de départ donne les clefs de l’autonomie spirituelle.

Le voyage initiatique
 
P. 85 : le chemin initiatique décrit comme un voyage. 3 récits shi’ites qui illustrent cette forme.

P. 93 : "les visites au château du Graal ne relèvent pas du monde dit ’réel’, matériel, sensible (...) elles racontent non pas l’accès à l’autre monde, à l’au-delà, mais à un monde autre [2].

L’autre monde
 
P. 94 : ce monde autre c’est le monde spirituel : le Pays de l’Imam décrit par H. Corbin et le château du Graal ont les mêmes caractéristiques. On retrouve d’ailleurs ces caractéristiques, ainsi que la présences d’éléments clefs tels que la source, l’arbre, l’oratoire ou sanctuaire dans Érec.

P. 144 : où l’on retrouve le mal fondamental des gnostiques
 
le "péché" de Perceval, c’est l’oubli. "les difficultés énormes qu’il rencontre (...) proviennent de l’oubli de son origine".
 

La thèse n°2
 
Concernant la partie de l’ouvrage portant sur la découverte de l’amour et du mariage, nous ne retiendrons que la symétrie notée par Pierre Gallais en ce qui concerne les rencontres de Perceval avec les femmes :
 
1- la mère                                 5- la cousine ........................ Cercle de la famille
2- la Pucelle du pavillon            6- la Pucelle du pavillon........ Le Pavillon
3- la Pucelle triste.                    7- la laide demoiselle............... La cour d’Arthur
                           4- Blanchefleur.

Notes :

[1] voir Corbin, "En Islam Iranien" notamment t.II ch. IV ’la lumière de gloire & le saint Graal’

[2] on retrouve les conclusions de Jessie L. Weston



 

Werner Greub - La Quête du Graal, Wolfram von Eschenbach et la réalité historique

Werner Greub (1909 – 1997), membre éminent de la société Anthroposophique fondée par Rudolf Steiner, a consacré de nombreuses années à effectuer des recherches sur les aspects historiques du Parzival de Wolfram von Eschenbach, recherches partiellement publiées en 1974 sous le titre Wolfram von Eschenbach und die Wirklichkeit des Grals (Wolfram von Eschenbach et la réalité du Graal).

En tant qu’étudiant de Rudolf Steiner, il a été marqué par les paroles du maître assurant que les événements relatés dans Parzifal sont à rechercher au IXème siècle (voir "quelques mots de Rudolf Steiner") et non au XIIIème siècle, date à laquelle Wolfram a composé son oeuvre. Le livre de Werner Greub, extrêmement riche, veut démontrer les points suivants :
- Wolfram est avant tout un historien qui souhaite mettre par écrit une tradition orale transmise pendant 11 générations.
- En tant qu’historien, Wolfram fournit des informations très précises permettant de dater les événements de Parzival (Greub donne la chronologie des événements au jour près entre les années 841 et 848),
- En tant que géographe, Wolfram fournit des indications permettant d’identifier très précisément les lieux de l’action, ce qui permet de démontrer qu’effectivement le lieu de construction du Goetheanum choisi par Rudolf Steiner correspond à la localisation de l’ermitage de Sigune au pied de l’emplacement historique du château du Graal
- En corrélant le WILLEHALM [1] et le PARZIVAL, relatant tout deux des événements historiques de la période allant de l’an 800 à l’an 850 on peut démontrer que Kyot le Provençal – la source du Parzival selon Wolfram – est Kyot le Catalan – l’oncle de Conwiramour dans Parzival – qui n’est autre que le personnage historique de Guillaume de Gellone. D’après Greub, les données sur Guillaume de Gellone, surtout celles concernant la fin de sa vie, ont été falsifiées par l’église et détruites par Louis I et/ou ses successeurs.

Cette publication à causé un certain émoi dans la Société Anthroposophique, jusqu’à ce qu’un autre Anthroposophe de renom, l’historien Christoph Lindberg, donne le coup d’arrêt en publiant une critique acerbe du travail de Greub dans laquelle non seulement il remet en cause les conclusions de l’auteur mais en plus remet en question l’intégrité de Greub lui-même dans son travail [2].
Une version française de l’ouvrage de Werner Greub a été publiée en français en 2002 par les Editions Anthroposophiques Romandes sous le titre "La Quête du Graal, Wolfram von Eschenbach et la réalité historique", un beau pavé de plus de 400 pages avec photos des lieux et cartes d’état major à l’appui des recherches géographiques.
 
Je sais bien qu’à l’époque où on m’a signalé cet ouvrage, je l’ai plutôt dénigré mais disons le : il faut le lire absolument. Les recherches de Greub sont menées avec un très grand sérieux et même si ses conclusions sont fausses (ce qui n’est pas sûr), il apporte énormément d’éléments du plus grand intérêt.
Pour ma part, j’en tire les conclusions suivantes :
 
Wolfram historien
 
Werner Greub insiste lourdement sur le fait que Wolfram doit être considéré avant tout comme un historien. Comme il est écrit dans Willehalm et dans Parzifal, Wolfram n’invente rien. Il met par écrit un récit confié par un tiers et, contrairement à Chrétien de Troyes, il ne déforme rien et s’en tient à la plus stricte vérité historique. Greub va assez loin dans son raisonnement puisque partant du postulat que Wolfram est un historien, il n’hésite pas à considérer les données historiques comme ayant été falsifiées lorsqu’elles ne concordent pas tout à fait avec ce qu’il a déduit des textes de Wolfram.
 
Pour moi, on ne peut pas soutenir une telle position. Wolfram est évidemment un poète qui laisse la part belle à son imagination et à la fantaisie. Tout dans le style de Wolfram évoque la déclamation orale du poème (à commencer par les descriptions interminables des réceptions et banquets dans le Parzival qui se répètent quasiment à l’identique d’une fois sur l’autre) par un maître dans cet art. En Particulier, Wolfram fait usage d’un vocabulaire choisi et de nombreux artifices de langage et de style pour captiver son auditoire [3]. On relèvera en outre quelques points dans le texte lui-même qui mettent à mal l’hypothèse de Wolfram historien fidèle :
- Si l’action se passe au IXème siècle, alors les textes de Wolfram contiennent des anachronismes flagrants, que ne se serait jamais permis un historien et surtout un historien qui comme Wolfram était aussi un chevalier et un spécialiste des armes. Par exemple dans Willehalm il est fait mention de l’usage de trébuchets [4].
- Le Parzival contient de nombreux éléments merveilleux : heaume de diamant de Gamuret, château des reines dans lequel on retrouve vivante la mère d’Arthur, armure de Feirefils forgée par les salamandres etc… qui devraient être étrangers à un historien et sur lesquelles Werner Greub fait l’impasse.
- S’il s’agit d’une histoire de famille, que vient faire la partie Gauvain dans ce récit ? elle n’a aucun lien avec le reste. Gauvain ne fait pas partie de la famille et sa quête ne fait pas avancer d’un iota le récit. A mon avis, seule l’explication gnostique fait sens, ce qui implique qu’il y a plus que l’aspect historique. Ce "plus" peut venir de la source de Wolfram, mais il n’a pas été passé au crible de l’historien.
- Dans Willehalm, les références à Parzival sont constantes, tant dans la bouche de Wolfram que dans celle de ses protagonistes : si Wolfram ne s’en tient qu’aux faits et à une chronologie parfaitement rigoureuse, il y a un problème car les événements du Parzival sont censés se produire 20 ans après Willehalm. Si Wolfram est un poète et qu’il veut un peu se faire mousser en se référant à son succès précédent, alors il n’y a plus de problème.
- Pourquoi Arthur ? Si l’action de Parzival déroule à l’époque de Charlemagne, pourquoi la replacer à la cour du Roi Arthur ? Alors qu’il existe toute une tradition de gestes épiques franco-allemande relatant les hauts faits des paladins de Charlemagne, pourquoi transposer le récit du Graal dans la cour imaginaire d’une tradition anglo-normande ? Là, l’historien a disparu. Il ne reste que le poète avide de succès qui souhaite rester à la mode et s’engouffrer sur les traces de Chrétien de Troyes. Wolfram semble d’ailleurs s’en mordre les doigts au début du Willehalm quand il rapporte avoir reçu des railleries pour Parzival et que dorénavant, il s’en tiendra à la plus stricte vérité [5]. Du coup, il ne parle plus d’Arthur.
 
En revanche, cela ne remet pas en cause la datation en général de l’événement, ni le fait qu’il y ait eu un aspect historique dont un certain nombre de protagonistes aient pu faire partie de la cour de Charlemagnes ou de son fils Louis.
Louis aurait pu faire un très bon Amfortas, incapable d’assumer l’héritage de son père (et il existe un certain nombre de légendes autour du pape Léon II, de son enchiridion et de Charlemagne qui ont trait au Graal). Guillaume de Gellone fait effectivement un lien possible avec l’Arabie via sa deuxième femme Gybourc (ou première si le guillaume présenté comme historique est en réalité un amalgame sur 2 générations – c.f. ci-dessous). Il ferait un bon Gamuret de même que son fils Bernard qui a abandonné sa femme Dhuoda en emmenant ses deux enfants, tout trois ayant ensuite étés tués par Charles le chauve. Dhuoda est connue pour la rédaction d’un ouvrage d’éducation très émouvant destiné à ses fils. Elle fait preuve d’un amour maternel ainsi que d’une dévotion chrétienne et de connaissances dignes d’une Herzéloïde.
Il faut reconnaitre qu’à la lecture de Willehalm, on constate que le peu que l’on sait de la vie de Guillaume de Gellone ne semble pas tout à fait cadrer : le Guillaume de Wolfram se placerait plutôt à l’époque des fils du Guillaume "historique". Là-dessus, il est bien possible que Wolfram et Greub aient raison : il est avéré que tant la charte de fondation de l’abbaye de Gellone que le manuel de Dhuoda ont été gentiment retouchés et falsifiés par les moines catholiques [6].
 
Localisation géographique de l’action
 
Sur ce point aussi, la démarche de Greub, quoique révélant de nombreux aspects forts intéressants ne peut pas être retenue.
En ce qui concerne Whillehalm, l’identification d’Orange dans le sud de la France à l’Oransch de Wolfram est sans surprise (d’ailleurs la traduction anglaise traduit directement par Orange, selon le choix des traducteurs de "traduire le nom des lieux proches et connus par leur nom actuel" [7]). Par contre, et contrairement à son intention, la démarche de Greub démontre que Wolfram n’est justement ni un historien ni un géographe mais bien un poète : il est en effet inconcevable, comme le fait très justement remarquer Christoph Lindberg (c.f. note 2), d’assimiler un amphithéâtre romain à une tour de château fort. Ce qu’on peut en déduire au contraire est que Wolfram a sûrement vu les lieux, mais qu’il laisse ensuite vagabonder librement son imagination pour reconstruire sur la base des éléments réels les décors de son roman.
Concernant la localisation de la bataille d’Aliscan, là il n’y a rien à dire : la description de Wolfram est historiquement et géographiquement exacte, il apporte des précisions géographiques, notamment sur la présence des sarcophages romains qu’aucune autre source ne mentionne, mais en plus Werner Greub nous exhume 2 sources permettant de supposer l’existence d’une telle bataille autour d’Arles [8]. Il en résulte effectivement que :
- 1. Wolfram a une source fournissant des informations historiques remontant 400 ans en arrière,
- 2. Wolfram a probablement été sur les lieux ou bien, sa source y a été en mémoire de ses ancêtres et est capable de fournir à Wolfram beaucoup de détails, même s’ils sont un peu enjolivés et conduisent à des incohérences comme dans le cas du château de Gybourc à Orange,
- 3. Il y a un certain nombre de données historiques assez importantes concernant les faits rapportés par Wolfram qui ont étés gommées par l’autorité en place (régulière ou séculière ou les deux ? mystère…).
 
En ce qui concerne Parzival, je serais beaucoup plus dur. Malgré tous les efforts de Werner Greub pour essayer de nous présenter un raisonnement bien construit et logique, on s’aperçoit qu’en fait, toute sa reconstruction repose sur l’identification Pelrapaire = Montpellier. Identification qui elle-même ne repose que sur la supposition Kyot le garant = Kyot de catalogne = Guillaume de gellone résidant à Saint-Guilhem le Désert. C’est plus que mince. D’autant plus mince que Montpellier n’est pas au bord de la mer et que malgré les dires de Greub, le port de Lattes ne peut pas être le port de Pelrapaire : en effet, si la ville est assiégée, il semble plus qu’improbable que l’accès à un port situé à 4 km soit laissé libre.
Si tout semble assez logique quand on suit le fil de Werner Greub, la construction finale est complètement bancale. C’est d’autant plus facile à voire que Greub a l’honnêteté de nous présenter une synthèse complète avec cartes et reconstitution de la chronologie [9].
Deux problèmes sautent aux yeux :
Tout d’abord, Pelrapaire/beaurepaire (outre le point mentionné plus haut) : d’après Greub, toute l’action du Parzival se situe dans un mouchoir de poche d’un rayon d’environ 150 kilomètres autour de Pontarlier. Toute l’action ? Non, tout à coup, on ne sait pas pourquoi, Parzival va faire une petite promenade 500km au sud jusqu’à Montpellier. Ça ne tient pas. Le seul intérêt de ce lieu est qu’il rattache Willehalm à Parzival et se rattachement ne sert que les intérêts de Greub (Les seul liens que Wolfram établit entre les deux histoire est qu’il en est l’auteur et que si on a pu le critiquer sur la véracité du Parzival, il compte bien clouer le bec de ses détracteurs avec un Willehalm plus vrai que vrai [10]).
Deuxième incohérence : la localisation de l’ensemble château du Graal, ermitage de Sigune, ermitage de Trevizent. En effet, Greub localise son château du Graal à quelques kilomètres de la demeure où a grandi Parzival, juste en face, de l’autre côté de la vallée [11].
Comment donc expliquer que notre héros ne réussit pas à retrouver le château en 5 ans alors qu’il n’y a que 10km2 à ratisser ?
Comment se fait-il qu’en essayant de retourner chez sa mère, après avoir parcouru 600km à travers la campagne avec une précision diabolique, il se retrouve perdu une fois arrivé dans la vallée où il a grandi ?
 
Si on utilise les méthodes de Greub pour la localisation géographique, on peut identifier à peu près n’importe quel lieu au château du Graal (d’ailleurs il y a bon nombre de châteaux du Graal identifiés à ce jour).
 
Les seuls éléments que l’on peut tirer de cette partie de la recherche de Greub sont :
- Wolfram se base sur des lieux réels qu’il connait pour camper le décor de son histoire avec une grande cohérence spatiale (par exemple l’association Besançon – Bêârosche décrite par Greub [12] est très convaincante), ce qui ne signifie absolument pas que l’histoire s’est déroulée dans ces lieux. Cela signifie simplement que Wolfram connaît ce lieu et le parcourt mentalement pour donner une description vivante et crédible dans son histoire [13], exactement comme Chrétien de Troyes avec la Normandie [14].
- Le choix des lieux de Greub est plausible pour une action se déroulant dans la noblesse du IXème siècle, ce qui n’est pas le cas de la Bretagne, mais au lieu de la vallée du Rhône, on pourrait aussi bien choisir toute la bande est-ouest du sud de la France s’arrêtant au nord à la hauteur de bordeaux et au sud à la hauteur de Barcelone.
- Le lieu d’élection de Werner Greub a connu une activité spirituelle sans cesse renouvelée au cours des siècles, ce qui ne prouve rien : il en est de même pour la vallée de l’Ariège et des centaines d’autres lieux.
 
Mais tout ceci n’est pas très important car comme le signale avec justesse Werner Greub, le centre spirituel de la communauté du Graal se déplace : il n’est pas au même endroit au IXème qu’au XIIIème siècle ou qu’aux siècles suivants.
 
Astronomie et datation
 
Dans le Parzival, Wolfram von Eschenbach lie les événements se déroulant au château du Graal avec des événements astronomiques assez précis. L’état de la blessure d’Amfortas est lié à saturne comme l’explique Trevizent : "le retour de la planète saturne à son apogée nous était signalé par l’état de la blessure et par une neige hors de saison" [15], la première visite au château du Graal se fait alors que saturne ne culmine pas, mais retourne à son domicile [16] et cinq ans et demi après, Parzival devient roi du Graal tandis que "Mars ou Jupiter aux feux sinistres étaient revenus à leur point de départ" [17].
 
D’autres allusions de Wolfram, notamment dans Willehalm et outre le fait que Flegetanis lit la venue du Graal dans les étoiles, associent les événements liés à l’apparition de l’étoile de Bethléem et les événements du Graal. Werner Greub peine un peu à retrouver une signification astronomique de l’apparition de l’étoile de Bethléem, mais pour nous c’est facile : notre bon pape Benoît XVI vient de le réaffirmer : on peut estimer la naissance du Jésus historique à l’an –7 grâce à l’apparition de l’étoile de Bethléem qui est en fait la conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe des poissons [18]. Calculs détaillés de Werner Greub, explication complète et nouveaux calculs [19] pour montrer que cette conjonction se produit tous les 854 ans. Conclusion : couronnement de Parzival le 12 mai 848. Dans les années 1970, c’était peut-être un peu fastidieux, mais aujourd’hui n’importe quel bon logiciel d’astrologie gratuit permet de confirmer les calculs de Greub.
Les autres indications astronomiques de Wolfram permettent à Werner Greub de valider sa date de mai 848 et de déterminer les autres dates importantes du récit.
Il semble que la domiciliation des planètes établie par Greub ait trouvé des contradicteurs et que des dates légèrement différentes ont été proposées, mais honnêtement, cela n’a aucune importance. Ce que je retiens de tout ça c’est que Wolfram dans son texte fournit des indications permettant de déterminer la date historique d’une impulsion spirituelle dans la matière. Cette impulsion spirituelle est celle de la fraternité du Graal. Cette première impulsion est au milieu du IXème siècle.
 
La source historique de Chrétien et de Wolfram
 
La réflexion de Werner Greub sur les 11 générations [20] est confondante de bon sens :
Wolfram évoque l’époque de l’action de façon étrange. Il dit : "Quel dommage que nous n’ayons pas conservé sa descendance jusqu’à la onzième génération" [21] pour dire "jusqu’à nos jours". Comme le remarque Greub, au delà de 2 générations, exprimer une période de temps de cette manière n’est vraiment pas pratique et nécessite un minimum de calcul. Seule explication viable : on peut exprimer une grande période de temps en générations quand on se transmet une tradition orale de génération en génération où justement on se fait un devoir de savoir qui a transmis à qui en remontant la lignée des ancêtres jusqu’à la source.
 
Donc il y a une source, fait corroboré par les indications astronomiques que – pour Greub, mais ça semble assez logique – Wolfram aurait été bien en peine de donner compte tenu du degré de connaissance en astronomie que cela implique. Et il y a aussi une transmission orale de cette source au sein d’une certaine lignée de la noblesse : inutile de chercher un Kyot le Provençal au XIIIème siècle, il est du IXème.
Werner Greub se lance alors dans une petite expérience des plus intéressante : Il essaye de trouver une lignée de 11 générations entre la famille de Guillaume de Gellone et Herman de Türinge, le patron de Wolfram qui lui a confié le récit du Willehalm.
Werner Greub le reconnaît lui-même, le résultat n’est pas très satisfaisant : Hermann von Türingen, son père : Louis de Fer, son père : Ludwig le Vieux, son père : Louis le Sauteur, son père : Ludwig der Bärtige, sa mère : Albrada, son père : Giselbert II de Lotharingie, son père : Reginar, son père : Gidelbert I et sa mère Irmengard, le père de celle-ci Lothaire 1er, son père : Louis "le pieux". Cette transmission passe indifféremment par les hommes ou par les femmes et repose sur beaucoup de suppositions.
En revanche, si on fait le même exercice pour Chrétien de Troyes via Philippe de Flandres, on trouve une chaîne de transmission parfaite sur 11 générations : Philippe d’Alsace, son père : Thierry II d’Alsace, son père : Thierry I d’Alsace, son père : Robert I, son père : Baudoin V, son père Baudoin IV, son père Arnulfe, son père Baudoin III, son père Arnulfe le vieux, son père Baudoin II, son père Baudoin I et sa femme Judith, fille de Charles le Chauve, fils de Louis "le Pieux".
Si on rapproche cela au fait que Chrétien aurait également écrit un "Guillaume d’Orange" (c.f. ci-dessous), c’est-à-dire un Willehalm qui est issu de la même source, alors ce livre donné à Chrétien par Philippe de Flandres devient tout d’un coup beaucoup plus tangible. On peut supposer d’ailleurs que cette transmission est passée beaucoup plus vite dans le domaine écrit en France, ce qui pourrait expliquer une certaine perte d’information concernant des éléments anecdotiques et bizarres tels les indications astronomiques. Nous en avons de nos jours un exemple typique avec la traduction du Parzival en français : tous ces éléments ont été supprimés alors il s’agit d’une traduction faite par un spécialiste. Quid d’une mise en écrit par un clerc semi illettré au XIème siècle ? Il est aussi possible que ce soit Chrétien qui, ayant saisi le sens profond de cette histoire ne se soit intéressé qu’à son aspect symbolique actuel et pas du tout à son aspect historique, à l’instar des gnostiques des premiers siècles rédigeant un évangile de Jean ne conservant que les données d’enseignement universel de l’histoire de Jésus.
 
Chrétien auteur d’un "Guillaume d’Orange"
 
Ça, c’est le scoop ! Et pourtant, ce n’est pas une révélation de Werner Greub, simplement la prise en compte d’un commentaire de Wolfram von Eschenbach qui a été soit ignoré, soit rejeté (mais pour quel motif on se le demande !!) par les critiques. Wolfram écrit dans Willehalm : "Chrétien le montre habillé de haillons à Laon mais celui qui dit ainsi démontre son ignorance" [22]. La façon dont est orthographiée Chétien – Cristjiân en haut allemand ne laisse pas l’ombre d’un doute.
Wolfram connaît bien Chrétien, il le cite à plusieurs reprises dans Parzival et il cite aussi ses œuvres (un passage du "chevalier au lion" lors de la rencontre avec Sigune). Compte tenu du fait que nous ne savons rien sur Chrétien de Troyes hormis les 10 lignes peut-être autobiographiques éparpillées au début de ses romans et compte tenu du fait que nous savons n’avoir jamais retrouvé au moins 4 de ses œuvres [23], je ne vois aucune raison de mettre en doute Wolfram s’il prétend avoir lu un Guillaume d’Orange écrit par le maître champenois.
 
Autre point intéressant : concernant le conte du Graal, Wolfram accuse Chrétien d’avoir beaucoup altéré la source. Dans le Willehalm au contraire, il pinaille : Chrétien dit que Willehalm était habillé de haillon alors qu’il a pris l’armure d’Arofel. Qui s’en soucie ? Par conséquent, on peut en déduire que la version de Chrétien et celle de Wolfram étaient très proches. Il s’en suit que, tout comme la version de Wolfram, la version de Chrétien était probablement très éloignée de la chanson de geste "Guillaume d’Orange" que l’histoire nous a laissée. Ceci peut d’ailleurs expliquer la disparition du texte de Chrétien : encore au XIIIème siècle, le pouvoir en place souhaitait voire disparaître l’histoire réelle de Guillaume de Gellone.
Ces faits historiques devaient avoir une importance particulière puisque tant Wolfram que Chrétien ont souhaité les raconter, alors que tous deux avaient déjà couché par écrit la quintessence du fait spirituel dans l’histoire de Perceval.

Un Christianisme restauré
 
En quoi la bataille d’Aliscan et les hauts faits de Guillaume de Gellone peuvent-ils intéresser les auteurs du conte du Graal et du Parzival ?
Première hypothèse : le patron du poète, dernier descendant de cette lignée de 11 générations qui se transmet l’histoire du Graal, souhaite faire honneur à Guillaume, héro inégalé oublié par l’histoire. Peu probable. Selon cette hypothèse, le commanditaire en aurait probablement profité pour mettre en avant son nom, sa lignée et insister sur le fait qu’il descendait de Charlemagne.
Deuxième hypothèse : il y a quelque chose dans cette histoire d’aussi important que l’impulsion spirituelle du Graal, quelque chose qui est lié à Guillaume de Gellone et à cette époque particulière.
 
Werner Greub, suit cette deuxième hypothèse : pour lui, Guillaume est important car compte tenu des événements rapportés dans Willehalm, Guillaume est "Kyot le provençal" mais aussi Kyot de catalogne qui est lié avec la famille du Graal. Mais ce n’est pas tout : p.118-119 et p.132-138 Greub nous rappelle qu’à l’époque de Charlemagne et jusqu’en 870, la cour de l’empereur était le lieu d’une lutte entre deux courants de l’Église : église de Jean, représentée par le courant Irlandais et notamment Scot Erigène, contre église de Rome [24]. Et à cette époque, le sort de ceux dont les vues divergeaient un peu trop de celles de l’église de Rome était vite réglé. On lit dans Willehalm justement que Guillaume a sauvé le pape Léon d’une tentative d’assassinat. C’est d’ailleurs en remerciement de cette protection que Léon II offrira son fameux Enchiridion à Charlemagne.
Dans l’entourage de Charlemagne, et surtout de ses fils et petits fils circulait donc un courant de pensée très libre, et une vision du Christianisme très élevée et très différente de la vision étriquée en vigueur depuis Augustin [25].
 
Mais ce qui transparaît aussi au travers du Willehalm de Wolfram von Eschenbach, c’est le rétablissement du lien entre le Christianisme, les Mystères et la science Alchimique des Arabes. Ce lien s’effectue grâce à Arabel/Gybourc, la femme de Guillaume.
Arabel invoque comme raison principale du lien qui l’unit à Willehalm, le christianisme qu’elle a découvert par lui. Cette explication apparaît à première vue fort équivoque quand on pense qu’Arabel était une femme arabe d’une grande culture [26], sur laquelle le christianisme étroit, dogmatique et ergoteur d’après le concile général de 553 de pouvait pas faire grande impression [27] .
On doit donc supposer que, lors de leurs discussions durant la captivité de Willehalm, ce dernier a apporté à Arabel une contribution bien supérieure à tout ce qu’elle connaissait sur le sujet. [28]
Guillaume, héritier - de par ses précepteurs Alcuin et Scot Erigène - du christianisme intérieur issu de l’antiquité et Arabel, l’arabe initiée aux mathématiques et à l’astrologie, réalisent une synthèse qui sera manifestée dans la christianisation de cette tradition du Graal au IXème siècle et dont l’origine remonte aux temps préchrétiens.
 
On retrouve ici un épisode qui sera repris à l’identique par la Rose-Croix du XVIIème siècle dans le mythe de Christian Rose-Croix : Ce dernier, élevé dans un monastère et dépositaire de la sagesse chrétienne, part en orient et fait le tour de la méditerranée : Chypre, Egypte, Fez, Espagne puis retour en Europe. Au cours de son voyage, il apprend l’intégralité des connaissances des anciens mystères : la mathématique, la physique et la magie. A Fez, il effectue la synthèse avec le Christianisme [29] puis revient en Europe où il est alors à même de fonder la demeure Sancti Spiritus et l’ordre de la Rose-Croix.
 
"Ces gardiens de la sagesse originelle sous forme de Christianisme du Graal étaient en dehors de l’église. Pour l’église commune du IXème siècle, c’étaient des hérétiques (celon Chrestien, Perceval n’a encore jamais pénétré dans une église à son départ dans le monde)" nous dit Werner Greub [30]. Et on peut effectivement constater que l’implantation d’une nouvelle fraternité initiatique en occident au IXème siècle autour de Guillaume de Gellone a suscité une très vive réaction de la part de l’église catholique et du pouvoir en place comme en témoigne la suppression des hauts faits de Guillaume des données historiques ainsi que l’éradication de sa lignée [31] :
- Helmburgis, morte avant 824 ;
- Héribert, qui sera aveuglé en 830 sur ordre de Lothaire, fils de Louis le Pieux ;
- Bernard : exécuté en 844 ainsi que son fils sur ordre de Charles le chauve, fils de Louis le Pieux
- Gerberge, exécutée en 834 à Chalon en même temps que son demi-frère Gaucelme sur ordre de Lothaire (enfermée dans un tonneau et noyée dans la Saône) ;
- Guicaire, Hildehelm et Helimbruc(peut-être s’agit-il d’une mauvaise graphie de "Héribert"), existence incertaine : mentionnés une seule fois en 804 dans la charte de fondation de l’abbaye de Gellone. Peut-être le Guillaume de Wolfram.
- Gaucelme, décapité en 834 à Chalon sur ordre de Lothaire.
- Thierry ou Théodoric, mort peu après 826 ;
- Garnier ou Warner, cité uniquement dans le Manuel de Dhuoda, le livre écrit par l’épouse de Bernard ;
- Rodlinde, morte avant 843.

Mais cela n’a pas empêché le couronnement d’un nouveau roi du Graal en 848, comme nous le relate Wolfram von Eschenbach, ni la transmission de cette connaissance jusqu’au XIIème siècle où elle ressurgira plus vivace que jamais grâce à Chrétien de Troyes et au Catharisme.

Notes :

[1] Willehalm est une des trois œuvres de Wolfram von Eschenbach avec Parzival et Titurel, malheureusement non traduite en Français. C’est un récit qui s’inspire de la chanson de geste "Guillaume d’Orange", racontant la bataille d’Aliscan. Officiellement, cette chanson de geste est la source de Wolfram, cependant, l’écart entre l’original supposé et le récit de Wolfram est encore plus grand que l’écart entre Parzival et le conte du Graal. Wolfram développe notamment tout un débat sur la religion et une vision très personnelle, très humaine des soi-disant Païens. On assiste réellement à la transmission d’un savoir ésotérique de l’orient vers l’occident par le biais de Gybourc, la femme de Guillaume et en même temps à la reconnaissance par cet orient plus instruit d’un courant Chrétien véritable et universel porté par Guillaume et son entourage. Bref, à lire. Disponible en anglais

[2] voir le texte de cette critique en anglais sur http://www.willehalm.nl/grailsites/beyondtruthandreality.htm

[3] voir notamment l’introduction au Whillehalm dans l’édition anglaise de Penguin Classics, traduit par Marion E. GIBBS et Sidney M. JOHNSON p.8 et suivantes dans lesquelles les traducteurs relèvent toutes les particularités du style de Wolfram : avant tout une très grande maîtrise du langage et un vrai travail sur le style et l’interaction avec l’auditoire

[4] Dans l’édition en allemand : 111,9 ; 222, 17 et page 117 de l’édition Penguin Classics en anglais, arme de siège inventée au début du XIIIème siècle. C’est d’ailleurs grâce à ces trébuchets que l’on date la rédaction de Willehalm. De même, dans Parzival, l’héraldique des boucliers joue un certain rôle (par exemple, lors de la rencontre avec Sigune, cette dernière voit que Parzival est un étranger à son bouclier qui ne porte pas un blason de la région) alors que l’héraldique n’est apparue qu’au XIIème siècle

[5] p.19 de l’éditon Penguin Classics, 4,20-25 de l’édition de Lachmann en allemand

[6] voire par exemple "les anales du midi – XIX" ,
Voir aussi le texte du discours "Du rôle de l’enseignement paléographique dans les facultés des Lettres" indiquant notamment : "La Société archéologique de Montpellier s’occupe en ce moment de la publication des cartulaires d Aniane et de Saint-Guilhem. La thèse de M. Paul Maus apportera une contribution importante à l’oeuvre de MM. Meynial et Cassan. (Cf. le Petit Méridional du 15 novembre 1891). Le cartulaire de Gellone, aujourd’hui conservé aux archives départementales de l’Hérault, se compose essentiellement de deux parties, de dates différentes. La plus ancienne fut commencée dans la seconde moitié du XI siècle, en 1066 ou peu après, par les ordres de l’abbé Pierre, un homme très savant (nous dit-on), uir eruditssimus ; la seconde ne fut entreprise qu’en 1122, sur le commandement de l’abbé Guillaume II. Il y a réellement deux cartulaires juxtaposés, celui de Pierre et celui de Guillaume II. Le premier n’est, en somme, qu’une vaste falsification, malgré, peut-être, quelques intentions honnêtes."
Ou encore "La guerre des moines". On pourra aussi se pencher sur les travaux de Ferdinand Lot, par exemple "Lot Ferdinand. Les jugements d’Aix et de Quierzy (28 avril et 6 septembre 838). In : Bibliothèque de l’école des chartes. 1921, tome 82. pp. 281-315" qui met en évidence le fait que de fausses chartes carolingiennes étaient monnaie courante dans les batailles entre moines.

[7] Wolfram von Eschenbach – Willehalm, translated by Marion E. GIBBS and Sidney M. JOHNSON, Penguin Classics 1984

[8] Werner Greub, "La Quête du Graal, Wolfram von Eschenbach et la réalité historique", Editions Anthroposophiques Romandes 2002.
Localisation d’Alischanz : p. 37-43, Autres sources : p.62-65 et p.94)

[9] Werner Greub op. cit.
Les lieux : p.289-291 et p.333-335 ; la chronologie : bas de la page 393 jusqu’à p.399 "le 12 mai 848". Au moins le décompte des jours est tout à fait précis contrairement au comptage farfelu d’un Suhtscheck

[10] p.19 de l’éditon Penguin Classics, 4,19 de l’édition de Lachmann en allemand

[11] Werner Greub op. cit. p. 289-291

[12] Werner Greub op. cit. p. 251-257

[13] Il est possible aussi que cette pratique soit liée à l’art de la mémoire, qui permet notamment de mémoriser un récit aussi long

[14] voir René Bansard et Jean Charles Payens : "La Légende arthurienne et la Normandie", sous la direction de Jean Charles Payens – Corlet 1983

[15] p. 489, 24-27 de l’édition de Lachmann

[16] idem, p. 489, 24-25

[17] idem p. 789, 4-6

[18] Joseph Ratzinger – "L’enfance de Jésus" – Flammarion. Selon cet ouvrage : « La grande conjonction de Jupiter et de Saturne dans le signe zodiacal des Poissons en 6-7 avant J.-C. semble être un fait vérifié. Elle pouvait orienter des astronomes du milieu culturel babylonien et perse vers le pays de Juda, vers un “roi des juifs”. »
Ce n’est pas nouveau puisque le calcul de l’année de cette conjonction particulière comme étant l’année -7 peut être trouvé chez Keppler.

[19] Werner Greub op. cit. p. 382-389

[20] Werner Greub op. cit. p.217 et suivantes

[21] Edition allemande p.128,29 ; en français dans la traduction E. TONNELAT, édition Aubier-Montaigne ça correspond au bas de la p. 114 mais à mon grand désespoir, je constate que cette précision n’a pas été conservée par le traducteur, tout comme de nombreuses indications astronomiques. Vu qu’il s’agit de la seule traduction à peu près potable, ça pose un gros problème.

[22] Edition Peguin Classics op. cit. p.73 et 125,20 dans la version Lachmann

[23] citées au début de Cligès : "Les commandements" d’Ovide, "L’art d’amour", "La morsure de l’épaule", "Le roi Marc et Yseult la Blonde"

[24] Beaucoup plus tard, au XIème, XIIème et XIIIème siècle, les Cathares se revendiqueront de l’église de Jean, mais il ne s’agit pas de la tradition Irlandaise, il s’agit de la tradition gnostique.

[25] Charles le Chauve appelle à lui Scot Erigène et l’établit recteur de l’école Palatine de Paris. C’est là qu’il servira de médiateur dans une disputation sur la prédestination divine. Pour Scot Erigène, contrairement à ce que défendit Augustin dans la doctrine du péché originel, l’homme ne peut pas être prédestiné à autre chose qu’à la liberté et la sainteté.
Pour lui, l’homme n’est pas seulement un être de la nature, en lui existe aussi une part divine. Ce qui est pécheur appartient au monde naturel, mais le divin en lui peut le faire retourner par grâce au Divin. Il appelle cela "le retour de tous les êtres vivants (apokatastasis)". Mais ce qui vaut à Jean Scot plusieurs condamnations de son vivant est la place primordiale qu’il accorde à la raison "Ne laissez aucune autorité vous mettre dans le doute et vous détourner de la conviction que vous pouvez acquérir par une conduite droite et rationnelle. La véritable autorité ne s’oppose jamais à la droite raison , tout comme cette dernière ne contredit jamais la véritable autorité car toutes deux proviennent d’une même source : la sagesse divine. Aujourd’hui, Scot Erigène a été réhabilité par l’Eglise Catholique. Plus d’info sur Scot Erigène

[26] les études d’Arabel ont eu lieu pendant le règne du calife Haroun al-Rachid à Bagdad et en tant que fille du Baruch de Baldac, elle aura reçu une initiation à des traditions inaccessibles aux autres étudiants

[27] Werner Greub op. cit p. 91

[28] Dans Le Willehalm de Wolfram von Eschenbach, Guillaume n’est pas présenté sous un jour très flatteur mais Arabel/Gybourc quand à elle développe une vision du christianisme beaucoup plus large que la vision catholique de l’époque lorsqu’elle s’adresse par exemple aux chevaliers chrétiens(Edition Penguin classics op. cit. p.156), leur rappelant que tous les hommes naissent païens et que tous sont appelés à être sauvés.

[29] "Au sujet de ces habitant de Fez, il reconnut souvent que leur magie n’était pas absolument pure et que leur cabale était corrompue par leur religion. Il sut néanmoins en faire excellent usage et trouva un fondement encore meilleur à sa foi car celle-ci concordait maintenant avec l’harmonie du monde entier." – fama fraternitatis in "L’appel de la fraternité de la Rose-Croix" Ed. Rozekruis Pers - 1983

[30] Werner Greub op. cit p. 102

[31] voir le site Foundation for Medieval Genealogy. En revanche, cet acharnement n’est probablement pas le fait de Louis comme le propose Greub, dans la mesure où tous les descendants de Guillaume ont pris position pour lui, ce qui justement leur a été fatal.


Forum


 

Joseph J. Duggan : The romances of Chretien de Troyes

Joseph J. Duggan - Yale university press 2001

Globalement, il n’y a pas d’apport majeur ni de théorie nouvelle dans cet ouvrage. Outre une synthèse de l’état des recherches et hypothèses sur Chrétien et son œuvre, Duggan essaie de confronter les situations des romans à des situations similaires de la vie au moyen âge telles qu’on les connait. Cela lui permet de faire le tri entre ce qui nous semble mystérieux à nous, lecteurs du vingtième siècle par rapport à ce que Chrétien a voulu faire apparaître comme mystérieux.

Pour ma part, j’en tire surtout nombre de petits détails qui corroborent les hypothèses émises jusque-là sur ce blog.

Chrétien et son environnement

p.9 : les origines de Chrétien : pour J. Dugan, Chrétien n’est clairement pas juif et la seule trace menant à cette interprétation : "Chrestiiens li Gois" au vers 734 de Philomena doit être lu conformément à l’interprétation d’Anne Berthelot : "Chrétien de Gouaix" (village proche de nogent sur seine, 50km à l’ouest de Troyes)

p.10 : Duggan rappelle l’énorme influence anglo-normande à l’époque de Chrétien et précise (bien que Duggan ait un faible pour l’hypothèse celtique) qu’aucune des trames narratives de Chrétien ne trouve d’écho dans la littérature d’origine celtique qui aurait pu lui parvenir (À ce sujet, voir l’article "une autre source").

P19 : La cour de Marie de Champagne est un lieu de rencontre entre les troubadours occitans et français.

P25 : Chrétien est le premier trouvère (nord) à écrire à la manière des troubadours (sud) et il apparait aux côtés de deux grands noms : Bernat de Ventadorn (Bernard de Ventadour, un des troubadours les plus célèbres, familier d’Aliénor d’aquitaine puis de Raymond V de Toulouse) et Raimbaut d’Aurenga (Raimbaut d’Orange, même Orange que dans le Willehalm justement).

p.161 : Chrétien a une certaine connaissance médicale, au moins livresque, telle qu’on la trouve chez Constantin (musulman converti, moine du Mont-Cassin en Italie fin Xième, connu pour ses ouvrages de médecine) et dans les remèdes d’Hildegarde von Bingen (1098-1179)

p.323-325 : le rôle des femmes chez Chrétien de Troyes est très différent de la description commune faite dans la littérature (notamment ecclésiastique) de l’époque qui considère la femme comme faible et dangereuse. Chez Chrétien, elle est forte, vertueuse et souvent protectrice.

Les sources et inspirations de Chrétien

p.29 : Au fil de son œuvre, Chrétien cite parfois des sarrasins mythiques (Duggan en dénombre 5), tous issus de la légende de Guillaume d’orange, telle qu’on la trouve dans les chansons de geste.

p.61-62 : Au sujet des noms évocateurs de Dieux Celtes dans Erec et Enides. Chrétien ne semble absolument pas conscient d’une connexion entre ses personnages et des figures mythologiques. Cependant, pour Duggan, "le fait que les deux grands combats dans Erec et Enide représentent Erec aux prises avec les fils de Nodens et Matrona n’est pas à écarter". Pour moi, il y a 4 possibilités :

p.184-188 : Techniquement, il est possible que des légendes arthuriennes aient existé avant Chrétien et que des mythes celtes ainsi que des éléments de folklore breton se soient transmis dans le milieu anglo-normand jusqu’à parvenir à Chrétien.

p.189-196 : Duggan fait l’inventaire des théories et efforts de datation des récits gallois des mabinogions. Au final, ces récits sont clairement postérieurs à Chrétien (courant XIIIème siècle) et inspirés par ses romans.

p.259 : énumération des thèses prétendant discerner des influences hermético-gnostiques ou cathares dans le conte du Graal. L’énumération est assez incomplète, il manque notamment J. L. Weston et un certain nombre d’ouvrages récents.

p.273-274 : Au final, pour Duggan, Chrétien est un assembleur de récits existants (la fameuse conjointure) : on sait par exemple qu’il existe de manière avérée un épisode d’Erec antérieur à 1170. Mais ce qui est important et ce sur quoi insiste Duggan, c’est que Chrétien utilise ces éléments préexistants pour créer une histoire nouvelle, pour leur donner un sens nouveau.

Une géographie poétique

P59 : Duggan remarque que le royaume de lac est dépourvu de toute particularité géographique et ne correspond à aucun royaume historique.

p.60 : l’oncle d’Erec qui assiste à son mariage avec Enide est le généreux « roi de Galvoie ». S’agit-il du même Galvoie que dans Perceval ? un royaume spirituel ?

p.209 : Dinasdaron dans Perceval est un lieu non identifié. De toute façon, Chrétien ne connait clairement pas la géographie bretonne. Ses héros voyagent de Wales à Nantes à cheval sans se préoccuper de la distance ni de la mer [2]. A l’exception de Cligès, la géographie de Chrétien est poétique plutôt que réaliste. Pour ma part, j’irais encore plus loin en prétendant que, dans le cadre d’un manuel d’initiation, il s’agit d’une géographie de l’âme, ce qui explique aussi les incohérences climatiques et temporelles.

La religion de Chrétien de Troyes

p.120 : Dans Perceval, la mère définit Jésus comme un prophète et non comme fils de Dieu

p.116 : Gauvain jure par sainte marie.

p.152 : « Le fait qu’il fasse référence au suicide sans jamais le qualifier de répréhensible ou pécheur est un indicateur remarquable du caractère profane de Chrétien »
Remarque : dans tous les romans, l’idée de suicide est présente : Enide, CLigès, le lion d’Yvain, Lancelot (2 fois) et Blanchefleur.

p.179 : notion d’une volonté divine qui trace le chemin de Perceval. Il ne sait pas qu’il a péché, ni que sa mère est morte. Cette dernière a elle-même béni son départ [3].
Il y a une véritable prédestination divine : "J’ai beaucoup regretté, en ce qui vous concerne, quand je vous ai vu pour la première fois, de n’avoir pas su à quel sort exceptionnel Dieu vous avait destiné" (Perceval vers 4566-69)

p.182 : Le point de vue de Chrétien n’a pas l’air très catholique jusqu’aux paroles de l’ermite dans Perceval. Il y a bien un verni imposé par le contexte social du nord de la France, mais Chrétien ne critique pas le suicide, ni les tentatives de contourner le mariage, ni même l’adultère.

Une quête de plus en plus intérieure

p.156 : Au fil de ses romans, Chrétien évolue. On le voit dans son rapport à la religion, mais aussi dans les figures allégoriques de l’amour qu’il emploie. Ces figures sont très présentes dans Cligès, Yvain, Lancelot, mais pas dans Perceval. Ainsi, l’auteur abandonne l’amour courtois au profit de l’Amour du prochain (caritas) introduit dans le prologue.

p.166 : Duggan relève le « rituel » qui permet de passer d’une coutume néfaste à une coutume profitable, qui n’est pas sans rappeler les étapes de construction spirituelle et les épreuves qu’impliquent les phases de purifications (personnelle ou collective) Opposition entre le respect des coutumes par Arthur et au contraire la nécessité de les enfreindre pour les rois Capétiens

p175 : Yvain se déshabille avant de devenir fou. Il y a là un parallèle avec Paul Eph.22-24 : « se défaire du vieil homme pour revêtir le nouveau ». Yvain se défait de l’ancienne personnalité pour en revêtir une nouvelle en trois phases :

p.178 : Yvain marque un tournant dans l’évolution des romans de Chrétien. On assiste à la fois à une perte de la cohérence spatio-temporelle, qui sera de plus en plus prononcée dans le Lancelot et le conte du Graal et à une religion qui devient de plus en plus intérieure. Yvain, le héros, se transforme lui-même pour devenir meilleur.

Un sens caché

P.272 : passage en revue des prologues des romans de Chrétien de Troyes. Finalement au début de chaque roman, Chrétien laisse sous-entendre qu’il y a un sens caché à ce qu’il va conter et dans Yvain, l’auditoire est invité à écouter non seulement avec ses oreilles, mais aussi avec son cœur.

p.281 : les traités de réthorique du moyen-âge mentionnent l’art de l’allégoria qui consiste à dire une chose tout en en pensant une autre et la significatio qui est l’art d’exprimer par sous-entendu.
Chrétien maitrise clairement ces deux aspects : la significatio patente dans les prologues et un sous-genre d’allégoria dont il raffole : l’ironie. À cet égard, Philippe Ménard [4] constate que Chrétien de Troyes est probablement le premier narrateur français qui s’adresse à son public sur un ton d’amusement. Cette ironie et cet humour de Chrétien ne sont pas sans rappeler ces traits caractéristiques des prêches et argumentations des cathares.

p.287 : Erec est aussi généreux qu’Alexandre le grand (Erec 2262-66 et voire aussi 6665-66) Contradiction avec le prologue du conte du Graal dans lequel Alexandre est un être vil. Comme cela à déjà été relevé [5], il pourrait donc s’agir d’un autre Alexandre bien connu à l’époque de Chrétien. Duggan relève p.65 que la période 1159-1189 correspond au pontificat d’Alexandre III, auquel on a aussi attribué l’épithète "le grand", grand persécuteur des gnostiques et des cathares.

Notes :

[1] Ema Jung, Marie-Louise von Franz – La légende du Graal – Albin Michel 1988

[2] Globalement, quand voit se répéter l’erreur classique d’associer la forêt de Brocéliande à la forêt de Paimpont, on peut douter du sérieux de l’attribution de lieux réels à la plupart des endroits décrits par Chrétien de Troyes

[3] Du coup, la partie avec la rencontre de l’ermite perd en cohérence : si tout ce processus a été voulu par Dieu, il n’y a pas vraiment de raison de blâmer Perceval, sauf si, comme nous le soutenons, il y a un double sens au propos de Chrétien et que "faire mourir sa mère" ne concerne pas sa génitrice.

[4] Ménard,Phillippe. 1969 – Le rire et le sourire dans le roman courtois en France au moyen-âge (1150-1250) – Geneva :Droz

[5] Voir l’essais de Wolfram von Chmielewski cité dans l’article sur Chrétien



 

Aux sources du Graal

Ce texte est la synthèse d’un certain nombre d’articles précédents [1] , faite à l’occasion d’une conférence donnée fin 2016. Un bonne occasion d’ordonner un peu tout ça et une bonne entrée en matière pour tous ceux qui découvrent ce site et qui n’ont pas le temps de faire le tri dans la masse des posts précédents.

Peu de récits ont laissé une empreinte aussi prégnante que le mythe du Graal. Réécrit, augmenté, commenté un nombre incroyable de fois, repris dans tous les arts, détourné de toutes les façons possibles, l’histoire du Graal fait partie avec la bible et les mythes grecs des fondements de notre culture occidentale.
 
Mais qu’est-ce qui lui vaut cet engouement ? En ce qui concerne la première version, le conte du Graal du romancier champenois Chretien de Troyes, c’est un petit roman du moyen âge, dont les meilleures traductions ne parviennent pas à ôter le côté désuet et qui se révèle à la première lecture d’autant plus décevant qu’il est inachevé.
 
Au fil des études universitaires, le Roman du Graal de Chrétien de Troyes passe du stade de divertissement mondain à celui de roman d’éducation (on l’imagine par exemple destiné au Dauphin alors sous la tutelle de Philippe de Flandres) puis au stade de roman d’initiation.
 
Mais pourquoi un roman, même d’initiation, exercerait-il autant d’attrait, au point de susciter pendant 800 ans un tel foisonnement d’adaptations et de continuations sous les formes les plus diverses ?
 
Tout simplement parce que ce n’est pas de l’initiation du héros, Perceval, dont il s’agit, mais de l’initiation du lecteur lui-même. Ce n’est pas un récit initiatique, mais un manuel d’initiation destiné à quiconque aspire à un certain chemin de transformation intérieure.
 
Ce chemin initiatique est universel et a vu sa forme adaptée par différents maîtres spirituels tout au long de l’histoire de l’humanité. On peut donc, pour peu que l’on ne soit pas trop regardant sur la réalité historique, trouver les "sources" du Graal dans un très large éventail de traditions initiatiques.
Les schémas ou motifs sous-jacents au conte du Graal - c’est-à-dire la réalité spirituelle, le processus décrit - sont universels. Lorsqu’on lit le conte du Graal, on fait donc exactement la même expérience que Carl Gustav Jung [2] lorsqu’il se rendit compte que les mêmes images alchimiques, décrivant les mêmes processus, se retrouvaient dans des civilisations séparées dans le temps et l’espace et sans que l’on puisse valablement établir la moindre transmission entre ces cultures [3].
 
Il n’y a donc pas lieu de chercher une source du conte du Graal qui serait issue de la plus lointaine antiquité. En revanche, nous pouvons nous aider dans notre interprétation en mettant en parallèle des récits de la même famille comme le suggérait en 1920 la médiéviste Jessie L. Weston [4].
Mais pour identifier cette famille spirituelle à laquelle se rattache le conte du Graal, il convient avant tout de bien identifier notre sujet et en l’occurrence, à déterminer sa place et la relation exacte qu’il entretient avec le corpus d’histoires au sein duquel il est véhiculé depuis des siècles : la légende arthurienne.

La légende du Roi Arthur

Selon le consensus, les légendes et récits mettant en scène les chevaliers de la table ronde ont pour point de départ un personnage historique, un chef de guerre anglais ou gallois ayant lutté contre les saxons vers l’an 500 et au patronyme proche d’Arthur.
 
Les aventures de ce roi nous sont contées pour la première fois dans les "Historia Regum Britanniae" de Geoffrey de Monmouth, traduite en français vers 1150, 5 ans avant la mort de son auteur.
 
Mais le personnage d’Arthur ne prend véritablement corps qu’un peu plus tard, sous la plume du poète normand Wace (1100-1175) dans son "roman de Brut" écrit entre 1150 et 1155, au moment où Aliénor d’Aquitaine épouse Henri II. Après le Brut, les grandes lignes de la saga d’Arthur resteront quasiment inchangées jusqu’à la fin (c’est à dire le texte connu comme la vulgate Lancelot-Graal) : unification des bretons, lutte contre les saxons, création de la table ronde, conquête de la France et de l’empire de Rome, trahison de Mordred, mort d’Arthur dont le corps est emporté à Avalon.
 
La filiation arthurienne semble ainsi toute tracée : Geoffrey de Monmouth et le Arthur historique, Wace et la table ronde, Chrétien de Troyes puis ses continuateurs. Cependant, cette filiation est artificielle et ne fait pas apparaître l’énorme fossé qui existe entre chacun de ces trois auteurs.
 
Geoffrey de Monmouth nous livre une œuvre de rhétorique calquée sur les centons latins, inspirée d’une histoire des bretons de Nennius écrite au début du neuvième siècle (vers 820). Ici, les premiers traits de la légende arthurienne sont tracés sous la forme d’un éloge dont l’esprit est très éloigné des textes suivants mais qui pose les bases : gloire du roi Arthur, quelques aventures contre des géants, les personnages de base : Key, Gauvain, la reine, bataille contre Mordred et également les premiers éléments magiques : l’enchanteur Merlin (bien qu’en réalité, merlin soit peu présent dans l’Historia, Geoffrey avait écrit peut avant les prophéties de Merlin qui connurent un franc succès), l’épée Excalibur forgée dans l’île mythique d’Avalon.
 
Wace reprend certes le texte de Geoffrey, mais il ne se contente pas d’en moderniser l’écriture, il la rend également plus vivante et s’efforce de rendre les scènes de batailles beaucoup plus réalistes en y ajoutant de nombreux détails et faits d’armes qui feront son succès.
Cependant il est clair que Wace puise également à une autre source. Dans le roman de Brut, Wace fait d’ailleurs allusion à une tradition existante et apparemment foisonnante : "Vous avez certainement entendu déjà conter bien des aventures du noble roi Arthur, mais à force d’êtres contée et répétée, l’histoire est déformée" [5] nous dit-il. De cette tradition, nous n’avons aucune trace, mais force est de constater que Wace ne se contente pas de broder autour des quelques éléments rapportés par Geoffrey de Monmouth, il introduit également une partie des éléments clefs de la légende, notamment la table ronde et la survivance d’Arthur en Avalon. L’épée Excalibur acquière son renom (dans le Brut, de nombreuses armes et pièces d’équipement ont un nom, ce qui leur confère une aura particulière et va permettre de les retrouver au fil des continuations et reprises) et le quatuor Arthur - Guenièvre - Key - Gauvain prend toute sa mesure [6].
 
Outre son souci du détail, Wace renforce la crédibilité de son récit par la manie qu’il a de citer des sources ou d’invalider certains éléments des légendes de l’époque après avoir "vérifié les faits" dit-il. Ainsi il jette le discrédit sur la fontaine de Barenton à Brocéliande : "J’ai vu la forêt, j’ai vu la terre. Je cherchais les merveilles et je n’en vis aucune" [7] et il élimine les prophéties de Merlin (ce dernier ne réapparaîtra que bien plus tard avec Robert de Boron).
 
Les universitaires qui tel Jean Marx [8] ont remarqué ce fossé entre Monmouth et Wace se sont empressés d’identifier cette autre source aux légendes celtiques et galloises, mais il s’agit là d’une conclusion très hâtive, reposant principalement sur l’amalgame entre le Brut de Wace et les versions de la légende postérieures à Chrétien de Troyes.
 
En effet, le merveilleux et le fameux "autre monde celtique" ne sont pas encore présents [9]. La seule touche surnaturelle est cette île d’Avalon dans laquelle fut forgée Excalibur et vers laquelle Arthur est emporté (les merlins, dames du lac, dragons et épées plantées dans la pierre arriveront après Chrétien de Troyes).
 
On trouve chez Wace de nombreux aspects très primitifs, même s’il tente d’insérer dans son récit des éléments de chevalerie et les prémices du service aux dames. Ici, on ne brise pas les lances à tour de bras : du fait qu’elle ait un nom (bron), on imagine mal la lance d’Arthur se briser. Mais il n’est pas besoin d’aller chercher chez les Celtes alors que ces Normands, dont fait parti Wace [10], étaient seulement un siècle auparavant des vikings [11]. Dans le roman de Brut, les armoiries d’Arthur sont d’ailleurs centrées autour de la figure du dragon, propre à cette époque aux germains et aux vikings (il est présent comme figure de proue sur les vaisseaux de Guillaume le Conquérant), alors que jusque-là, Arthur se distinguait surtout par la figure de la sainte vierge peinte sur son bouclier [12]. Il faut se souvenir que ces mêmes Normands avaient des fiefs à Tolède en Espagne, en Sicile et en terre sainte [13] et que c’est par eux que toutes les connaissances des arabes (et via les arabes, de l’antiquité) ont fait leur réapparition en France [14].
 
A cela, il faut bien sûr rajouter que Wace écrivait à la demande d’Aliénor d’Aquitaine, grande protectrice des trouvères de Provence et fraîchement revenue de croisade.
 
Ainsi, les sources possibles ne manquent pas, mais il faut bien reconnaître que, malgré ses possibles connexions orientales, le roman de Brut ne brille pas par ses aspects ésotériques ou ses valeurs religieuses et morales. Le texte de Wace s’inscrit complètement dans la tradition épique de l’époque : une société virile, violente mettant en avant le respect des liens familiaux et féodaux avec peu de place pour les sentiments et pour les femmes. Le roi en est le personnage principal et le héros [15]. L’œuvre de Wace a donc des forts relents de propagande politique à la gloire d’Henri II.
 
Ce Brut de Wace connaîtra un énorme succès. L’histoire est reprise, revue, augmentée, elle agrège les anciennes légendes celtiques, en somme, elle accomplira son but : le remplacement de la légende de Charlemagnes franco-germanique par un nouveau mythe propre aux anglo-normands. Puis arrivent les romans de Chrétien de Troyes.

Les romans de Chrétien de Troyes

Et il faut bien comprendre que Chrétien n’est pas un continuateur de Wace. Il n’est ni Anglais ni Normand et ne s’inscrit pas dans une propagande politique pour Henri II.
 
Pour commencer, il s’éloigne radicalement du style de la matière de France. On peut compter Chrétien parmi les chefs de file d’un nouveau style littéraire : le roman courtois (le seul autre document de ce type à l’époque est le Tristan de Béroul, contemporain de Chrétien et peut-être même postérieur à un Tristan de Chrétien). Ici, la grande fresque épique est reléguée à l’arrière-plan. Comme chez Ovides [16] – dont Chrétien a adapté une partie des œuvres - le roman s’intéresse avant tout à la psychologie des personnages, aux conséquences de leurs actes et aux relations complexes entre les êtres humains pris dans un faisceau de tensions : désirs, morale, devoirs, honneur.
 
D’autre part, bien que la cour d’Arthur serve de cadre aux aventures racontées par Chrétien, ce dernier abandonne complètement la trame des récits Arthuriens. Le roi lui-même est un personnage qui passera de plus en plus au second plan au fur et à mesure des romans. Fini le roi guerrier qui chevauche à la tête de ses hommes. Chrétien s’éloigne petit à petit des modèles existants [17] et crée un nouveau cadre pour ses propres récits afin de servir sa propre symbolique : Arthur, encore actif et vindicatif dans les premier romans (il guerroie et fait pendre les traitres dans Cligès) devient finalement ce roi mélancolique du conte du Graal. L’action se déplace peu à peu d’Angleterre en France, puis perd tout lien avec la géographie réelle [18] pour entrer, non pas dans un "autre monde celtique" [19] mais dans un paysage poétique ou plus précisément un paysage intérieur : un paysage de l’âme.
Il est clair que Chrétien n’est pas là pour écrire des romans de chevalerie, il cherche autre chose.
 
Dès Erec et Enides, le premier roman qui nous soit parvenu, on retrouve tous les éléments d’un mythe gnostique : la découverte de l’âme, le renouvellement de la structure psychique (le nouveau vêtement), la mort du moi etc… Et d’ores et déjà les techniques et éléments clés qui seront réutilisés dans tous les romans : Le prologue à double sens, le chevalier rouge, la princesse la plus belle du monde, la rencontre avec Gauvain, la symbolique du vêtement, pour ne citer que les plus récurrents.
 
Avec Cligès, nous sommes placés devant le mythe de la renaissance, avec ce parallèle évident entre les épreuves endurées par Phénice et la légende du Phénix.
 
Dans Yvain, Chrétien commence à explorer les processus individuels intérieurs, les transformations dans le psychisme du candidat aux mystères.
 
Quant au Lancelot, c’est quasiment un brouillon du conte du Graal [20].
 
Chrétien est à la recherche de la forme d’expression parfaite qui lui permettra de transmettre son savoir, il nous le dit dès le prologue d’Erec avec sa parabole des talents, et lorsqu’il écrit le conte du Graal, il a enfin trouvé. Il le sait et il le proclame dès la première ligne : « Chrétien commence un nouveau roman, il le sème en si bon lieu qu’il récoltera au centuple (...)C’est le conte du Graal, le meilleur roman jamais conté en cour royale » [21]

Continuations et récupérations

Le succès des romans de Chrétien de Troyes, et surtout celui du conte du Graal ne va pas seulement engendrer de simples continuations mais surtout tout un ensemble de récupérations politiques et religieuses.
 
Aliénor d’Aquitaine, toujours elle (rappelons qu’Aliénor décède en 1204, plus de vingt ans après l’écriture du conte du Graal par Chrétien), reprendra ses efforts pour affranchir l’Angleterre normande de la geste de Charlemagne. Ainsi les moines de Glastonbury opèrent le regroupement et l’harmonisation des différents romans de Chrétien en un ensemble d’épisodes s’inscrivant complètement dans le cycle arthurien. Cette nouvelle épopée est maintenant une ode à Richard Cœur de Lion, clairement assimilé au roi Arthur. Les bons moines poursuivront leur besogne jusqu’en 1250, le texte cistercien de la "Queste du Graal" leur fournissant enfin la clé de voute de l’œuvre. Dans cette fresque, l’histoire du Graal remaniée par les moines, est – nous dit Jean Marx – "comme un fil conducteur qui permet de se rattacher, de façon à la fois honorable et profitable, aux plus vénérables antiquités chrétiennes et aux plus récentes découvertes de reliques" [22].
 
Parallèlement, l’église catholique, en pleine crise face à la montée du catharisme, va tout faire pour récupérer ce conte du Graal de Chrétien de Troyes, si peu conforme au credo :
Tout d’abord en se débarrassant de l’hostie que contient le Graal. La transsubstantiation est encore un sujet houleux, pierre d’achoppement dans les débats opposant les prélats catholiques aux hérétiques et qui ne sera intégrée au dogme qu’en 1215. Par touches successives, le cortège du Graal est rattaché à la passion du Christ : le vase contient le sang du seigneur et la lance devient celle du centurion romain qui perça le flan du Christ.
 
Après quelques tentatives maladroites et partielles, ce sont les moines de Cluny qui finissent par produire le texte parfait : la Queste du Saint Graal, qui réussit le tour de force non seulement de faire définitivement rentrer le Graal dans le giron catholique mais en même temps de créer de toute pièce, en récupérant les images alchimiques de Chrétien et de ses continuateurs, tout un ésotérisme catholique. Par la même occasion, le texte redéfinit une chevalerie dite "spirituelle" au service de l’église et trouve une justification noble aux actes de barbarie que pourrait commettre cette chevalerie [23]. Il faut dire qu’en 1223, au moment de l’écriture le la Queste, la croisade sanglante menée contre les populations languedociennes vient de s’échouer devant les murs de Toulouse (Simon de Montfort meurt en 1218 et son fils Armaury sera contraint de lever le siège) la chevalerie de France a bien besoin de redorer son blason. Voilà qui est chose faite. Le Roi de France peut désormais intervenir (il le fait dès 1226) et l’église catholique va déployer un nouvel outil de lutte contre l’hérésie : l’inquisition, qui fera merveille.
 
Nous sommes donc, en ce qui concerne le conte du Graal, en présence d’une multitude de textes :

Au milieu de tout ça viennent se greffer deux prologues :

Il faut donc bien comprendre que les diverses continuations des romans de Chrétien de Troyes ne sont pas – à l’exception du Parzifal de Wolfram von Eschenbach - des explications ni vraiment des compléments mais bien des tentatives de récupérations par des continuateurs qui avaient des objectifs divergeant radicalement de ceux de l’auteur initial. Ainsi, Jessie L. Weston écrira à propos de la Queste du Saint Graal : "Pour ce qui relève de la critique littéraire, je maintiens que la ’Queste du saint Graal’ devrait être traité plutôt comme une branche du Lancelot que comme un roman du Graal. Ce texte est d’une réelle importance dans l’évolution du cycle romanesque arthurien, mais en ce qui concerne les origines du Graal, il est pire qu’inutile tant les motifs originaux sont fragmentaires et distordus." [25]

Un texte qui parle d’autre chose

Le conte du Graal de Chrétien de Troyes s’inscrit donc dans une rupture vis à vis de la vulgate arthurienne. Et nous devons bien garder à l’esprit les différences fondamentales que présente ce manuel d’initiation par apport aux récupérations ultérieures :
 
Le Graal ne contient pas le sang du Christ, mais une hostie.
La lance qui saigne n’est pas celle qui a percé le flan du Seigneur.
Le cortège du Graal n’est donc pas rattaché à la Passion, mais à la Cène. Nous n’assistons pas passivement au sacrifice de la divinité qui offre son sang pour racheter nos péchés, nous sommes invités à une construction : à faire usage des forces qui nous sont offertes. Ceci est particulièrement flagrant dans la description du cortège du Graal de Wolfram von Eschenbach où le cortège du Graal est mêlé à un défilé de jeunes filles qui construisent la table du banquet.
 
Autre point fondamental : Gauvain n’est pas le symbole de la chevalerie terrestre, un reflet déformé de Perceval qui s’enlise dans la matérialité et échoue à chaque embûche. Au contraire, Gauvain est le chevalier parfait [26].C’est le chevalier blanc, le chevalier solaire qui incarne toutes les valeurs de la chevalerie spirituelle :

Le basculement si mal compris entre Perceval et Gauvain dans le conte du Graal, déjà présent dans le chevalier à la charrette, est la clé du roman du Graal. Il est impossible de faire usage de ce manuel d’initiation si on ne saisit pas cette clé. Comme dans les cultes à mystère et les mythes gnostiques, la famille à laquelle appartient le conte du Graal, Gauvain représente la stature spirituelle que nous portons en nous, qui préexiste à notre personnalité, mais qui ne peut se manifester tant que nous n’accomplissons pas une transformation minimale de notre être. C’est ce que décrit le mythe chrétien : Jean et Jésus naissent ensemble mais jésus ne peut réellement accomplir son ministère qu’une fois que Jean a préparé le chemin, baptisé Jésus puis qu’il s’est totalement effacé.
 
De la même manière, le conte du Graal nous place devant un quadruple processus :
 
Premièrement, Le processus mené par Perceval : la découverte de la filiation spirituelle, la purification et une certaine forme de reconstruction ou de ré harmonisation de la personnalité, un processus d’individuation. Perceval va littéralement retrouver son être véritable, son nom et en même temps il reçoit - comme une mission - la vision du plan complet du développement spirituel. Perceval et Gauvain se rencontre et se reconnaissent.
 
Deuxièmement, les premières aventures de Gauvain qui, ramenées à un processus intérieur, ont trait à un remaniement de la sphère de l’inconscient : la lecture de ce passage est désagréable car il nous renvoie à toutes les expériences que nous préférons oublier, refouler, les petites situations honteuses de notre vie (Gauvain pris pour un marchant roublard, pour un chevalier peureux, Gauvain au service d’une gamine, Gauvain surpris dans les bras d’une femme insultée par sa faute...). Nous sommes placés ici sur une spirale supérieure de purification de la sphère inconsciente mais aussi d’acquisition des nouveaux pouvoirs de l’âme : nouvelle volonté, amour, sagesse.
 
Troisièmement, la conquête et la purification de la dimension que l’on pourrait appeler conscience cosmique (mais non spirituelle) de la personnalité : Gauvain trouve la force qui va le guider à travers l’initiation, force que les rose-croix représenteront quatre-cents ans plus tard par la vierge Alchimia, et il entre dans un « autre monde ». Il ne s’agit évidemment pas de « l’autre monde » celtique qui est le royaume des morts, mais de la sphère de conscience-énergie de l’être humain.
 
Quatrièmement, alors que le processus est sur le point d’être achevé, le texte s’arrête. La rencontre entre la stature spirituelle reconstruite et l’Esprit nous fait basculer dans le tout autre, qui ne saurait être décrit.
 
Nous ne faisons que survoler à dessein le processus dans lequel nous fait entrer Chrétien de Troyes car ce qui compte avant tout, c’est que celui qui aspire profondément à cette quête la vive véritablement. Et pour cela, il est préférable de ne pas se baser sur une construction purement mentale.
 
En général, on pense que les enseignements des mystères sont cachés, et on invente toutes sortes de théories, de complots, de passations mystérieuses et de codes secrets. On se dit que si le texte de Chrétien est inexploitable, c’est tout simplement parce que Chrétien n’était qu’un vulgaire copiste et qu’il a altéré la source véritable. Et on se met en quête de la source du conte du Graal, celle qui va nous amener la Vérité sur un plateau.
 
Mais en réalité, si les mystères sont voilés c’est tout simplement que notre conscience n’est plus en mesure de comprendre. L’initiation n’est pas une transmission de savoir, mais une modification de la conscience. Le voile employé par les communautés initiatiques pour échapper à d’éventuelles persécutions est en général trivial : leur texte est incompréhensible par nature à quiconque ne suit pas le processus.
 
Nous devons donc nous demander : comment faire le premier pas, comment initier ce processus ? Et si le conte du Graal est un manuel d’initiation, alors comment l’utiliser ?
 
Pour le comprendre, il faut se souvenir de la découverte fondamentale que fait Carl Gustav Jung en lisant le traité d’alchimie taoïste "le mystère de la fleur d’or" : il existe des textes et des images qui ont un lien avec l’inconscient de toute l’humanité [28], et plus encore : ces images développent une force, sont agissantes sur la psyché. Et comme le note Marie-Louise von Frantz : "Les rapports entre la légende du Graal et l’alchimie sont si riches et si féconds qu’il y a lieu de se demander pourquoi Jung ne les a pas inclus dans ses recherches psychologiques sur l’alchimie." [29]
 
Mais si la connaissance des images alchimiques va nous aider (encore faut-il qu’il s’agisse d’une connaissance de première main), ce qui compte avant tout, c’est l’expérience personnelle.
 
Comment opère Chrétien de Troyes ? Pour le savoir, rien de plus facile : il nous suffit d’observer en nous-mêmes et de nous interroger :
 
Qu’est-ce que je ressens lorsque je lis ce livre ? Si je ferme les yeux et que je dois me représenter des scènes clé du récit, qu’est-ce que je vois ?
 
En nous posant ces questions, nous découvrons que la force du conte du Graal est qu’il fait naître en nous, à travers des images, un sentiment intérieur très particulier. En réalité, il ne s’agit pas d’un sentiment, mais véritablement de nôtre moi véritable qui pour un instant s’éveille et jubile. C’est exactement le phénomène dont Marcel Proust retrace la traque tout au long de son œuvre [30].Pour Proust, un des déclencheurs principaux de ce "ressouvenir", de l’accès à cette dimension d’éternité en nous, c’est l’art. Et à la fin du XIXème siècle, Wagner ressuscitera, par l’art, le mythe du Graal en nous permettant de retrouver, dans son Parsifal, ce sentiment.
 
Celui qui éprouve ce sentiment a la possibilité de commencer la véritable quête spirituelle pour peu qu’il en ait le courage, c’est-à-dire pour peu qu’il adopte un nouveau comportement de vie qui lui permette toujours plus d’apporter cette nourriture qui éveille son être spirituel.
 
Et ainsi, nous voyons comment Chrétien de Troyes nous interpelle dès les premières lignes de son roman en décrivant notre propre état intérieur au moment même où nous lisons :
 
C’était la saison où les arbres fleurissent, où les forêts se couvrent de feuilles, les prés reverdissent, quand les oiseaux chantent doucement au matin et que toute créature s’enflamme de joie. Le fils de la veuve dame, au cœur de la gaste forêt soutaine ou elle a son domaine se leva…
 
Qui est interpelé par ce livre ? Quiconque est fils de la veuve dame, dans la gaste forêt soutaine, à l’époque ou la nature s’épanouit. C’est à dire celui pour qui le monde débordant de vie et d’expériences (la forêt soutaine, c’est-à-dire sauvage) est devenu un désert (une terre gaste). Mais dans ce désert, il se sait fils d’Isis, la veuve dame par excellence, donc d’ascendance divine.
Il ne tarde pas à découvrir qu’il existe une haute vocation de l’homme : Perceval rencontre les chevaliers, beaux comme des anges qui lui apparaissent dans une révélation qui n’est pas sans rappeler la vision de l’apocalypse de Jean : lumière, grand bruit, couleurs, puis enfin la vision de l’homme parfait. "Ce sont des anges" s’exclame Perceval, et tout comme le voyant de Patmos, il se jette face contre terre.
Que doit-il faire alors ? Aller là où l’on fait les chevaliers, à la cour du Roi Arthur, dans la forge alchimique où une communauté d’âmes chercheuses s’est rassemblée pour mener à bien cette quête.

Notes :

[1]

[2] C.G. Jung – Psychologie et alchimie–Buchet/Chastel 2004

[3] De ce point de vue, l’analyse la plus juste est à mon sens fournie par Jessie L. Weston qui conclut ainsi son inventaire des récits similaires au conte du Graal : "Notre enquête nous a graduellement amenés à la conclusion que les éléments constituant la légende du Graal – la trame de l’histoire, les tâches qui attendent le héros, les symboles et leurs significations – bien que trouvant leur contrepartie dans des récits préhistoriques, présentent aussi des parallèles remarquables avec des croyances et des pratiques de pays aussi éloignés les uns des autres que les îles britanniques, la Russie et l’Afrique centrale."

[4] Jessie L. Weston - From Ritual To Romance (1920) http://www.gutenberg.org/ebooks/4090

[5] Le fameux "moi je vais vous conter la vraie version" que l’on retrouve chez la plupart des auteurs, notamment chez Wolfram von Eschenbach vis-à-vis du roman de Chrétien de Troyes.

[6] Le roman de la charrette de Chrétien de Troyes amènera, en la personne de Lancelot, un cinquième élément. Il introduit ainsi une véritable métaphore alchimique qui montre comment un nouvel ordre se crée autour de ce cinquième élément.

[7] On constate néanmoins que tous les lieux arthuriens ayant une connexion avec le monde réel existaient avant Chrétien de Troyes et faisaient en quelque sorte partie du folklore

[8] Jean Marx in la légende arthurienne et le Graal – Presses Universitaires de France, Paris 1952

[9] Les tenants de l’origine celtique de la légende arthurienne s’appuient également sur le texte de Kulwch et Olwen, qui est quant à lui complètement dans le monde du merveilleux Celtique mais, il faut bien l’admettre peu voire pas connecté au monde Arthurien et sans aucun rapport avec le conte du Graal.

[10] Wace est aussi l’auteur du roman de Rou dans lequel il retrace la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Normand.

[11] Pour mémoire, le viking Rollon reçoit la Normandie de Charles le simple en 911, mais il faudra attendre 1060 pour que le pouvoir soit totalement affirmé et que les raids vikings cessent.

[12] Notons au passage que l’on ne peut pas parler du blason d’Arthur avant Wace, pour la bonne raison que l’héraldique date de 1100 environ, soit peu avant l’époque de Wace. Ainsi, les armoiries Galloises figurant un dragon sont un emprunt à Wace et non l’inverse.

[13] Voir à ce sujet "L’aventure des Normands" – François Neveux – Perrin, 2006

[14] Sur l’énorme influence des normands dans l’œuvre de Chrétien de Troyes, voir Joseph P. Duggan, The romance of Chretien de Troyes - Yale University Press 2001 p.10

[15] Ainsi, bien que le roman de Brut soit souvent considéré comme le point de départ de la "matière de Bretagne", il s’inscrit complètement dans le modèle littéraire de la "matière de France" : la description des faits d’armes du roi

[16] Typiquement, dans les métamorphoses, Ovides expédie les aventures en quelques lignes pour s’attarder sur les changements psychologiques chez les protagonistes. Lorsqu’il évoque la quête de la toison d’or par exemple, il expédie les épreuves en 1 à 2 phrases tandis que les combats intérieurs de Médée - amour d’abord puis haine ensuite - font l’objet de longs développements.

[17] L’existence de ces modèles transparaît de temps en temps, comme dans Erec et Enides où l’on trouve la première liste écrite des chevaliers composant la communauté de la table ronde. Cependant, le fait que Chrétien les désigne nonchalamment comme "ceux de la table ronde" laisse à penser qu’il s’appuie sur une tradition bien connue

[18] Voir à ce sujet Joseph J. Duggan : The romances of Chretien de Troyes - Yale university press 2001 qui note, outre l’inventaire des lieux imaginaires tels que Lac, Galvoie ou Dinasdaron que globalement "Chrétien ne connait clairement pas la géographie bretonne. Par exemple, ses héros voyagent de Wales à Nantes à cheval sans se préoccuper de la distance ni de la mer"

[19] Chrétien semble d’ailleurs mépriser les troubadours qui, aux dires de nos chers spécialistes auraient propagé les mythes celtes de Galles en France. Dès Erec, Chrétien nous parle de ces récitateurs ambulants qui "fabloiant vont par les cors, qui les bons contes font rebors" i.e. transforment les bons contes en mauvais.
 
Même des spécialistes aussi celtisants que jean Marx reconnaissent que le conte du Graal de Chrétien est "une œuvre de caractère si profane et en même temps si peu chrétienne et si peu dominée par les motifs permanents de la mythologie celtique"(in la légende arthurienne et le graal p.327 - PUF)

[20] Chrétien affine sa technique pour passer du roman d’initiation au manuel d’initiation comme l’ont relevé de nombreux universitaires tels Daniel POIRION dans son introduction à l’œuvre complète de Chrétien de Troyes (la pléiade) : "Dans le diptyque composé d’Yvain et de Lancelot s’élabore ce que l’on peut appeler une esthétique du symbole, faisant appel à l’image pour condenser le sens. La lecture héroïque se double d’une lecture herméneutique déchiffrant le réseau des images. (...) Le texte poétique tissant en filigrane un réseau de motifs imagés, comme un "intertexte", est bien là pour nous dire autre chose que ce qu’il raconte."

[21] prologue du conte du Graal

[22] Jean Marx : La légende arthurienne et le Graal –op. cit.

[23] On relira avec profit les derniers chapitres de "la Queste du Graal" où l’on trouve par exemple (édition du seuil, collection points sagesses p.262) : " Parvenus dans la salle, ils y trouvent des chevaliers et des sergents en train de s’armer. Aussitôt les trois compagnons, qui étaient entrés là à cheval, leur courent sus, l’épée dégainée, et les abattent comme bêtes muettes. Les autres défendent leurs vies du mieux qu’ils peuvent ; mais à la fin il leur faut bien prendre la fuite, car Galaad en tue tant qu’ils ne pensent pas que ce soit un mortel, mais plutôt l’Ennemi qui s’est précipité là pour les détruire.
 
Enfin, voyant qu’il n’est point de sauvegarde, ceux qui le peuvent fuient par les portes, les autres par les fenêtres, et se brisent le col et les jambes et les bras."
 
Les trois compagnons sont un peu honteux de leur carnage, mais Bohort les rassure :
 
"Certes, dit Bohort, je ne crois pas que Notre Sire les aimât pour qu’il les ait laissé traiter de la sorte. Ils furent sans doute mécréants et renégats, si coupables envers Notre Seigneur qu’Il a voulu leur mort et nous a envoyés les détruire. "
 
Galaad (le pur...) n’est pas convaincu : "Vous n’en dites pas assez, répond Galaad (...)" Heureusement, un chevalier vêtu de blanc et portant le calice de la messe avec une hostie (un serviteur de Dieu en somme) les rassure : "Sires, sachez que vous avez faits la meilleure action que firent jamais chevaliers. Quand vous vivriez autant que durera le monde, je ne crois pas que vous fassiez un autre exploit qui vaille celui-ci, et je sais que Notre sire vous envoya pour l’accomplir".

[24] Dans les ouvrages universitaires, on trouve systématiquement que Robert de Boron s’est inspiré de l’évangile apocryphe dit "Évangile de Nicodème", ce qui lui donne une magnifique antériorité. Il faut bien admettre cependant que l’emprunt à l’évangile de Nicodème est infime : il ne concerne que quelques lignes : Joseph a été arrêté et enfermé par les juifs et libéré par le Christ ressuscité. Dans l’évangile de Nicodème, l’emprisonnement de Joseph ne dure que 24 heures. Après sa libération miraculeuse, il se réconcilie avec le conseil. Chez Robert de Boron, il reste enfermé de très nombreuses années, maintenu en vie par le Graal, après quoi il entame ses tribulations.

[25] Jessie L. Weston : From ritual to romance - http://www.gutenberg.org/etext/4090

[26] Il est très étonnant de constater l’évolution du personnage de Gauvain dans la tradition des "romans de la table ronde". Mais ce qui est encore plus étonnant c’est que la vaste majorité des commentateurs et universitaires ayant écrit sur le sujet se soient ralliés à la personnalité de Gauvain issue du dernier texte : "la Queste del saint Graal" et considèrent donc Gauvain comme l’archétype de la chevalerie terrestre et superficielle. Chez Chrétien de Troyes, pourtant, Gauvain est très explicitement le chevalier parfait. S’il y a une chevalerie céleste, c’est bien Gauvain qui l’incarne. À ce propos, on peut remarquer que jamais Gauvain n’est vaincu dans aucun des textes de Chrétien. Un héros d’une bravoure exceptionnelle (comme Cligès ou Yvain) pourra éventuellement se retrouver à égalité avec lui. Gauvain incarne à tel point la perfection que les premiers continuateurs du conte du Graal en feront finalement le héros des aventures, celui qui trouve la précieuse coupe. Cependant, les continuateurs ultérieurs, bénédictins et cisterciens, s’acharneront à en faire un personnage de plus en plus vulgaire. Dans le roman "la Queste del saint Graal", il ne restera plus rien du Gauvain de Chrétien, et il finira par se faire tuer malencontreusement par Galaad, le nouveau chevalier blanc.

[27] Et il semble important d’insister sur un point propre à la quête du Graal de Chrétien de Troyes : à l’exception du cas du chevalier vermeil, aucun combat ne débouche sur la mort de l’adversaire. Le vaincu est envoyé à la cour du Roi Arthur (ou au service du nautonier, ce qui est équivalent) où, reconnu pour sa valeur et lui-même entrant au service d’une chevalerie supérieure, il devient en quelque sorte vainqueur.

[28] C. G. Jung, "Commentaire sur le mystère de la fleur d’or" - Paris, Albin Michel 1979

[29] Emma Jung, Marie Louise Von Frantz – La légende du Graal – Albin Michel 1988

[30] Marcel Proust – A la recherche du temps perdu. Voir par exemple le temps retrouvé, Folio classique – Gallimard 1990 p.178-179 : "Un être qui n’apparaît que quand, il peut se trouver dans le seul milieu où il peut vire, c’est-à-dire hors du temps (…) aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie du temps a recréé en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie"